mardi, décembre 19, 2006

Un jeu de questions réponses : Comparaison entre Luc 1,5-25 et Luc 1,26-38

Catherine Lestang

"Un jeu de questions réponses : Comparaison entre Luc 1,5-25 et Luc 1,26-38"

En lisant hier l’annonce de la naissance de Jean, (Luc1,5-25) deux choses m’ont frappée.

La première c’est la comparaison de Jean avec Elie : « il marchera devant le Seigneur avec l’esprit et la puissance d’Elie, pour faire revenir le cœur des pères vers leurs enfants, convertir les rebelles à la sagesse des hommes droits, et préparer au seigneur un peuple capable de l’accueillir ».

Si la dernière phrase semble bien décrire ce que sera le travail de Jean, pour le reste, la vie de Jean est beaucoup moins glorieuse que celle du prophète enlevé sur char de feu et qui n’a pas eu la tête tranchée malgré les menaces de Jésabel. Cependant, il y a une piste possible. Le prophète Elie a proclamé la puissance du Dieu unique YHWH et Jean annonce la venue imminente de ce même Dieu.

La seconde, c’est que je comprends mal pourquoi la question somme toute normale de Zacharie : «Comment vais-je savoir que cela arrivera ? Moi, je suis un vieil homme, et ma femme aussi est âgée », provoque la colère de l’ange Gabriel et une punition importante pour un prêtre chargé de chanter la louange. Je cite ce que lui rétorque l’Ange:«Je suis Gabriel; je me tiens en présence de Dieu, et j'ai été envoyé pour te parler et pour t'annoncer cette bonne nouvelle. Mais voici que tu devras garder le silence, et tu ne pourras plus parler jusqu'au jour où cela se réalisera, parce que tu n'as pas cru à mes paroles : elles s'accompliront lorsque leur temps viendra. »

Or jadis, Sarah avait bien ri quand le Visiteur avait annoncé la naissance d’un descendant, sans que cela entraîne la moindre punition.

Si on compare ce récit avec celui de l’annonciation, la similitude des questions est frappante :

Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge?» l’ange lui répondit: « l’Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du très haut te prendra sous son ombre…..Et voici qu’Elisabeth ta cousine a conçu elle aussi un fils…. ».

La différence se situe entre comment vais-je savoir que cela arrivera et comment cela va-t-il se faire, théoriquement un doute et une acceptation, sauf que je trouve que c’est un peu jouer sur les mots.

Dans les deux cas il y a une question que renvoie à un comment, à un impossible qui devient possible.

Il me semble que pour le prêtre Zacharie, la question est entendue comme un manque de foi et il y a « punition » un peu comme pour Moïse (livre de nombres) qui a frappé par deux fois le rocher à Massa et qui en fut puni. Le prêtre aurait dû accepter la parole de celui qui est le messager de Dieu. Et de ce fait Jean s’enracine dans la première alliance, même s’il annonce la seconde, ce qui permet peut-être de comprendre la phrase de Jésus, concernant Jean :Lc7,28 : "Je vous le dis : de plus grand que Jean parmi les enfants des femmes, il n'y en a pas ; et cependant le plus petit dans le Royaume de Dieu est plus grand que lui.

Dans l’autre cas, Marie, la question qui est somme toute très semblable reçoit des explications, qui font de Marie l’arche de l’alliance, avec la présence de l’Esprit agissant au tout profond d’elle. Là encore on est frappé ou je suis frappée par la similitude avec l’exode et la permanence de la présence agissante de YHWH pour et dans le peuple qu’il s’est choisi.

Alors peut-être que Luc veut montrer qu’avec la naissance de Jean c’est l’ancienne alliance qui se termine et que son père comme jadis Moïse n’entrera pas dans la terre promise, alors qu’avec Marie, c’est le monde nouveau qui arrive.

mardi, décembre 12, 2006

Evangile de Jean: chapitres 19 et 20

Catherine Lestang

Quelques réflexions sur les chapitres 19 et 20 de l’évangile de Jean.

À travailler en groupe les chapitres où apparaît la « figure » du disciple que Jésus aimait (je préfère cette périphrase au « disciple bien-aimé » qui évoque des « mal-aimés » des laissé pour compte, ce qui n’irait quand même pas bien avec l’Amour Agapé de Jésus) il m’apparaît que ce disciple a un rôle plus que particulier.

Sa présence provoque des retournements, des éclatements. Il change presque le cours de l’histoire. Le soir de la cène, c’est suite à sa demande que Judas passe à l’acte, le soir de l’arrestation, c’est lui qui introduit Pierre, le jour de la résurrection, il est le seul à avoir foi en la résurrection, et enfin il reconnaît le Seigneur lors de la dernière pêche sur le lac, avec ce que cela signifiera pour Pierre et pour l’Eglise.

Je voudrai reprendre dans cette optique les chapitres 19 et surtout20.

On pourrait dire que si cet homme qui reste « sans nom » n’avait pas pris la fuite, comme les autres disciples, Marie serait retournée chez elle, avec un statut de veuve sans fils (statut peu enviable dans cette culture). Jésus la confiant à Jean (qui la prend chez lui) lui permet de rester avec les disciples et donc de se trouver présente au cénacle lors de l’effusion de l’Esprit qui crée la communauté ecclésiale et donc d’avoir une position très particulière dans l’église des débuts.

En ce qui concerne le chapitre 20, il me semble que la foi de Jean en la résurrection, provoque comme un tremblement de terre. Tout d’abord, un peu comme dans la création, il y a le vide du tohu-bohu, la réalité de la vacuité, suivie de la présence du Fils qui instaure un autre ordre.

Le premier tableau, c’est le tombeau vide, le choc de Marie Madeleine, la course de Pierre, de Jean. Certes le tombeau est ouvert, la lumière y pénètre, ce qui symboliquement peut parler à celui qui manipule si bien la symbolique de la lumière et de la ténèbre. Mais le tombeau est désespérément vide, le corps a disparu. On est en plein dans le réel, un certain réel: qui a pris le corps ? Ne pas accomplir les rites funéraires est catastrophique. Et on peut bien penser que la peur de Marie-Madeleine est que là encore, ce soit un échec.

Pourtant, les bandelettes qui gisent sur le sol prennent sens pour le disciple. Peut-être fait-il le rapprochement avec Lazare : « déliez le » avait dit Jésus.

Il comprend (toutefois après que Pierre est entré et a constaté en bon témoin, les mêmes choses) que ces linges qui signent la mort et qui gisent au sol sont le signe que Jésus est le Vivant. Jésus est délié, la mort est vaincue et Jésus est bien ressuscité, non pas réanimé comme Lazare.

Il croit « sans avoir vu » et cette foi donne « corps » à ce qui suit. Car maintenant, la scène est libre pour que Jésus lui-même se révèle.

Quand Jean repart chez lui, sa foi en la résurrection donne à celle-ci sa réalité. Le « disparu » peut maintenant apparaître car « un parmi tous » a eu foi en Lui et en Sa parole. Il est bien le vainqueur de la mort, il est bien le Vivant.


Un changement radical se fait. Voilà que le vide se remplit, d’abord avec les anges qui semblent des copies des chérubins de l’arche de l’Alliance, puis avec Jésus, qui même s’il n’est pas identifiable devient présent et repérable.


Mais revenons à Marie-Madeleine. Elle a déjà vu qu’il n’y avait rien dans le tombeau. C’est sa réalité à elle, et il lui faut trouver le corps pour l’embaumer. C’est cela qu’elle « doit » à celui que son cœur aime. Au moins cela, puisque le reste elle n’a pu l’empêcher.

Et c’est bien pour cela qu’elle avait pris les jambes à son cou pour prévenir Pierre et Jean. Et maintenant (Jn 20, 11 et suivants), elle reste dehors, mais elle voit des anges. Le vide devient habité. Les anges lui parlent, mais elle ne peut dépasser sa compréhension de la disparition : on a enlevé mon Seigneur. Et voilà que le disparu se manifeste, même si Marie ne le sait pas. Sa question provoque la même réponse : « Dis- moi où tu l’as posé que j’aille le chercher ». C’est lui qui va permettre que ses yeux s’ouvrent (au son de sa voix) et qu’elle devienne le premier « grand témoin ». Mais je me demande si Jésus aurait pu ainsi se montrer avant comme il le dit « d’être monté vers le Père »si Jean en tout premier n’avait pas eu foi en Lui.

dimanche, novembre 05, 2006

La guérison de l'homme hydropique un jour de sabbat

Catherine Lestang

Commentaire de Luc 14,1-6 : « la guérison de l’homme hydropique un jour de sabbat »

J’avais une grand-mère que je ne voyais que pendant les grandes vacances et qui avait le rituel de faire de petits cadeaux le dimanche. Comme un vendredi, je m’étais trouvée en panne de stylo-bille (nous étions à l’étranger), et sachant qu’elle en avait dans ses réserves de cadeaux, je suis allée lui demander l’objet dont j’avais besoin. Elle a refusé, rétorquant que le cadeau c’était le dimanche. Inutile de dire que le dimanche suivant, je n’ai pas accepté son stylo-bille, et que ce ritualisme m’avait mise très en colère. Pourquoi était-elle incapable de changer ses habitudes, ses rituels ? Pourquoi cet attachement à la règle? Je crois d’ailleurs que ma réaction « mal élévée » a suspendu le rituel des petits cadeaux, mais je dois dire que je n’en avais rien à faire, n’étant plus une petite fille.

L’évangile de la guérison de l’homme hydropique, évoque pour moi cet incident, et me renvoie toujours à la nécessité de ne pas s’enfermer dans des rituels, qui ne tiennent pas compte de la demande de l’autre. Les rituels ne sont pas mauvais, ils structurent le temps et l’espace, mais de là à en faire des lois immuables, il y a un grand risque.

En relisant ce texte, j’ai trouvé sa rédaction curieuse. Le style n’est pas celui des guérisons où la relation entre le malade et Jésus est le centre de l’action. Si on regarde comment cet épisode se situe dans l’évangile de Luc, on voit qu’il suit « l’apostrophe à Jérusalem » et se continue « par la place à ne pas choisir lors d’un repas ».Ces trois épisodes ont des styles très différents, on pourrait dire prophétique, polémique et sapiental. Outre le style, je suis interrogée par le comportement de Jésus qui semble avoir accepté librement de se laisser tendre un piège. Et ce qui me frappe c’est le courage, voire l’obstination, de Jésus qui essaye casser une routine religieuse, qui dans sa scrupulosité mène à la mort et non à la vie.

