De la déception à la dureté du cœur. Marc 6, 30-54"
Nous avons entendu cette semaine (il s'agit de la semaine après l' Épiphanie) deux péricopes du chapitre 6 de l'évangile de Marc, la multiplication des pains et la tempête apaisée. Or la seconde se termine par une phrase assez rude :" ils n'avaient pas compris le miracle des pains, leur cœur était endurci ". Et c'est bien la question de l'endurcissement qui sera en filigrane dans la manière dont je vais essayer de raconter à ma manière, ces deux épisodes.
Je dois dire que l'envie de retravailler ces textes est venue lors de l'écoute de la multiplication des pains. Il me semblait qu'il manquait quelque chose, je veux dire que Jésus et ses disciples ne s'étaient pas retrouvés là, par hasard. Effectivement il manque les verset 30 et 31, "Les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné.31 Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger.
Les disciples reviennent de leur première mission, certainement heureux mais épuisés. Ils découvrent une maison, où il est impossible de se restaurer parce que le maître est sans cesse sollicité. Alors Jésus leur demande d'aller à l'écart, dans un endroit sans maison, pour prendre un temps de repos. Ce verset que je cite : Mc 6, 30 " propose simplement aux missionnaires d'aller dans un endroit désert (loin des villages), au bord du lac. Une de ces petites criques où se trouve une source, des arbres, et le clapotement du lac et d'y prendre un moment de repos.
Or, il est bien évident que ce n'est pas du tout ce qui s'est passé.
Or pour moi, cet endurcissement peut avoir une origine, la déception qui augmente au fil des heures. Or la déception, la frustration, cela peut provoquer aussi de la colère, de la rogne, de la jalousie. On peut ou on pourrait parler de péché, mais cela me dérange un peu. Mais ce qui est certain, c'est que cela provoque une sorte d'enfermement, d'emmurement sur soi, et qu'on peut rester complètement imperméable, même face à un miracle. D'ailleurs Jésus dira bien dans la parabole de Lazare, que même si quelqu'un revenait du chez les morts, cela ne servirait à rien.,
J'ai donc essayé de relire le texte, avec peut-être un peu de psychologie, pour essayer de comprendre comment les apôtres eux, ont vécu ces différents temps de ce que Marc nous rapporte. Je reviendrai ensuite sur l'endurcissement et je tâcherai d'en trouver quelque chose pour moi, parce que s'endurcir, s'enfermer dans ses convictions, c'est tellement habituel !
Le texte de Marc : une approche un peu psychologique.
Ils étaient revenus de leur première mission, heureux, épuisés. Ils avaient trouvé la maison pleine d'inconnus, qui entraient et sortaient. Manger il n'en n'était même pas question. Jésus semblait heureux de ce qu'ils racontaient. Il leur a proposé de trouver un end où l'on peut se rendre discrètement en barque, pour avoir un havre de paix.
Et les disciples avaient le droit à leur petite récompense, avoir leur "rabbi" pour eux tous seuls, partager du pain et du poisson, bref une belle et bonne journée.
Or, c'est bien cela qui va faire défaut, et il peut y avoir de quoi se sentir frustré, pour parler avec des mots d'aujourd'hui. En effet, quand la barque arrive, quand la petite troupe débarque, le lieu est loin d'être désert. Il y a du monde, beaucoup de monde. Leur départ n'a pas été assez discret. Et quelque part, c'est la tuile. Ils ne vont pas être tranquilles. Car il y a du monde, des bien-portants, et des malades? C'est certain que Jésus ne va pas pouvoir résister, puisque c'est pour eux qu'il a été envoyé.
Le repos Jésus lui, ne semble ne pas connaître. Il est vrai aussi que son temps est compté, mais cela lui seul le sait. Ne passe-t-il pas certaines nuits à prier? Son cœur est ému, cette foule, elle est là comme un troupeau de brebis sans berger. Alors lui, il fait ce qu'il aime, il guérit, il enseigne. Une fois de plus les heures passent. Il commence à se faire tard et à mon avis, les disciples qui voient le temps filer s'impatientent. Ont-ils pris le temps de manger un peu, eux? Lui non, mais quand il se donne ainsi, il est hors du temps. Ce qui n'empêche pas les disciples de se demander quand est-ce qu'il va se décider à renvoyer ces intrus qui leur ont volé leur maître?
Pourtant ils ont beaucoup patienté. Jésus devrait apprécier leur patience. C'est lorsque le soleil commence sa course vers l'horizon, qu'ils essayent enfin de lui suggérer qu'il serait bon qu'il renvoie les foules. Comme cela, eux auront un peu de temps avec lui, un feu, une soirée tranquille avant de repartir, d'autant que depuis la mort de Jean le baptiste, une certaine inquiétude règne. Cela permettrait aux autres, les intrus, d'aller acheter de quoi se substanter. Mais comment s'y prendre pour que le Maître rentre dans leur désir?
Alors ils vont lui font remarquer que l'heure est tardive, et qu'il serait bon que ces hommes, ces femmes, ces enfants, aillent acheter de quoi manger. Dire cela, c'est appuyer sur un bon levier. C'est insister sur le bien-être, et normalement Jésus y est sensible, lui qui ne vit que pour ça. Pourtant, Seulement Jésus manifestement n'apprécie pas et il leur répond (j'imagine assez sèchement), qu'ils s'en occupent eux-mêmes, puisque c'est leur idée.
Là, c'est un peu la panique. Trouver du pain pour autant de personnes, c'est impossible. Certes Dieu a bien donné de la manne quand le peuple récriminait contre Moïse, mais c'était autrefois. Bien sûr Élisée avec un petit nombre de pains a donné à manger à une centaine de personnes, mais eux, ils ne sont pas Moïse, ils ne sont pas Élisée, et ils savent bien qu'il faut de sous, que le pain comme on dit, ça ne pousse pas tout seul sous les sabots d'un cheval. Et les voilà qui baissent la tête.
Des sous ils en ont un peu, mais c'est pour eux. Du pain ils en ont aussi un peu, mais de là à le donner? Et ce serait une goutte d'eau. C'est alors que Jésus leur demande de trouver de quoi manger parmi ceux qui sont installés là. Et les voilà qui quémandent. Quémander ce n'est pas si simple, et trouver encore moins. Certes ils ne reviennent pas les mains vides, mais cinq pains et deux poissons, c'est bien maigre comme butin. Seulement ce pain- là, c'est du pain donné pour être partagé, ce n'est pas du pain acheté. C'est différent ! Mais eux ils en restent au nombre ridicule de cinq pains et deux poissons. Que peut-on faire avec ça.
Comme le dira Marc quelques versets plus loin, "ils n'avaient pas compris le miracle des pains, leur cœur était endurci", mais quand le maître leur demande de faire asseoir tout le monde, donc de ne pas les renvoyer, ils obéissent, mais peut-être avec un peu de rage dans le cœur.
L'inattendu se produit. De ces pains donnés, de ces poissons posés devant Jésus, Jésus fait quelque chose d'unique. Je dirai que l'image qui me traverse c'est celle d'un pain unique, d'un pain qui est comme l'union de ces cinq pains, d'un pain " autre ". Et c'est ce pain- là, ce pain multiplié qui est passé de cinq à un qui est distribué par les disciples. Ce qui se passe là semble fou, dans la démesure, mais n'est-ce pas là, la caractéristique de Jésus? Seulement n'oublions que le verset 42, ils mangèrent tous et furent rassasiés, évoque le psaume 21, psaume que Jésus dira sur la croix Mc 15, 34, montre (de mon point de vue) le lien entre ce miracle des pains, et le miracle du corps-pain ou du pain-corps.
Mais cela, ils le comprendront bien plus tard.