Ce que je veux dire, c’est que pour moi, aujourd’hui, dans la lecture qui est la mienne, la « pointe » de ce texte, c’est une réflexion sur l’attitude de Jésus. Réfléchir sur cela, me permet de rentrer autrement dans le texte que de se centrer uniquement sur le non-respect du sabbat. Car Jésus, en fonctionnant ainsi, prend des risques (lapidation) pour que ces hommes qui disent « nous voyons » mais sont des « aveugles »Jn 30,41 sortent de leur savoir, qui est par trop mortifère. En même temps je peux admirer sa ténacité à vouloir faire bouger ces hommes si respectueux de la loi.

Ce texte donc, qui suit l’apostrophe à Jérusalem, se trouve dans ce qui me semble être la seconde partie (de 9, 51 à 22) de l’évangile lucanien, qui démarre après la transfiguration (Lc 9, 28). Il raconte la longue montée à Jérusalem avec les démêlés de plus en plus importants avec les représentants de la religion, prêtres, scribes ou pharisiens. Et pour prendre cette route, il fallait comme l’écrit l’évangéliste « du courage » Lc 9,51.

Les guérisons le jour du sabbat sont peu nombreuses ! La première, celle de l’homme à la main desséchée, (Lc 6, 6)intervient après l’épisode des épis arrachés par les disciples (et non par Jésus) et avant la multiplication des pains, puis il y a celle de la femme courbée dans une synagogue (Lc,13, 10) et enfin celle de cet homme hydropique, qui a lieu dans un lieu non religieux. Au total, trois, ce qui n’est pas beaucoup.
Pour en revenir à ce texte, il me semble que la rédaction est étonnante.Je le cite ce texte dans la traduction de la Bible de Jérusalem, et j’essaye au fur et à mesure d’écrire mes interrogations.

14,1 Et il advint, comme il était venu un sabbat chez l'un des chefs des Pharisiens pour prendre un repas, qu'eux étaient à l'observer.

Le début du texte semble indiquer que Jésus s’invite chez cet homme, ce chef des pharisiens (on pourrait dire chez cette huile !). Il ne vient certainement pas seul, car il faut bien qu’il y ait un narrateur). Mais comment arrive-t-il là ? Hasard ? Je n’y crois guère. On peut imaginer, qu’à Jérusalem, puisque c’est là que Jésus se rend, une sorte de bouche à oreilles bien orchestré a fait savoir qu’il y avait une table ouverte le jour du sabbat. C’est peut-être une attitude normale, mais il y a ce regard malveillant (qu’eux étaient à l’observer). Peut-être est-ce une aubaine pour Jésus et ses disciples d’avoir trouvé ce lieu, mais pourtant, cela ressemble bien à un piège.

14,2 Et voici qu'un hydropique se trouvait devant lui.

Comment cet homme malade à la peau gonflée, rentre-t-il chez un chef de pharisiens, que l’on peut facilement imaginer à cheval sur le pur et l’impur ? Cela pose question. Si on laisse à cet homme hydropique le bénéfice du doute, on peut penser qu’il a été prévenu de la présence de Jésus et qu’il joue le tout pour le tout. Sinon, il s’agit d’un piège en bonne et due forme, et l’absence de paroles entre Jésus et cet homme, irait plutôt dans ce sens. Car ceci ne correspond pas à sa manière de faire.


14,3 Prenant la parole, Jésus dit aux légistes et aux Pharisiens : "Est-il permis, le sabbat, de guérir, ou non ?"

Jésus ne s’adresse pas à l’homme, mais à l’assistance. S’il demande un débat de type rabbinique, cela pourra durer un certain temps, mais là c’est le silence.Et curieusement, pour moi, cet épisode se rattache à celui de la femme adultère, où il y a beaucoup de silence, un silence tendu, car cela ressemble fortement à un piège. La différence étant que Jésus prend l’initiative des hostilités.

14,4 Et eux se tinrent cois. Prenant alors le malade, il le guérit et le renvoya.

Donc pas de discussion, par d’argumentations entre Jésus et son auditoire. « Qui ne dit mot consent » dit un de nos proverbes.

Silence aussi avec le « patient ». Au silence des pharisiens, il répond par des actes : « prendre, guérir, renvoyer ». Il ne lui pose pas de question. Il semble que le silence se maintienne. Il prend le risque de le guérir pour ouvrir les yeux et le cœur de ceux qui veulent le prendre en défaut.


14,5 Puis il leur dit : "Lequel d'entre vous, si son fils ou son boeuf vient à tomber dans un puits, ne l'en tirera aussitôt, le jour du sabbat ?"
Reprise de parole, sous forme d’interrogation, mais une interrogation qui évoque un peu la paille et la poutre…. Vous me condamnez parce que je ne respecte pas le sabbat et il est vrai que la loi mosaïque est très ferme là-dessus, mais au fond de vous, mais n’êtes-vous pas prêts à sauver ce à quoi vous tenez même un jour de sabbat, et moi, cet homme j’y tiens…


14,6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

On pourrait dire que Jésus leur cloue le bec, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de cela. Je crois qu’il essaye de leur ouvrir les yeux, et cela c’est courageux. Les prendre en défaut sur leur pratique est aussi dangereux que de guérir, car cela touche à l’amour-propre et personne ne supporte facilement d’être mis en question, surtout s’il se considère « juste ».…

Je fais l’hypothèse qu’il essaye de faire comprendre à ces hommes qui de fait donneraient leur vie pour faire respecter leur loi, et qui sont prêts à tuer pour la faire respecter, que l’important est ailleurs. Quand on a comme Lui, le pouvoir de guérir, donc de sauver, de rendre vivant, alors on utilise ce don, même si ce n’est pas le « bon » jour. Faudrait-il mettre ce don sous le boisseau, parce que c’est le sabbat ? N’a- t-on pas le devoir de l’exercer, car ainsi on est à l’image du Dieu créateur, dont on révèle alors la présence et la miséricorde ? Or n’est pas cela que Jésus veut faire ?

Eux, leur don c’est connaître la tora, de se laisser façonner par la loi, de vivre par elle. Mais si celle-ci devient un objet et non plus une parole vivante, alors, il faut accepter d’ouvrir les yeux et de voir ses limites. Mais ce faisant, Jésus irrite, exaspère… Et il faut du courage pour aller dans ce sens.

En final, dans ce petit texte, ce n’est pas le côté « moralisateur » qui me fait avancer, mais la perception d’un homme rempli de courage, qui accepte de prendre des risques, pour essayer de désendurcir le cœur de ces hommes qui sont des savants et qui devant l’échec, cherche d’autres moyens pour se faire entendre et comprendre, car c’est un peu le sens de l’épisode qui suit, sur la place à ne pas choisir de peur d’être délogé.

mardi, octobre 10, 2006

Anne et Samuel 1Sam 1-3

Catherine Lestang

Anne, mère de Samuel.


La Bible rapporte un certain nombre de naissances hors normes. Ceux qui viennent au monde sont des "héros". Ils ont une mission à accomplir; ce sera le cas d’Isaac, de Joseph, de Moïse, de Samson, de Samuel et de Jésus.

Comme j’aime raconter des histoires en m’appuyant sur la Bible, je voudrais aujourd’hui parler d'Anne, la mère du dernier Juge qu’Israël ait eu: de cet homme qui a intronisé le premier roi Saül, et qui a dû au nom de Yahvé le révoquer, ce qui a provoqué par la suite des guerres de succession, comme dans tous les peuples où existe la lutte pour le pouvoir.



Lettre ouverte à mon fils Samuel, l’enfant donné par Dieu


Samuel, tu es mon fils mon premier-né. Tu résides à Siloé, là où jadis demeurait Eli qui est un homme important pour toi et pour moi. Maintenant ton père Elquana est mort, ainsi que sa première femme Pennina.

Tu ne peux pas imaginer ce que j’ai pu souffrir lors des premières années de mon union avec ton père, moi la seconde femme, de ne pas porter d’enfant. Et cette souffrance était encore augmentée par la manière dont la première épouse me traitait. J’ai compris ce que notre mère Sarah avait pu endurer jadis du fait d'Agar. Aujourd’hui, j’éprouve le besoin de te reparler un peu de mon histoire et de la tienne.

Tu es juge sur Israël, et moi, je sais que tu es le dernier. D’une certaine manière tu cumules les fonctions de prêtre, de prophète et de Chef. En effet, tu offres des sacrifices à Yahwé, comme le faisait Eli qui t’a élevé et enseigné; tu diriges le peuple, comme le faisaient avant toi Moïse et Josué; et surtout tu es un prophète de notre Dieu, car depuis ton enfance Il te parle et tu L’écoutes, et tu indiques à notre peuple ce qu’il doit faire pour se libérer du joug des Philistins. Je sais qu’ un jour tu seras amené à choisir un roi pour Israël, que ce jour te sera difficile, car tu sais combien être roi et serviteur de notre Dieu est compliqué.

Mais comme tu as quitté notre maison très tôt, et que je vais peut-être rejoindre bientôt le Schéol, j’ai envie encore une fois de raconter l’histoire de ta venue dans ce monde.

Comme je l’ai dit, j’étais la seconde femme de ton père. Je sais qu’il m’aimait infiniment plus que sa première femme, mais mon sein était fermé et j’en souffrais énormément. Être une femme stérile est une vraie malédiction. Utiliser une servante, comme l’avaient fait avant moi Sarah et Rachel, me paraissait impensable. L’enfant devait être porté par moi et non par une autre.

Chaque année nous montions au temple pour offrir, ainsi que cela est prescrit, un sacrifice à notre Unique Dieu. Une fois de plus Pennina s’était moquée de moi, et j’en pleurais. Ton père était très irrité, et moi je souffrais intensément et je dois reconnaître que j’en voulais beaucoup à notre Dieu qui refusait ce que je lui demandais et qui est normal pour une femme.

Pendant qu’ils étaient tous à consommer le sacrifice donné à notre Dieu, Béni soit Il, je m’éclipsai dans le temple désert, et allai seule prier. Le prêtre Eli était là, mais je ne l’avais pas vu. Ce jour-là, j’ai demandé d’avoir un petit d’homme, pas pour moi, mais pour ce Dieu qui semblait ne pas m’entendre, pour ce Dieu capable de prodiges. Car cet enfant, il serait pour Lui. Je lui ferais don de ce qu’Il accepterait de me donner. Aucun son ne sortait de mes lèvres et Eli vint à moi en me demandant de cuver mon ivresse ailleurs, comme si moi, j’avais usé de ce vin si lourd qui enivre plus qu’il ne désaltère, comme si j’avais bu de ce vin pour oublier…. Quel homme maladroit!. J’espère que tu ne deviendras jamais comme lui. Tu ne peux savoir combien je me suis sentie blessée, humiliée, incomprise.

Je lui ai quand même expliqué le sens de ma prière, et à ma grande surprise il m’a annoncé que je serais exaucée. Je n’arrivais pas à le croire, mais c’est ce qui est arrivé et tu as reçu le nom de Samuel, car tu as été demandé à Yahvé. Je t’ai gardé auprès de moi durant trois années, le temps que tu sois sevré, sans monter à Siloé avec les autres. Puis quand tes trois ans ont été révolus, je suis montée avec toi et comme je l’avais promis, je t’ai cédé à Yahvé. Eli a alors pris soin de toi.

Tandis que je me prosternais devant Yahvé, un peu pour cacher mes larmes, car j’avais l’impression de t’abandonner, de te perdre, un chant est monté en moi. Un chant de louange, car Il m’avait entendue et tout en moi exultait de joie et d’allégresse, un chant qui le chantait Lui, notre Dieu, qui est un Dieu plein de savoir, un Dieu qui entend les humbles et les faibles, un Dieu qui entend la détresse et qui exauce. Et je t’ai laissé.

Tous les ans, je montais te voir en te donnant un petit éphod de lin. Lors de l’une de ces visites si chères à mon cœur, car j’avais toujours peur que tu ne te sentes abandonné et surtout que tu ne me reconnaisses plus, Eli nous a béni ton père et moi-même et moi la stérile, je suis devenue une femme comblée.

J’ai su par Eli que notre Dieu t’avait parlé et mon cœur s’est réjoui. Tu es ensuite devenu le prophète que le peuple attendait, puis le Juge dont il avait besoin, mais il va te falloir maintenant abandonner ces fonctions de gouvernant, pour être totalement dans Sa main.

Tes frères et sœurs sont là pour prendre soin de moi et je suis une femme comblée si ne n’est que l’absence de ton père m’est lourde à supporter, mais béni soit Yahvé dont je suis la servante!

dimanche, octobre 08, 2006

En vrac 2: Petit dictionnaire

Catherine Lestang

A comme Attendrir.

J’ai entendu un prêtre qui lors d’une homélie disait que nos mérites (là il était question des mérites du centurion qui a bâti une synagogue ne peuvent attendrir Dieu. M’est venu l’image de la viande que l’on attendrit soit en lui tapant dessus soit en la déchirant avec des lames en métal. De là à penser à Jésus sur la croix, il n’y a qu’un pas à faire et ma foi, j’ai osé le faire. Car tout le rituel de la messe est bien de rappeler que la réconciliation a été donnée à l’homme par l’unique sacrifice de Jésus sur la croix (corps lacéré par les coups et cloué). Le mérite d’un seul sauvant l’humanité. Dieu se laissant enfin attendrir par la chair de sa chair. Je dois dire que je n’aime pas du tout cette manière de voir les choses. Quel adulte n’est pas attendri par la maladresse d’un petit enfant ? Pourquoi Dieu ne serait-il pas attendri par ce que nous essayons bien maladroitement de faire par amour ?

J’ai toujours pensé que le Dieu de l’ancien testament est devenu le Dieu Père du Nouveau testament en acceptant que son fils meurt comme un malpropre sur une croix, sans bouger. Il a laissé le fils aller jusqu’au bout de son désir et là, le changement s’est fait. Ce n’est pas qu’Il ne soit pas le Dieu tout puissant, mais il est devenu le Dieu qui n’a pas à montrer sa toute puissance et qui dans son impuissance voulue et désirée permet à l’homme d’accéder à la véritable filiation.


D comme déborder.
Quand le juste « déborde » d’allégresse, faut-il faire venir un plombier, car toute fuite peut être dangereuse… Une baignoire ou une rivière qui débordent et risquent de tout inonder! Mais parfois les inondations, en particulier celles du Nil, peuvent être bénéfiques.

Le rêve, ce serait de pouvoir mettre cette allégresse dans des petites fioles et s’en servir dans les moments de désespérance. Mais l’allégresse c’est comme la manne, on ne peut pas en faire de réserves. Et pourtant, avec le débordement on est dans le registre de la surabondance. Cela coule comme on le voit parfois dans certains miracles où des statues produisent de l’huile et une huile qui guérit. Cette allégresse le dépasse lui-même, car il n’en n’est pas la source mais le réceptacle. C’est comme s’il se transformait en fontaine qui donne en permanence de l’eau fraîche et renouvelée, qui permet à tous de se désaltérer.


M comme Messe.

Dans le livre de l’exode (premier testament) il est question de faire mémorial du passage de l’esclavage à la liberté. Il y a en fait deux actions. L’une autour du pain sans levain, et le pain est ce qui nourrit, l’autre autour de l’agneau dont le sang répandu sur les linteaux des portes a permis la vie sauve aux premiers-nés du peuple choisi. Faire ces gestes régulièrement, ensemble crée une identité, une fraternité. Ce qui se passe ensuite soit au temple soit à la synagogue est autre chose.Il y a une personne désignée qui sert d’intermédiaire entre YHWH et le peuple qu’il s’est choisi et qui a la fois, loue et intercède, pour que la postérité (et non la destruction) soit sur le peuple.

Quand Jésus crée ses propres mémoriaux : le pain et le vin, il crée ainsi des gestes qui vont permettre à ceux qui se réclament de lui de trouver leur identité. Ce sont des gestes connus qui prennent un sens nouveau : nouvelle alliance qui ont pour possible de créer entre ceux qui se réclament de Jésus un lien fort de partage : consommer du même et aussi faire advenir la présence sans pour autant aller au temple et avoir besoin d’un pontife.

La notion de partage est fondamentale, elle crée la famille, elle crée le corps, elle crée l’unité. Elle permet aussi par la remémoration de rendre présent et d’une certaine manière de créer du dieu.
Car ce partage-là, en rappelant le geste de la mort et de la résurrection, rend aussi symboliquement Jésus présent, mais Jésus ressuscité, Jésus le tout Autre. Le premier né de la nouvelle création.
Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu de vous. Est il alors nécessaire qu’il y ait un pontife et un rituel ?

Le rituel est nécessaire, car d’une certaine manière, l’eucharistie concerne des initiés, des baptisés. Le rituel est aussi un lien. Il différencie ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors.

Seulement le rituel a pris une telle place, que l’arbre cache la forêt.

Dans nos messes du dimanche, qui ont pris un caractère obligatoire ; si pas de messe, alors péché, alors exclusion et damnation, où est l’amour ?

On est tellement centré sur la beauté du sacrifice du Christ qui sauve les choses misérables que nous sommes censés êtres que l’idée de partage avec l’autre n’existe plus. J’aimerai arriver à penser que celui qui me précède et qui me succède dans la file, reçoit le même que moi et que cela crée une fraternité, une unité, même si parfois, je ne les connais pas ou même ne les aime pas beaucoup.

En fait dans la messe, la seule chose qui crée la « communion » c’est l’indignité, c’est le péché.Ce qui est proposé c’est tout autre chose : c’est un partage qui crée un corps, un partage qui fait vivre, un partage qui permet à Dieu de vivre en nous.

P comme Paradis.

Quand un enfant vient au monde, il est totalement dépendant de sa mère. Il n’a aucune autonomie et pourtant c’est durant ce temps de ses commencements qu’il fait un avec elle, qu’il devient sa propre source et vit pour quelques semaines dans la « toute puissance ». C’est lui qui fait apparaître (crée) le sein dont il besoin quand la faim le dévore. Ceci ne dure qu’un temps, puis compte tenu de son développement physique et psychique, il va connaître la dépendance vis-à-vis de cet externe (interne) dont il dépend et qu’il aime à sa manière.

Quand Adam et Eve se trouvent dans le jardin, ils ont d’après ce que nous pouvons imaginer tout ce dont ils ont besoin pour vivre dans de bonnes conditions. Alors de là à oublier qu’ils ne sont pas la source de ce qu’ils reçoivent, c’est facile, comme le petit être humain se prend pour la mère, ils peuvent aussi de prendre pour Dieu. Alors peut-être que l’arbre qu’ils ne peuvent « consommer » est là pour leur rappeler que de fait, ils ne sont pas tout puissants, ils n’ont pas tout, ils ne sont pas Dieu.

De ce fait la tentation du serpent prend bien tout son sens… Mais consommer de cet arbre, d’une certaine manière c’est faire disparaître la distance entre l’homme et l’Autre (son créateur, sa source) et c’est non pas l’incorporer pour devenir « comme » mais c’est la faire mourir, la faire disparaître.

Tout le travail psychique de la première année de la vie de l’enfant c’est cela : renoncer à l’incorporation pour passer à l’identification.

Alors le Paradis, ce jardin où tout pousse, où la vie est donnée, ce serait de fait comme une figure d’un lieu où justement il faut apprendre que la source n’est pas en nous mais au dehors et que à vouloir se l’approprier on la tue et on se met à mort avec .

dimanche, septembre 10, 2006

"Pierre, Moïse, Isaïe et d’autres"

Catherine Lestang

"Pierre, Moïse, Isaïe et d’autres".

En entendant hier ce que l’on nomme l’appel des 4 premiers disciples en Luc 5,1 – 11, plusieurs pensées me sont venues. La première est d’ordre bêtement technique: si les pêcheurs lavent leurs filets sur le rivage,c’est qu’il n’y a pas de filet dans la barque et que je doute fort que Simon ait eu le temps de remettre les filets en place, d’autant que la pêche se fait de nuit.Bon, petit point de détail.

La deuxième qui est un peu du même ordre est de me demander comment dans une petite barque (ceci est souligné par Luc) on peut se prosterner sur un tas de poissons glissants et frétillants sans se casser la figure et sans faire chavirer la barque qui s'enfoncait.

Mais surtout il y a la phrase que Simon adresse à Jésus: « Eloigne toi de moi Seigneur, car je suis un homme pêcheur, car la crainte l’avait envahi lui et tout ceux qui étaient avec lui à cause du coup de filet qu’ils venaient de faire.»

Curieusement ce "éloigne toi de moi", je l’ai entendu comme«quoi entre toi et moi», comme si Simon avait ressenti une « trouille » intense devant cet homme qu’il croyait pourtant connaître comme un gentil guérisseur et un gentil prédicateur.Bien sûr Jésus avait guéri sa belle-mère et cela, ça arrangeait tout le monde, bien sûr il avait guéri toute sorte de malades et chassé des esprits mauvais, mais là, il se passait quelque chose d’un autre ordre.Je crois que si Pierre avait pu se sauver, se mettre à distance, il l’aurait fait. Car comme Moïse et d’autres avant lui, il rencontre celui qu’on ne regarde pas les yeux dans les yeux.

Car qui peut ordonner à des poissons de se laisser prendre en plein jour? Qui est le maître des êtres qui glissent, si ce n’est celui qui les a créés?( Gn1,23) Alors là brusquement Jésus change de statut (de stature) aux yeux de Simon et de ses proches. D’une certaine manière « il » devient « Il », le Tout autre, celui qui commande à ce monde qui vit dans la mer. Alors, la peur apparaît et peut-être un désir de se mettre à distance, de se protéger de cet homme qui possède de si grands pouvoirs.