Et tout le monde mange, tout le monde est heureux, sauf peut-être eux, les proches, parce qu'ils voudraient bien que ça se termine.
Puis on ramasse, on ramasse, et il y a des restes. Douze corbeilles. Bon, ça y est, c'est tout bon. Mais non, ce n'est pas tout bon, car maintenant Jésus les renvoie eux, à Bethsaïde, alors que la nuit est bien là. Il dit qu'il va renvoyer les foules. C''est tout ce qu'il leur dit.
Les voilà, dans leur barque, en pleine nuit, pas trop contents. Il va falloir ramer. Dire qu'ils devaient se reposer. Et pour comble de comble, la lune se voile, les nuages arrivent, le vent souffle fort. Ils rament, rament, mais ils font presque du sur place. Cela c'était déjà arrivé, mais Jésus était avec eux. Là, ils sont seuls et eux qui connaissent bien le lac, ils savent qu'une tempête parfois ça ne pardonne pas. Ils ne savent plus trop à quel saint se vouer (pardonnez l'expression), quand tout à coup, ils voient une forme lumineuse qui vient vers eux. Une lumière dans leur obscurité, une lumière qui bouge, qui se déplace, qui va les dépasser.
Peut-être auraient-ils pu penser à la nuée qui précédait le peuple hébreu lors de la traversée de la mer, mais ils ont bien trop peur. Des histoires de fantômes qui viennent les nuits attirer les marins dans les profondeurs, ça ils connaissent ! Et eux, des hommes qui ne sont plus des enfants, se mettent à crier comme des femmes.
Plus tard, Jésus leur dira qu'après avoir renvoyé les foules, il était resté pour prier, tout seul parce que lui, il avait besoin de reprendre son souffle, de retrouver sa respiration, de respirer au même tempo que celui que lui seul, peut appeler Abba. Il avait vu qu'ils avaient à lutter contre des vents contraires, ce qui l'avait décidé à venir à leur secours. Mais eux, ils ont peur. Peut-être comprendront-ils plus tard que même absent, Jésus est avec eux. N'est-il pas Emmanuel?
Ils ont bien vu que cette lueur avait une forme humaine, mais de là, à comprendre que c'était Lui qui venait à eux, ils ne le pouvaient pas. Il a fallu que Jésus leur parle, leur dise d'avoir confiance, de ne plus avoir peur pour que leur peur diminue un peu. Certes ils avaient bien reconnu le son de sa voix, mais le vent ne s'était pas apaisé pour autant. . Il a fallu qu'il monte dans la barque et que le vent s'apaise enfin.
C'est là que Marc insiste sur leur stupeur (on pourrait presque parler de traumatisme de nos jours), de leur incapacité à comprendre, donc finalement de "faire confiance ou d'avoir confiance", et de la dureté de leur cœur. La stupeur c'est quelque chose qui paralyse, qui renvoie à la peur, à une vision terrible, mais qui parfois peut permettre de se tourner Dieu, en dernier recours. Puis il parle de la dureté de leur cœur, et il faudra bien essayer de comprendre ce qui a pu se passer pour que ce miracle passe au-dessus de leur tête, si je puis dire.
Voilà donc pour le récit. Mon hypothèse est que dans un premier temps, les disciples vivent une grande déception : ils n'auront pas leur maître pour eux tout seuls, déception qui parce que la frustration augmente, va peut-être même se teinter de colère. Impossible de chasser cette foule . Et en plus il faudrait la nourrir. Alors peut-être que dans cet état de rogne intérieure, le miracle de la multiplication des pains, leur passe au-dessus de la tête. Ils ne comprennent pas que se renouvelle devant eux ce qui s'est passé dans le désert autrefois, pendant l'Exode. Ils ne comprennent pas que Jésus, quand on lui donne un peu, est capable de faire de ce peu un "tout". Cela leur passe au-dessus de la tête. Et c'est dans un état de fatigue et quand même de frustration, qu'ils s'embarquent en pleine nuit pour aller là où il leur a dit d'aller, et en plus, il ne vient pas avec eux, ce qui est source d'inquiétude.