La réponse de Jésus«Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras» n’est pas forcément très rassurante ni très compréhensible pour cet homme dint le métier est la pêche. Est-ce à ce moment-là le désir de Simon ? J’en doute fort! La mission reste quand même assez sibylline.

Et il faudra du temps pour que cela s’intègre, puisqu’il faudra l’effusion de l’Esprit pour que Simon devenu Pierre se mette à pêcher.

Et j’ai repensé alors l’appel de Moïse et à celui de certains autres prophètes. Ce que j’aime tant chez Moïse, c’est son désir de savoir, de comprendre et aussi ses discussions avec « Celui qui est » pour accepter la mission qui sera la sienne: s’affronter à Pharaon et faire sortir le peuple d’Egypte pour le conduire dans un autre lieu. Il y a de quoi avoir peur et d’essayer par tous les moyens de se défiler.

Si on relit Ex3, 1-6, on assiste à une scène très vivante. Moïse voit ce buisson qui brûle sans se consumer (ce qui est contraire à toutes les lois de ce monde), il veut voir, il veut comprendre. Il fait un détour et là il entend une voix, qui comme souvent lors des appels du futur héros est un doublet de son nom. Il répond « me voici » (Présent à l’appel, pourrait-on dire). Et là d’une certaine manière les choses se gâtent, car Yahvé se révèle en demandant de se déchausser et en se situant comme le Dieu des Pères fondateurs. Comme quoi la curiosité n’est pas toujours une bonne chose. Moïse alors se voile la face car «il craignait de fixer son regard sur Dieu ». Mais il reste debout, en face. Et j’aime cette attitude de l’homme debout.

Se voiler la face, c’est un peu l’équivalent de ce que fait Pierre, se mettre à distance.… Quand on se prosterne, on ne regarde plus l’autre. On est sous le regard, sous sa dépendance de l’Autre. Et puis, il y a des Divinités qui ont«le mauvais œil» (je pense à la méduse des Grecs) et dont il vaut mieux se protéger.Car le voile peut avoir cette double valence: avoir peur et reconnaître la Toute Puissance. Plus tard, ce même voile servira à masquer la « Gloire » de YHWH qui affole le peuple.

Être sous le regard de Dieu n’est pas forcément un cadeau. D’ailleurs toute la suite du texte montre bien comme Moïse essaye de ruser, de se sortir de ce mauvais pas, malgré la puissance que YHWH lui délègue.

Pour Isaïe et d’autres prophètes, les choses sont un peu différentes, car elles se passent dans une vision. Mais la phrase d’Isaïe (Is6,4): « Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures » traduit à nouveau la peur face à un certain divin, un certain sacré. Lui, par contre résiste beaucoup moins que Moïse. Quant à Jérémie, on retrouve un peu la réticence de Moïse: « Je ne sais pas parler car je suis un enfant », mais comme dans l’appel de Pierre,il lui est signifié de ne pas avoir de crainte."N’aies aucune crainte car je suis là pour te délivrer"Jr1,8. Bien plus tard, Jérémie reprochera presque ces paroles dites:»Vraiment tu es pour moi comme un ruisseau trompeur,aux eaux décevantes »Jr 15, 18 .

Il reste un autre appel celui de Paul en Actes 9,3-10. Comme pour Ezéchiel (dont je n’ai pas parlé) il s’agit d’une vision qui fait tomber, qui est renversante. On ne peut y résister. Certainement c’est ce dont Saul avait besoin compte tenu de sa psychologie. Comme Moïse, il questionne, comme Moïse et les autres il reçoit une mission (ou un début de mission) se relever, faire confiance à ceux qui l’accompagnent et apprendre à leur faire confiance. Les trois jours qui suivent et qui ne sont pas sans évoquer les 3 jours qui mènent à la résurrection, sont des jours qui semblent être hors du temps, mais ces 3 jours-là font de Saul l’apôtre Paul, qui lui aussi sera un pêcheur d’homme.

Mais d’une certaine manière l’expérience qui fonde Paul paraît assez proche de ce que l’on appelle maintenant les NDE (near death experience), alors que l’expérience que fait Simon, lors de cette pêche miraculeuse, est la première d’une série qui se développe dans le temps (je pense à la transfiguration où la peur est présente) et qui permettra à Pierre de dire à Jésus:« tu sais bien que je t’aime »Jn 2 1,17. Et la peur est vaincue.


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lundi, août 07, 2006

Petit dictionnaire théologique, révisable à tout moment...

Catherine Lestang
7 Août 2006


Souvent les mots employés par la tradition ont pour moi perdu leur sens. J’ai besoin de leur retrouver un parfum, une odeur, une saveur. Peut-être ai-je besoin de leur redonner un nouveau sens, en tous les cas du sens pour moi, aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que ce sens sera définif.

Parfois, il sera « impertinent » non pas au sens de non pertinent, mais avec un sourire derrière. Par exemple quand j’entends la phrase :« Dieu, fais nous revenir », j’imagine Dieu en cuisinier, avec une immense poêle, dans laquelle il nous fait revenir comme on fait revenir des petits légumes. Pour rester dans le culinaire, quand Jésus parle du jugement dernier comme un filet qui ramène à lui les poissons
bons et mauvais et que ces derniers sont jetés dans le feu éternel, je me dis que cela fait un sacré barbecue et que ça doit sentir le poisson grillé pendant un bon bout de temps. Les anges sont-ils sensibles aux odeurs.

Peut-être ai-je envie de faire une sorte de dictionnaire, ce qui explique la présentation par ordre alphabétique. Ce qui veut dire qu’au fil du temps, il y aura des ajouts, des suppressions, ces modifications.

A comme Alliance.

Alliance éternelle… Pas toujours facile ce Dieu là, qui semble tellement susceptible.Heureusement que nous sommes moins durs avec nos enfants, peut-être moins exigeants aussi.

J’ai parfois l’impression que le bénéfice pour l’homme de faire alliance avec ce Dieu là, c’est de retrouver l’immortalité qu’il croit avoir eu dans une vie très très antérieure. Car un moyen de ne pas disparaître, de ne pas mourir est d’avoir une postérité, une terre. On dit bien « faire souche». Faire alliance avec Yahvé permet d’une certaine manière de « perdurer », de ne pas mourir, de laisser une trace. Pour cela il faut reconnaître que Yahvé est l’Unique Dieu, au-dessus de tous les autres (qui sont de faux dieux), et de respecter sa loi et ses commandements. Il s’agit d’obtenir de bonnes choses dès ici bas!

Dans le second testament, ce mot d’alliance n’apparaît peu. On le trouve lors de la Cène : alliance en mon sang. Ce que Jésus donne à celui qui le suit (respecter sa loi et ses commandements), c’est beaucoup d’ennuis sur cette terre, mais la certitude d’avoir une vie « éternelle » dans un ailleurs.
Et surtout la permanence de sa présence. Or une des peurs des plus fondamentales de l’homme c’est la peur de l’abandon. La présence « discrète » de Jésus est une excellente défense contre cette peur.

Pour qu’une alliance existe, elle doit être scellée entre les deux protagonistes. Le sang est beaucoup plus fort que l’argent. On peut payer un tribut en espèces sonnantes, pour obtenir la protection. Une alliance qui est scellée avec le sang est de l’ordre de l’indestructible.

A comme aveuglement.
Quand la lumière arrive dans l’obscurité, on peut avoir peur d’avoir mal aux yeux et une partie de soi refuse la lumière, car on a peur d’être aveuglé. Mais la lumière peut ne pas aveugler, mais illuminer et là c’est un changement. Il peut rester en soi longtemps la crainte de la violence de la lumière, parce que l’on croit qu’elle va rendre aveugle ou plutôt faire mal, alors qu’elle éclaire petit à petit, comme le soleil qui se lève le matin en été. Sortir des fausses certitudes, accepter de les laisser se dissoudre, c’est sortir de l’aveuglement.




C Comme consolation.
Consoler ce n’est pas guérir, c’est réconforter en apportant de l’apaisement et rendre moins pénible une peine. Ce n’est pas ôter, c’est alléger. C’est normalement un des dons de l’esprit sain : l’esprit consolateur.

C comme Communion. Partager et échanger du Même
J’ai fait, il y a peu de temps une expérience qui a été assez intense. J’ai un chat malade, un peu en fin de vie. Elle était contre moi, je la tenais tout contre (un peu comme dans le psaume 131). Je lui communiquais de ma propre force et elle me donnait sa chaleur. Ni elle ni moi ne sommes propriétaires de ces énergies, elles nous sont données, mais nous pouvons les partager, les échanger en quelque sorte, sans en être propriétaire. C’est pour moi un mouvement circulaire. Je ne me contente pas de donner, je reçois. Elle ne se contente pas de recevoir, elle donne. La communion pour moi aujourd’hui c’est cela. C’est la certitude d’avoir en moi l’Esprit (qui peut ou non se manifester sensiblement) et de savoir que les autres l’ont en eux différemment, qu’un partage, une circulation est possible.

Ce que j’ai je le donne mais en même temps je reçois. Or dans la « communion » liturgique, la centration est faite sur la réception alors que dans la constitution du geste, le soir de la Cène, il y a partage. On reçoit du même et on donne du même. Et cela fait corps, crée un corps, constitue un corps.

E comme endurcissement.
Aujourd’hui je préfère remplacer ce terme par aliénation.
Quand on a la tête prise par un certain système de pensées, de croyances, on s’y attache tellement que l’on croit exister par cet attachement. On est alors comme aveuglé par ses certitudes. Et c’est aussi ce qui se passe avec l’endurcissement. On devient incapable de souplesse, de changement. Et en même temps c’est rassurant. Mais il s’agit bien d’un aveuglement. Je ne suis pas certaine que l’être humain soit capable de se dé-durcir tout seul. Et c’est ce que montre l’évangile : ce travail de Jésus qui est un travail d’ouverture.

L comme louer ou louanger.
La louange n’est pas remercier. La louange c’est s’extasier devant ce qui est donné par ce Dieu que l’on reconnaît comme vivant et présent dans tout ce qui se passe, même si on n’y comprend pas grand chose, même si parfois la révolte gronde en nous.


Jésus.
On dit de Jésus qu’il est « vrai Dieu » et « vrai homme ». Sauf que dans le credo, le « et » n’y est pas. Il y a juxtaposition de termes.
Si on se souvient que dans le Lévitique, il y a des interdits concernant les « mélanges », on peut se poser la question suivante : quand Jésus était un parmi d’autres sur la terre de Galilée était-il un héros au sens mythologique, demi dieu devenant dieu après sa mort, ou était il un homme au sens plein du terme, c’est à dire en lien fort (homme de Dieu est il souvent dit de lui, homme habité par Dieu) ?
J’aimerai bien l’hypothèse où Jésus est homme, pleinement homme avec des pouvoirs qui restent des apanages de l’humain, même si ces pouvoirs sont rares. Seulement quand il pardonne les péchés du paralytique, il se situe comme Dieu. Que se passe t il alors ?
Quand il apaise la tempête avec cette autorité, qui est il ? Car dans le premier testament, même si Elie fait venir la pluie, il est dans l’inquiétude…

Le pardon des péchés est quelque chose qui nous est demandé, sauf que nous n’en sommes pas très capables alors que lui, il a une parole agissante. La parole agissante est certes l’apanage de Dieu, mais aussi de l’homme qui est en lien avec le divin sans pourtant être le divin.

Il y a le Jésus des synoptiques, qui évoque l’homme vrai, qui change d’ailleurs de stratégie au fil du temps : un temps de guérisons et de miracles qui ne conduisent pas à créer un cœur « nouveau », le temps de la transfiguration qui fait « tournant » et le temps qui va conduire à la mort, donc à l’homme nouveau.Mais il y a aussi le Jésus décrit par Jean. S’agit il d’une relecture, s’agit il d’une autre perception, mais celui là est homme et dieu.

M comme Mission.
Quand Jésus commence à envoyer ses disciples en mission, il leur demande en quelque sorte de faire du « battage » pour annoncer sa venue. La caravane du tout de France cycliste qui distribue des cadeaux : chasser les démons, guérir de toutes maladies et enfin annoncer que le royaume est proche. Il me semble que c’est bien à partir de ce moment-là que les foules commencent à être collantes et envahissantes. Simplement cette mise en scène permet les discours peut-être plus importants que les actes.Et puis à lire les synoptiques, on a l’impression que ce pouvoir leur monte un peu à la tête…

P comme Péché
Par définition le péché renvoie à la saleté. Mais quand un vivant sort du ventre maternel il est « sale » sang, liquide et c’est la salive de la mère l’eau qui le nettoie mais surtout qui crée le lien entre la mère et l’enfant. C’est antérieur à la fonction alimentaire et ça la met en route, à cause de la stimulation de certaines zones. Il y a comme une odeur et cette odeur permet une reconnaissance. Peut-être que le péché est d’une certaine manière ce qui permet la relation entre l’humain et dieu…Les anges ne sont pas dans ce cas semble t il, mais ils ne sont pas tirés de l’humus eux…
Maître Eckhart, parle quelque part de « l’odeur de Dieu ». peut-être que le péché c’est l’odeur de l’homme qui lui permet d’être reconnu par Dieu. Et peut-être que cette odeur peut se transformer en odeur « de sainteté ». A se demander si toutes les offrandes de parfums que l’on fait à Dieu ne sont pas là pour masquer la « mauvaise odeur de l’homme ». Ce subterfuge (cela fait très conte de fée où l’on trompe celui qui peut donner la mort, l’ogre en particulier) permettant à l’homme impur de continuer à vivre avec tout son stock de mauvaises choses.
A noter aussi que YHWH ne s’y laisse pas prendre car Il dit avoir horreur de l’odeur des sacrifices et que ce qu’il demande c’est un cœur qui Le reconnaisse.

P Comme Passion.
Difficile de trouver un début à la passion de jésus. Mais quand il est au jardin des Oliviers, il me semble que lorsqu’il demande que le calice soit retiré et qu’il l’accepte il se passe quelque chose de fondamental. Avant de donner, voir de se donner ou de donner sa vie, il faut d’abord accepter de prendre en soi (avaler, aspirer), ce qui rend l’autre malade. Il y a ce calice avec ce vin et sa lie qu’il faut avaler pour que dans ce calice vide, un vin nouveau puisse venir remplir et donner la vie. Mais on ne peut pas mélanger le bon avec le mauvais, du moins là.

P.Comme Punition
Le but d’une punition est de faire passer l’envie de recommencer. Si Jésus a été flagellé par Pilate (qui veut de fait ne pas le faire mourir), c’est pour faire comprendre à cet agitateur, cet empêcheur de calme et de la paix romaine que s’il recommence ce sera la mort. La mort étant la punition suprême car là, on ne peut plus recommencer. Du point de vue de Pilate, il peut bien y avoir faute : troubler la paix romaine. Or pour nous, on dit qu’il est battu à cause de nos péchés : c’est nos péchés qu’il portait et c ‘est pour cela qu’il a été mis à mort, car il n’avait pas de péché. En fait cela dépend de quel côté on se place.
Du côté romain : il y a faute.
Du côté juif, il y a faute : se prendre pour le messie et déclencher une émeute et se dire fils de Dieu.
Du côté des disciples : il n’ y a pas de faute ni de péché (offense envers Dieu). Il y a donc une injustice. Donc cette punition doit avoir un but : porter les péchés des autres, être humilié à cause des autres, être mis à mort injustement. Il s’agit donc de donner du sens à cette mort « injuste » et injustifiée, acceptée en toute liberté, voire cherchée.

R comme (se) renoncer
Ne pas se prendre comme le centre du monde, se décentrer, accepter la vie comme elle vient et suivre un autre, donc ne pas se prendre comme modèle.


R comme Réparation.
Peut on considérer Jésus comme le réparateur de l’homme ? Il répare dans la mesure où il change, mais il ne fait pas de bricolage. Il fait du nouveau. À vin nouveau, outres neuves.
Si je relis cette phrase bien connue du prophète Jérémie : « Sache que je te donne aujourd'hui autorité sur les peuples et les royaumes, pour arracher et abattre, pour démolir et détruire, pour bâtir et planter ».Jr 1 ;10, j’y entends que son travail est de mettre à bas, de détruire et ce n’est qu’ensuite qu’il sera possible de refaire non pas de l’identique, mais du neuf. De même la phrase d’Ezéchiel : Et je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair.Ez36,26 montre qu’il y a deux temps : un temps pour ôter et un temps pour changer.
Quand Jésus parle de « violence », il a raison, car ce changement là, ne se fait pas dans la douleur.


R comme rien
À celui qui n’a rien on ôtera même ce qu’il a. Rien, ôté à rien cela donne rien. Il s’agit donc d’une autre logique. Celui qui n’a rien, il a de fait quelque chose qui occulte le manque (de Dieu). Ce remplacement (la citerne qui fuit de Jérémie) nécessite une destruction et cela peut être douloureux, même si c’est nécessaire. Ôter le rien permet de fait l’accès au manque réel, au lâchage de l’objet imaginaire qui colmate et empêche le mouvement de vie et permet alors la guérison.

R Comme repas
Boire à la même coupe, partager le même pain (la même bouchée de pain), cela fait que l’on se sent de la même famille, cela crée la famille. ( Entendu à propos de Shabbat). Si l’eucharistie pouvait réellement être partage et non pas recevoir, car on oublie que celui qui vient devant ou derrière vous reçoit aussi le même, peut-être que cela redonnerait le sens du partage qui unit.

S comme Salut
Simplement être vivant.

Sang comme vie
La femme qui perd son sang est guérie quand l’hémorragie se stoppe. Nous, nous sommes sauvés quand par sa mort (son sang visible) Jésus nous donne la vie éternelle (à condition dans ce temps là de croire en lui.Peut-être est il possible de remplacer Sang par vie.


Signe.
Pour communiquer avec les sourds, il a fallu inventer le langage des signes. Parfois je me demande si avec Dieu, pour parler Dieu, il ne faut pas apprendre à parler un nouveau langage. Le seul problème c’est qu’il n’y a pas de manuel, mais peut-être que l’E manuel peut nous donner le code.
Car lui, il possède et notre code et celui de Dieu.

Si on admet que Dieu se manifeste par des signes, ces signes sont souvent difficiles à décoder, surtout quand il s’agit de temps difficiles à vivre. Souvent je me dis que pour entendre les signes, il faut comme avec les sourds apprendre le langage de Dieu pour décoder et communiquer et ma foi ce n’est pas

Visitation
J’ai toujours été frappée en entendant le texte par l’enfant qui « tressaille » dans le ventre. Pour avoir attendu trois enfants, les premiers « tressaillements » ont lieu vers la fin du troisième mois et ont une douceur qu’ils n’auront plus par la suite. De fait je me demande si ce qui se passe pour Elisabeth et qui est rapporté par Luc, n’est pas une « effusion de l’Esprit » qui bien souvent se traduit physiquement, par une sensation de chaleur dans le ventre, chaleur qui se répand ensuite et qui donne une joie intense et qui peut tout à fait s e manifester par un chant de louange, ce qui est ce qui se passe. La réponse de Marie est une sorte de réponse à cette présente de l’Esprit saint tant chez elle que chez sa cousine.

dimanche, mai 07, 2006

Thomas dont le nom signifie le jumeau

Catherine Lestang


Thomas le Didyme: nom, prénom, surnom?
Jn 20,24-28

J'ai toujours été étonnée par la phrase "Thomas dont le nom signifie jumeau" car cela revient à dire que cet homme n'avait pas de prénom mais un surnom. Comment peut-on se sentir existant quand on est "le double" d'un autre.

Je me demande si l'épisode rapporté en Jn 20,24-28 n'est pas un épisode fondateur pour cet apôtre qui voulait "mourir avec Jésus".

Je cite le texte de Jean, texte qui est la conclusion de cet évangile:


20,24
Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.

20,25
Les autres disciples lui dirent donc : «Nous avons vu le Seigneur» ! Mais il leur répondit : «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas» !

20,26
Or 8 jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit : «La paix soit avec vous».

20,27
Ensuite il dit à Thomas : «Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi».

20,28
Thomas lui répondit : «Mon Seigneur et mon Dieu».


Quand le nom de Thomas est cité dans les évangiles, il est presque toujours accolé à celui de jumeau. Pour moi, c’est un peu comme un sobriquet, comme si celui qui portait ce surnom n’avait pas de nom »propre ».

Ne pas avoir pas de nom à soi est un lourd handicap.

On sait aujourd’hui à quel point la vie des jumeaux est difficile. Il y a un dominant et un dominé, et entre les deux il y a une sorte de lutte pour arriver à s’affirmer. Il y a eu des civilisations où les jumeaux étaient mis à mort à la naissance. Ce n’est pas le cas chez les israélites, mais l’épisode de Jacob et d’Esaü montre bien combien la cohabitation est difficile et encore dans cet épisode de la Genèse, ce ne sont pas de vrais jumeaux

Si Thomas a eu un jumeau, comment lui s’est-il constitué ? Comment s’est-il différencié de l’autre, de son double ? Un autre sens du mot toma en araméen est celui du double..

Alors peut-être que son attitude face à celle du « groupe » des apôtres est un essai bien maladroit d’exister enfin de manière indépendante, en se singularisant, et s’opposant. « Vous dites que vous l’avez vu et bien moi, je ne veux pas coller à votre dire, je veux exister.Je veux voir par moi-même, ne pas être une éternelle doublure ».