Puis c'est la tempête, la peur, le noir et pour combler la coupe, cet esprit qui vient à leur rencontre. Là c'est la peur, la panique. Il y a déjà eu une tempête, mais Jésus était avec eux. Faire mémoire de ce que Jésus a accompli en nourrissant cinq mille hommes, ils n'en sont pas capables, ils ont trop peur. Ils se sentent juste abandonnés, terrorisés. Leur foi en celui qui se dit le Fils d’l'homme, elle est comme partie, et c'est bien cela que Jésus va leur reprocher? Lui qui guérit tant et tant d'hommes et de femmes, va-t-il laisser ses amis périr? Il s'agit bien de la perte de la confiance. La peur submerge tout. Et quand on ne sait plus à quel saint se vouer, on fait souvent n'importe quoi. Et c'est bien ce que fait trop souvent le peuple juif, qui prend les dieux de ses voisins, ou qui oublie que l'autre est un frère qui doit être respecté.
Ce qui se passe là, pour nous qui connaissons la suite est aussi une image de ce qui se passera au moment de l'arrestation de Jésus, de sa mise à mort. Les disciples sont dans la tempête, ils sont atterrés. Croire qu'un futur est possible, malgré tout ce que Jésus a pu leur dire, c'est impensable. La foi en la parole, est morte. Comment croire en la résurrection? Même les femmes n'osent pas aller voir les apôtres (dans cet évangile là-);
De fait jésus ne leur reproche pas leur endurcissement ce qu'il fera après la deuxième multiplication des pains, Mc 8 17 : Jésus s’en rend compte et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ?18 Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! Vous ne vous rappelez pas ?" est plutôt un commentaire qui peut nous être utile. La stupeur peut bloquer la compréhension, l'intelligence. Or ce fantôme qui marche sur les eaux démontées, qui monte dans leur barque, qui fait tomber la tempête par sa simple présence; peut complètement désarçonner.
En français, dans stupeur, il y a peur, et il est plus que possible que ces hommes aient eu très peur, peur de mourir, mais peur aussi d'être entrainé dans les eaux par un esprit mauvais, peur ou crainte de cet homme qui est le maître du vent.
La question est donc, qu'est ce qui peut provoquer l'endurcissement du cœur, parce qu'il est bien évident que ce reproche de Jésus, je peux l'entendre aussi pour moi. Comment laisser mon cœur faire confiance dans la tempête? Comment faire mémoire de tout ce qui a déjà été fait pour moi? Comment espérer quand les repères partent?
De l'endurcissement dans l'ancien testament et le nouveau testament;.
On parle souvent de cœur endurci. Or il me semble que chez les hébreux, le cœur n'est pas comme de nos jours le lieu des émotions, mais le lieu de l'intelligence et de la volonté. Ce qui est reproché serait donc le refus pur et simple.
-L'endurcissement nous le trouvons dans le livre de l'exode avec Pharaon qui avec son cœur endurci refuse de voir en celui qui envoie Moïse lui demander de libérer le peuple hébreu, un Dieu plus puissant que lui, donc on pourrait dire un refus de croire en quelque chose qui le dépasse, et ce malgré les catastrophes qui s'abattent sur son pays et qui montrent bien que ses dieux ne sont pas capables de lutter, est quelque chose qui nous fait un peu peur. Avons-nous le cœur endurci?