Et peut-être que la scène entre Jésus et Thomas permet à ce dernier, (comme une autre scène au bord du lac de Tibériade permettra à Pierre de prendre sa stature de pierre de fondation) d’exister autrement. Simplement peut-être un peu comme Pierre au bord du lac, ce qui lui est demandé de vivre (triple affirmation de Pierre) n’est pas si simple. Car lui aussi fait une profession de foi !

Car si on essaye de se représenter les choses, le terme qui vient c’est « la honte » pour Thomas. Jésus dit haut et fort ce que normalement Il ne peut avoir entendu. Alors Qui est Il devenu Celui là qui a été mis à mort ? Quelle stature a –t Il acquise ?

Il y a de quoi avoir et peur et honte, voire même de rentrer sous terre. Il y a bien une phrase de Jésus qui dit:Lc12,3 : « C'est pourquoi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu au grand jour, et ce que vous aurez dit à l'oreille dans les pièces les plus retirées sera proclamé sur les toits » .Et c’est bien ce qui se passe. Jésus reprend les termes employés par Thomas, « in extenso » et il y a de quoi se sentir très très mal à l’aise.

Se pose alors pour moi la question de ce qui a été donné à voir à Thomas. Je ne peux imaginer des plaies sanguinolentes. J’imagine (et j’aime imaginer) qu’il ne s’agit pas de cicatrices, mais que les trous sont présents, mais au lieu d’être signe de mort ils sont vie, comme si de la matière que je peux me représenter, mais pas nommer rayonnait à partir de ces trous sans les masquer, sans les cacher, sans les annihiler. Rien ne dit que Thomas soit passé à l’acte, mais la phrase qu’il prononce, qui est sienne le constitue en témoin et non plus en image d’un autre.

Curieusement dans ma mémoire, cette phrase de Thomas « Mon Seigneur et mon Dieu », se serait accompagnée d’une prosternation, mais il n’en est rien. Thomas est un homme debout, qui reconnaît en Jésus le tout Autre et cette reconnaissance le constitue lui en un être unique, singulier. Il n’est plus un double ou une doublure.Il est celui qui ira jusqu’en Inde pour annoncer la nouvelle de la résurrection.


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mardi, avril 25, 2006

Au bord du lac

Catherine Lestang

21 Avril 2006

A propos des pêches miraculeuses

Jn 21 et Lc 5.

Bien souvent dans l’évangile de Jean, on a l’impression de retrouver des épisodes appartenant aux évangiles synoptiques, mais traités très différemment. Il est quand même surprenant de trouver en finale (le texte de la pêche miraculeuse des 153 poissons entendu aujourd’hui à la messe) un récit qui se trouve presque en introduction chez les autres évangélistes. Et pourtant il s’agit d’épisodes centrés sur Pierre et sur le rôle particulier qu’il lui est demandé d’assumer, mais les visions sont très différentes si ne n’est que ces signes permettent à Pierre de reconnaître en Jésus le Messie.

En entendant ce midi les versets 1-15 du chapitre 21 qui termine l’évangile de Jean, j’ai eu une distraction, mais peut-on appeler cela une distraction ? Je me suis demandée comment Jésus, qui depuis sa résurrection semble se jouer de l’espace, s’y prend pour « faire apparaître » un repas (petit déjeuner) à ces hommes qui viennent de passer une nuit dans le froid. Car si on essaye de se représenter la scène (cène) cela fait un peu magique, miraculeux.

En fait, j’ai été comme sidérée par ce que j’entendais. La scène est banale, mais si je visualise Jésus qui fait cuire du poisson, et griller du pain, je me suis amenée à me demander comment il s’y est pris. Pas d’allumettes à l’époque, pas de magasins ouverts 24h sur 24! Et pourtant, Il y a un feu de braises, du poisson et du pain qui grillent. Et ce repas un peu surgi de nulle part, est aussi à l’image de Jésus ressuscité, que l’on ne retient pas, qui n’est plus limité dans le temps et dans l’espace, qui change même d’apparence.

Et j’ai eu comme l’impression d’être dans un ailleurs, où il suffit de désirer le feu pour qu’il soit là, des braises pour qu’elles rougeoient, du poisson pour qu’il vienne se mettre sous la cendre et du pain qui se rompt pour être partagé. Un peu peut-être ce qui se passe à chaque repas de la messe.

Le monde du miraculeux quand on essaye de le mettre en images, est bien déconcertant car il dépasse notre savoir, notre logique, notre rationalisme.

Ce qui semble certain c’est que quand les disciples ont embarqué il n’y avait personne sur le rivage. Sinon, ils n’auraient pas été surpris en voyant quelqu’un sur le rivage après leur pêche infructueuse.

Donc, quelqu’un est arrivé à l’aube (et si on est peu de temps après la résurrection, les nuits sont encore bien froides en cette saison) ; ce quelqu’un a fait du feu avec du bois ramassé quelque part, a préparé un casse croûte. Cela c’est la scène connue, habituelle. Mais comment s’y est il pris pour allumer ce feu ? Cela reste mystérieux.

Je ne peux imaginer Jésus quémandant des braises dans une maison proche du lac, les transportant dans un tesson de poterie, ramassant du bois en quantité suffisante pour en faire des braises. Même s’il a trouvé « miraculeusement » des braises à cet endroit, où a t il pris le pain ? Quand a-t-il péché les poissons ? Et cette interrogation qui est née sur le « comment » s’y est il pris, renvoie aussi à l’autre question qui elle court dans tout l’évangile, à savoir « Qui est Il celui la » (à qui la mer et les vents obéissent…°) qui est devenu le Vivant. On est tellement habitué à lire les récits de miracles que l’on finit par ne plus les voir. J’ai entendu dire que pour qu’il y ait miracle, il faut qu’il y ait un support : la multiplication des pains a nécessité les cinq pains, les guérisons s’appuient sur des demandes et sur un corps malade. On ne part pas de rien, on ne fait pas surgir du néant (ou du tohu-bohu). C’est la règle de notre univers où comme l’écrivait Lavoisier « rien ne perd et rien ne se crée ». Mais Lui, on dirait bien qu’il se joue de cette logique ! Ce Jésus qui a été capable de marcher sur la mer et après la résurrection de se manifester où il veut, comme il veut et quand il veut, qui est IL ?

Là, certes il y a du bois sur les rives du lac, mais comment s’y prendre pour enflammer les branchages ? Comment s’y prendre pour pêcher des poissons, comment avoir du pain ? Quel est ce nouvel ordre ? Est cela « le ciel nouveau, la terre nouvelle » ? Car ces signes obligent bien à regarder Jésus avec une autre dimension que la dimension du guérisseur charismatique de Galilée.

Ce questionnement m’a permis dans un premier temps (pendant le temps de l’homélie que je n’ai écoutée que d’une oreille !) de regarder Jésus de Nazareth comme un tout Autre, comme quelqu’un qui sort de notre univers, d’être surprise interrogée par Celui là. Pain grillé de ce petit matin là, sur la rive du lac, pain un peu inodore et sans saveur, qui est Lui dans cette assemblée. Et cela m’a permis de Le voir autrement, peut-être plus grand, peut-être plus Dieu, peut-être plus dans la « gloire ».

Et par la suite, au-delà de cette interrogation, « Qui est Il Celui là , qui fait surgir du réconfort», une autre thématique m’est apparu : celle du rôle de ces pêches miraculeuses, mais aussi des harmoniques liées à la pêche, à l’eau, au feu…Quand je parle d’harmoniques, ce sont ces espèces de ponts qui se font d’un évangile à l’autre, parfois d’un testament à l’autre, où cela s’éclaire, vibre autrement, chante autrement. Avant de revenir à ces harmoniques, je voudrais en citant le texte de Jean, faire des rapprochements avec d’autres passages (italiques) tirés de l’évangile de Luc.

21,3Simon-Pierre leur dit : «Je vais pêcher». Ils lui dirent : «Nous allons avec toi». Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien.

21,4C'était déjà le matin lorsque Jésus vint se placer sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.

21,5Il leur dit : «Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson» ? «Non», lui répondirent-ils.

21,6Il leur dit : «Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez». Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener.

Lc 5,5 Simon répondit : « Maître, nous avons péché toute la nuit, mais sur ta parole je vais lâcher les filets. » Et l’ayant fait ils capturèrent une grande multitude de poissons et leurs filets se rompaient.

21,7Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : «C'est le Seigneur» ! Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.

Marc 3,16Il institua donc les Douze, et il donna à Simon le nom de Pierre,

Jn 13,9 Simon Pierre lui dit : « Pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! ». Jésus lui dit : « qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver, il est pur tout entier. »

21,8Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à 200 coudées environ.

21,9Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain.

21,10Jésus leur dit : «Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre»

Lc 9,16 : Prenant alors les 5 pains et les 2 poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, et les rompit et les donnait à ses disciples pour les servir à la foule

21,11Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient 153 gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas.

Lc 5,5 et leurs filets se rompaient.

21,12Jésus leur dit : «Venez déjeuner». Aucun des disciples n'osait lui poser la question «qui es-tu» ? : Ils savaient bien que c'était le Seigneur.

Lc 9,20 : Mais pour vous leur dit-il Qui suis-je ? Pierre répondit : « le Christ de Dieu »

21, 13Jésus vient, il prend le pain et le leur donne ; et de même le poisson.

Lc 21,19 : « puis prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna ….

Jn 21,15-18 : Fais paître mes agneaux, sois le pasteur de mes brebis, fais paître les brebis »

Lc5, 6 « A cette vue, Simon Pierre se jeta aux genoux de Jésus en disant : « Eloigne toi de moi car je suis un homme pécheur ! ». La frayeur en effet l’avait envahi…Mais Jésus dit à Simon : «sois sans crainte ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. »

Pour revenir à ce que j’appelle les harmoniques (associations diraient les psychanalystes), il y a ce feu de braises. Cela rappelle un peu Emmaüs. Cœur brûlant, braises du feu, chaleur de feu et du repas. Partage. Mais c’est donné. Certes il y a les poissons pêchés, mais ils sont aussi cadeaux.

On voit toujours Jésus invité à des repas, on ne le voit jamais préparer. Donne moi à boire, dit il à la Samaritaine…Là, c’est lui qui invite, qui prépare. Une autre dimension naît. Pas venu pour être servi, mais pour servir…

Et puis si braises il y a, c’est que le feu brûle déjà depuis longtemps, alors peut-être que Jésus veille sur les apôtres, alors que eux n’ont pas pu veiller avec lui. Les braises, pour un tout à chacun c’est un peu le feu de l’amour qui rougeoie, qui éclaire dans la nuit. C’est un feu sans flammes qui apporte de la chaleur. Buisson ardent qui ne se consume pas, colonne de feu dans le désert…

N’est ce pas près d’un feu que Pierre a été pris de panique ? Qu’il n’a pas eu le courage de se déclarer « pour » Jésus ? Ce soir là (jeudi), cette nuit là, cette aube là (vendredi), le feu servait à se réchauffer, car la nuit était froide ! Feu témoin de la panique, feu témoin de la confiance renouée. Confiance renouée entre cet homme transi qui vient de se jeter dans l’eau et Jésus qui l’attend et qui donne en abondance chaleur et nourriture (besoins primaires indispensables à la vie).

Les braises c’est bien souvent pour nous le symbole de l’amour qui ne s’éteint pas, qui ne meurt pas. Sur ces braises, il y a peut-être des pierres plates qui chauffent et sur ces pierres, du poisson et du pain. Et là une autre harmonique qui surgit : la multiplication des pains.

Et ce feu, cette nuit là, va servir à réchauffer, mais aussi et surtout à nourrir, à restaurer (au sens fort du terme) Pierre le mouillé, Pierre l’impulsif, Pierre qui a subi son baptême du feu et son baptême de l’eau.

Quant au poisson, nous savons qu’il a été le symbole de Jésus « fils de Dieu », mais il y a aussi le poisson de Tobie qui doit être maîtrisé, tué et « vidé » pour devenir guérison de l’aveugle Tobit et ce drôle de poisson péché par Pierre qui contient la didrachme que Jésus doit payer à Capharnaüm.

Pour terminer, je cite le verset 12 qui fait un peu la transition avec ce qui va suivre, mais que nous entendrons au moment de la Pentecôte. Mais Pierre est prêt à aimer comme Jésus aime…

Jn21, 12: Aucun disciple n’osaient lui demander : « Qui es-tu » sachant bien que c’était le Seigneur. Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d’entre les morts.

Troisième fois, troisième jour.

Jour de la présence de Yahvé sur la montagne sur Sinaï.

Jour de la résurrection…

Telle que je me connais, je crois que je lui aurai demandé « Qui es tu, Toi ? » Et cela je crois savoir que je n’ai pas fini de le découvrir.

Une nouvelle distraction en perspective ? Pourquoi pas ?

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vendredi, avril 14, 2006

Lavement des pieds et buisson ardent.

Catherine Lestang

jeudi 13 avril 2006 Jeudi Saint.


Réflexions matinales sur le lavement des pieds.

Quand Jésus lave les pieds des disciples il fait un geste bien différent du lavage des mains des pharisiens avant de prendre le repas, tout repas. Il enseigne quelque chose et il révèle qui Il est. Ce geste m’a fait penser à ce qui se passe pour Moïse: « enlève tes sandales car le sol que tu foules est saint » quand il s’approche de ce buisson qui brûle sans se consumer. D’une certaine manière, c’est ce qui va se passer pour Jésus qui semble brûlé par la passion, mais qui redevient autrement vivant après la résurrection. Jésus temple de la présence de l’Esprit est le buisson ardent.

Et ce qu’Il va créer au cours de ce repas, même si ce n’est pas rapporté par Jean, c’est bien aussi de donner quelque chose qui ne se consume (consomme) pas, qui d’une certaine manière ne se dégrade pas, qui demeure.

Le buisson ardent, c’était le signe de la « présence de YHWH », et ne pas se consumer est totalement en opposition avec les lois de notre univers. Pour Jésus il en va de même. Si on admet qu’Il se rend présent sous ces espèces du pain azyme et du vin, il est bien présence de Dieu parmi les hommes et le fait de la purification est une nécessité pour les humains que nous sommes. Mais là c’est Jésus qui initie le geste, ce qui change peut-être la donne. C’est Lui qui introduit dans un lieu où la vie est présente.

Pour en revenir à ce geste, il me semble qu’il délimite un dedans et un dehors ou un avant et un après. Pour pénétrer dans le dedans qui va être comme révélation de la présence de dieu (du divin), un geste est nécessaire. A la limite ce lavement des pieds est presque une sorte de baptême (d’ailleurs c’est ce que demande Pierre); le contact de l’eau, mais surtout de Jésus rend pur (comme le lépreux est purifié par le contact avec Jésus).

Avant de rentrer dans le sanctuaire, le saint des saints, le grand prêtre doit procéder à toute une série de purifications pour lui. Or Jésus n’a pas besoin de cela. Mais ceux qui seront ses lieu- tenants en ont besoin, même s’ils ne comprennent pas.

Ce geste accompli par Jésus renvoie au symbolisme de toute purification. Laver les pieds, enlever la poussière ramassée sur la route, les cailloux, nettoyer peut-être les blessures occasionnées par la marche. Cela peut aussi s’entendre comme « entrer en laissant dehors les scories de la vie », lâcher les préoccupations qui nous prennent la tête, à défaut des pieds. Il s’agit d’évacuer toutes ces préoccupations qui nous encombrent, tout ce faire, tout cet agir, qui nous remplissent en permanence, qui font comme une carapace rigide qui nous empêche de bouger, d’être vivants.

Mais il y a aussi les mots de Jésus pour commenter ce geste : « vous m’appelez maître et Seigneur et vous avez raison… vous devez vous laver les pieds les uns les autres ». Jésus qui a été le roi d’un jour en entrant à Jérusalem, affirme qu’il est à la fois maître (rabbi, savant, enseignant, initiateur, éveilleur) et Seigneur, c'est-à-dire Chef, lui qui est d’origine populaire, qui n’est pas oint par les autorités.

Et pour entrer dans cet autre lieu il faut être purifié par Lui, mais aussi renoncer aux prérogatives du pouvoir, du « être servi ».

Si l’on repense à la demande des fils de Zébédée juste après la transfiguration, c’est bien cela le désir caché des apôtres et le nôtre si nous sommes un peu objectifs! C’est peut-être aussi parce que Judas a compris que cela ne sera pas, qu’il se décide à partir, à trahir.

Alors une fois ce geste fait, la reprise du repas peut se faire, mais même si Jean ne le dit pas, la tonalité est autre, comme si c’était une autre table, un autre repas. Un repas c’est un partage. Ce repas là est par définition un mémorial. On va passer d’un mémorial de libération de l’esclavage en Egypte à un autre mémorial, une autre libération.

Il y a le partage du pain, le pain azyme; (pain du pauvre, du fuyard, rappel de la manne) et le partage de la coupe (sang répandu sur les linteaux qui permet à Israël d’échapper à la perte de sa descendance). Ce soir là, c’est comme séparé. Mais bientôt cela va être réuni dans un corps qui se donne et qui se vide, qui perd son esprit.

Le faire mémoire remplace le mémorial de Moïse. Mais cela ne devient réellement plénitude que dans l’après coup de la résurrection, où ce qui est séparé, mortel et signe de mort redevient vie.

Là l’important c’est que comme dans une sorte de testament Jésus donne une tâche, un "faire" à ceux qui sont ses frères. Et cela est facteur d’union, alors que la désunion est sur le point de se produire. Peut-être faut-il aussi pour rester un peu dans la problématique du buisson ardent, présence de Dieu parmi les hommes, prendre ce mémorial comme la réalisation de l’amour qui unit, qui donne vie, comme le pain et le vin (sang) qui vont devenir la nourriture permettant d’accéder au divin.

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samedi, avril 01, 2006

"poignet cassé" février avril 2006

Catherine Lestang

Petites réflexions suscitées par un accident de ski.

Il m’est arrivé il y a quelque temps un accident de ski: fracture du poignet; cet évènement m’a progressivement amenée à un questionnement sur la faute, sur le péché, car je me suis sentie comme obligée à lutter contre une certaine culpabilité et du coup à « marcher » sur ma douleur et essaye d’en faire le plus possible, comme si rien ne s’était passé. Cela se passait comme si c’était de ma faute ! Comme si la chute était comme la sanction du plaisir pris (volé même). Comme si j’avais transgressé des interdits (aller peut-être un peu trop vite, prendre du plaisir). Comme si l'hypothèse de "pas de chance" n'était pas envisageable. Et ceci m’a amenée à réfléchir une fois de plus sur la faute, le péché, la culpabilité et ce qui en est dit dans la bible.

En fait je voudrai structurer ma réflexion autour de deux axes. Le premier étant sur l’intériorisation des interdits et ce qu’il en coûte de les transgresser, le second étant plus centré autour du péché et de sa connotation anale, mais ce point fera à lui tout seul l’objet d’un autre post et seules quelques prémices seront abordées ici..

De l’intériorisation des interdits.

Les interdits surmoïques ont la vie dure et je crains aujourd’hui de les avoir transmis à mes enfants ! Même si j'ai au moins la capacité de mettre des mots, d’associer avec des événements de mon enfance, je dois dire qu'il s’agit d’un véritable travail psychique à engager et mettre à diustance la culpabilité n'est pas si simple.

Si je reviens aux interdits, à ceux qui ont structuré une partie de mon enfance, concernant cet accident je peux en relever deux, qui sont « gravés », non sur la paume de mes mains, encore que..., mais bien au fond de moi (ce qui revient au même). Cela peut s’appeler des injonctions et j'en retiens deux.

La première était : « regardes où tu mets les pieds quand tu marches (ne regarde pas le paysage) sinon tu vas tomber et ce sera de ta faute ». Il y avait aussi une interdiction de marcher dans les flaques d’eau, car éclabousser, donc salir ma mère était défendu. Et pourtant dieu sait à quel point les enfants adorent marcher dans les flaques ! Donc premier point, s’il m’arrive un accident, c’est que je l’ai cherché en n’étant pas attentive et en prenant du plaisir ! Il y a une image de désobéissance, de culpabilité, de faute, donc de punition. Ce qui renvoie bien à une lecture immédiate de l’interdit de ne pas manger de l’arbre de la connaissance donné dans la genèse.


Je veux dire que si on me montre que c’est bien appétissant (bien tentant) alors en oubliant ce qui m'a été prescrit, je vais en prendre, goûter, expérimenter, avoir du plaisir, apprendre, savoir…°Donc, si cela me rend malade, il ne faudra pas me plaindre (et d’ailleurs personne ne me consolera), car je l’aurai bien cherché ! Très longtemps quand je marchais sur un sentier de montagne et quand je cognais une pierre, j’étais persuadée que j’aurais du l’éviter, que c’était de ma faute. Voir d’autres que moi buter dans les pierres m’a beaucoup rassurée. Moi je n’avais pas d’ange « pour éviter qu’à la pierre mon pied ne heurte », ce que au fond de moi, je trouvais très injuste!

La deuxième injonction était autre, il s’agissait de « faire honneur à ma mère » et donc de ne pas lui « causer » de soucis. Ainsi, si je suis malade, elle va devoir s’occuper encore plus de moi, et ça il ne faut pas. Je ne dois pas l’empêcher de vivre sa vie de femme. Je ne dois pas être un poids (poids nié /poignet). Si je pèse, alors je suis coupable. Et puis si je suis malade, outre le souci que cela va générer, il y a des choses que ma mère m’avait confiées et qu’elle devra faire à ma place.

Par ailleurs pour tout humain, « le faire » donne le sentiment d’être utile, donc d’exister…Et ne plus pouvoir faire est donc très culpabilisant du moins pour moi. L’idée de se faire servir, de faire faire à un autre ce que j’imagine être de mon ressort (m’appartenir) est d’ailleurs proscrite.

Aujourd’hui, à un niveau conscient, je pense que l’enfant que j’ai été, n’a pas été consolé quand il en avait besoin et qu’il a appris à se débrouiller seul et c’était cela aussi qui lui donnait un sentiment d’exister de manière autonome. C’est un moyen comme un autre de se narcissiser. Je crois aussi que cette manière de fonctionner revenait à « réparer » ma mère et à lui permettre de donner d’elle, dans le milieu social qui était le notre, l’image d’une mère qui élevait bien sa fille. Je veux dire qu’il me fallait être une petite fille valorisant sa mère, et marcher sur ma douleur, pour qu’elle soit fière de moi, était une véritable gratification (que je pouvais m’offrir).

Aujourd’hui, avec le recul, je peux me dire que ce n’est pas pour rien que professionnellement j’ai essayé de « consoler » des personnes malmenées dans leur corps, alors que moi, je sais qu’il m’est très difficile d’accepter la consolation ! La prière de François d’Assise, il y a plus de plaisir à consoler qu’à être consolé, je l’ai certainement fait mienne, mais ce faisant, je crois aujourd’hui que je me suis privée ou que je me prive de quelque chose. Ce n’est pas quelque chose qui m’a été donné et ce d’autant moins que ma mère qui m’a eue juste au moment de l’exode en juin 1940, n’a pas pu non plus se faire chouchouter par qui que ce soit, puisque sa mère n’était pas là !

Pour en revenir à l’oubli des injonctions maternelles, cela revenait à faire comme si ma mère n’existait pas, comme si je la niais. Et nier quelqu’un qui s’est « sacrifié » pour vous, cela ne se fait pas et c’est mal. Par voie de conséquence, si je vis ma vie comme je l’entends, si je prends des risques et si la réponse à la prise de risque est une réponse du type accident ou maladie, c’est que je l’ai bien cherché en « désobéissant » et donc que je suis coupable.

Or une certaine lecture de la bible va dans ce sens. Pour que l’alliance entre YHWH et son peuple fonctionne, il faut que ce dernier soit en lien constant avec son créateur, que ce soit dans son cœur et dans son corps. Tout oubli est en général sanctionné avec une grande violence. Les livres de l’Exode et des Nombres sont assez exemplaires pour ce type d’enseignement.

Et si on y réfléchit un peu, cette posture de relation constante à l’autre est assez antinomique(1) avec le développement humain qui va vers l’autonomie (relative) de se suffire à soi même, de combler ses besoins de « gagner » sa vie.

C’est bien l’oubli (plus ou moins volontaire) de l’interdiction donnée en Gen2, 19(2). « De tous les arbres du jardin, tu mangeras, tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, oui du jour où tu en mangeras, tu mourras tu mourras. » qui provoque la catastrophe, qui de mon point de vue est double. La première est l’exclusion du lieu « paradisiaque » avec en prime la finitude (la mortalité), la seconde étant de se voir dans sa fragilité intrinsèque, car l’homme est un animal bien fragile et bien peu armé pour se défendre contre les animaux et le climat.

Si on revient au mythe rapporté dans la genèse, l’ouverture des yeux est très importante. Combien de fois Jésus reprochera t il à ses auditeurs d’être « aveugles ». Le petit d’homme à la naissance ne voit que les différences de luminosités, et il faut presque 8 années pour que la vision de l’enfant devienne celle de l’adulte. Le « voir » prend du temps à se mettre en place. La transgression ne donne pas le pouvoir du dieu, mais la perception de la juste réalité de l’homme, à savoir sa faiblesse. Il passe brutalement de la toute puissance infantile à la réalité de l’impuissance et à son incapacité à se défendre lui qui n’a ni carapace, ni armes ! Lacan dans le stade du miroir a une très belle formule ; il parle de « l’assomption jubilatoire » de l’enfant dans les bras de sa mère qui se voit et qui la voit dans le miroir et qui alors qu’il ne marche pas encore se voit vertical, debout, entre terre et ciel, en devenir. Tous nous passons par là, tous nous apprenons que la terre est basse et que les chutes sont rudes.

La suite du récit qui suit cette « ouverture », cette perte d’un certain infantilisme (que l’homme devait perdre un jour ou un autre), insiste sur la peur, sur la nudité. Je cite : Gn,3 ,9-10 Yahvé Dieu appela l'homme : "Où es-tu ?" dit-il; "J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché."

Je crois que la peur n’est pas liée à la honte de se voir nu et sexué. Elle est sous tendue par la réalité corporelle de la fragilité de l’humain. Je me demande même si la feuille du figuier n’est pas de l’ordre du camouflage : si l’homme peut se fondre avec la nature environnante, il ne se fera pas attraper, et les mains d’un Dieu peuvent être bien inquiétantes ! Les images d’ogre et de géant sont omni présentes et bien dangereuses ! Et on peut bien imaginer la peur de l’Adam devant ce Dieu qui lui ressemble, mais qui possède toute la force du dieu créateur.

Le problème c’est qu’il y a comme un amalgame entre nudité sexualité et saleté et que de ce fait celui qui faute devient sale…

L’oubli de la parole de l’Autre, fait entrer la mort, et désormais la quête de l’humain sera de retrouver une vie éternelle, accordée -si et seulement si- la volonté du Dieu créateur est respectée et aimée. Etre sauvé, (salut) c’est cela : être vivant. Curieusement, c’est dans un autre lieu, qui lui est un lieu de mort, à savoir le Golgotha, que l’obéissance « amoureuse » permettra de sortir de la mort pour accéder à la vie. Mais cette obéissance là, qui n’est pas liée à la peur, à la crainte, l’homme en est il capable ?

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[1] Du moins dans notre culture actuelle. Toute l’éducation est là pour permettre à l’enfant de devenir capable progressivement de subvenir à ses besoins.

[2] Traduction André Chouraqui.

samedi, mars 25, 2006

"mais délivre nous du mal"

Catherine Lestang
25 Mars 2006

Délivre nous du mal.

Cette petite phrase du Notre père, je l’ai entendue pendant longtemps comme: délivre nous de ce qui nous fait mal, de ce qui nous atteint, de ce qui nous blesse. Cette atteinte risquant de nous faire douter de toi et de ton projet sur moi. Car les épreuves (mais est cela le mal?) peuvent rapidement faire douter de Dieu, surtout si Dieu est perçu comme un Dieu protecteur.

J’ai déjà écrit dans un blog précédent ce que je pensais de cette notion du mal.

Mais j’ai vu il y a quelques mois un reportage sur les coraux. Ce reportage a été source de réflexion. J’y ai appris que ces «êtres bien primitifs en a priori non dotés d'intelligence » s’arrangent pour livrer des combats aux espèces qui ont la même structure qu’eux, pour s’emparer de leur territoire. Ceci pour dire que ces organismes, portent en eux cette capacité à détruire pour envahir, pour occuper unespace le plus grand possible. N’est ce pas ce qui se passent quand nous les hommes nous faisons la guerre: avoir un territoire plus grand, plus riche, pour pouvoir nous y répandre. Bien entendu les motivations avancée sont souvent très nobles, mais au final ne s’agit il pas de cela ?

Si ce fait a eu un tel impact sur moi, c’est qu’il m’a amenée à reconnaître que cette pulsion à détruire pour occuper, est comme fondamentale pour la survie de l’espèce. C’est le « que le meilleur gagne ». Alors cette violence, qui est aussi pulsion de vie (s’étendre, conquérir, procréer) est elle le mal ? Est-ce de cela dont nous devons être délivrés ?

D’une certaine manière oui, car se laisser aller à ce comportement qui se nomme « convoitise » va vers toutes les dérives possibles et empêche toute vie en société. La faute « tapie en nous » comme le dit la genèse (dialogue entre Caïn et Dieu), c’est bien cela, et elle va au meurtre. Les lois qui gouvernent un peuple sont bien là pour juguler ce désir de prendre pour son usage personnel, de faire sa loi et sa justice. Elles permettent le vivre ensemble.

Mais il y a derrière ce mal qui est comme une loi inscrite en nous et qui nous permet peut-être de ne pas avoir été une espèce en extinction, un autre mal très spécifique de l’humain, le faire du mal sans but réel, juste pour détruire, juste peut-être pour le plaisir de se savoir le plus fort, le maître.

Pour en parler, je vais parler d’un inc ident qui m’est arrivée quand j’étais encore une petite fille, mais qui a pris sens réellement ces jours ci.

Quand j’étais enfant, je dirai 7 ans, parce que je venais d’avoir des patins à roulettes pour mon anniversaire, je nageottais près du bord de la plage. Le soleil était là, j’étais fascinée par les changements d’ombre sur le fond. La mer était bonne et j’étais remarquablement bien. Et puis tout d’un coup, cela a chaviré. J’ai reçu une pierre en pleine tête, pierre qui m’a blessée. Outre la fait que la réaction de ma mère a été de m’attraper parce que mon cri la dérangeait, je me suis trouvée face à une grave interrogation, pourquoi cette attaque alors que j’étais là en toute innocence.

J’ai toujours imaginé que celui qui avait cela s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et que par malchance j’en avais reçue une. Mais aujourd’hui, je sais qu’il n’y a eu que cette unique pierre, car une pierre jetée dans l’eau cela fait du bruit. Celui qui l’a envoyée l’a fait consciemment, avec le désir d’atteindre, de faire mal de faire du mal. J’ai imaginé que c’était un enfant comme moi, mais de fait je ne sais pas, parce que je n’ai pas vu.

Et ce désir de destruction celui là il est en germe en chaque humain et il pousse à détruire pour détruire. Et aujourd'hui, je dirai que cela c’est le mal. Et ce mal là, il est en moi et je ne suis pas capable de m’en libérer.

Etre pécheur c’est peut-être simplement cela : reconnaître cette force de destruction gratuite, détruire pour détruire, pas pour se défendre, -parce que là c’est autre chose-, détruire pour le plaisir, peut-être pour se « rassurer sur sa force », mais sans tenir compte de l’autre,de celui qui est en face.

Et de cette pulsion là, je ne peux m’en « délivrer » seule, j’ai besoin d’aide. Car si je la laisse s’exercer, vient alors la tentation de la laisser agir, et de se prendre pour un petit dieu qui a oublié que seul l’amour est porteur de vie.

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