Mais dans la traduction de l'exode AELF, on trouve des mots comme s'entêter, s'obstiner, ne pas écouter, mais c'est une traduction qui dédouane Dieu, et qui évite de se poser des questions. Dieu ne veut pas la mort du méchant, mais qu'il se convertisse, dira le prophète Ézéchiel. Seulement entre Dieu et Pharaon, c'est une bataille de dieux, car pharaon est bien dieu lui aussi, du moins c'est ce qu'il croit de lui. Alors va-t-il céder devant ce Dieu dont il n'a jamais entendu parler et qui prétend lui voler sa main c'œuvre, ses esclaves? Certainement pas. Pharaon n'a pas besoin de Yahvé pour refuser. Obéir, il ne connaît pas. C'est à lui qu'on obéit. En d'autres termes Pharaon refuse d'entendre ce qui lui est demandé, et il n'a pas besoin de du Dieu des hébreux pour cela, il refuse de voir, il refuse d'entendre, c'est son orgueil est en cause, et qui conduit aux désastres dans son pays.
L'endurcissement ici, il est enfermement, repli sur soi, fermeture, emmurement. La certitude d'être le plus fort, d'avoir raison. Il est aussi le refus d'entendre ce que l'autre peut avoir à dire, le refus de la relation. Il faudra que pharaon soit atteint dans sa propre chair pour qu'il baisse enfin les armes, mais que pour un temps, puisqu'il va se mettre en "chasse" pour récupérer ceux qui ont osé lui échapper;
Quand les reproches d'adressent au peuple, il s'agit aussi bien souvent de refus, parce qu'on n'a pas envie de faire du bien. On refuse à la fois le très haut et aussi ses commandements.
On le trouve par exemple dans le livre des juges; au tout début de ce livre, et ce sera un peu un leitmotiv. Dieu sauve, envoie un Juge, le peuple oublie et se détourne et adopte les coutumes des envahisseurs. Il devient alors esclave, souffre et crie pour avoir un secours.
Jg 2, 19, (donc au tout début du livre), on trouve : Mais, à la mort du juge, ils se corrompaient de nouveau plus que leurs pères, en allant après d'autres dieux pour les servir et se prosterner devant eux, et ils persévéraient dans la même conduite et le même endurcissement. Il s'agit bien de renier le Très Haut.
L'endurcissement, ou avoir la nuque raide, parce que finalement c'est un peu pareil, a pour conséquence le refus du dieu de regarder son peuple, sauf que les prophètes donnent toujours un espoir, Dieu quoique fasse le peuple, ou son roi, finit par regarder son peuple et le sauver.
Il me semble pour schématiser que l'endurcissement, dans l'ancien testament, c'est bien un conflit avec Dieu, le refus de l'écouter, le refus de lui obéir, donc le refus de croire en lui en en sa puissance. C'est faire de soi son propre Dieu.
Dans le nouveau testament, seuls Marc et Luc utilisent ce terme. Marc l'utilise trois fois, Luc une fois, bien que ce soit un peu différent "leur cœur était empêché de voir". Il me semble que le comportement des disciples est différent. Ils n'ont pas la force de croire quand tout semble s'effondrer, ils n'arrivent pas à faire mémoire (ce qui est pourtant souvent demandé dans les psaumes). Je dirai que nous sommes souvent (ou que je suis) comme eux. Il y a des moments où on n'arrive pas à croire, et pourtant. Mais ce n'est pas un refus, c'est ne pas pouvoir ce qui est différent.
Si on prend le reproche du chapitre 16, 14 Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé, ressuscité. Là; il s'agit bien du manque de confiance envers ceux qui disent avoir l'avoir vu vivant. C'est aussi le refus de croire en sa parole, puisque tout cela il l'avait annoncé.
Réflexions autour de la déception.
Ceci dit, quand on vit un traumatisme, et c'est bien ce qui se passe pour les disciples à ce moment-là, il est difficile d'avoir un cœur ouvert. On reste comme le dit Luc, quand il parle des disciples qui s'en retournent de Jérusalem à Emmaüs, dans l'accablement, dans la tristesse, dans l'incapacité d'imaginer du positif et de croire que l'impossible est devenu possible.
Mais si je reprends ces deux péricopes de Marc, il me semble que la déception (et c'est peut-être ce qui s'est passé pour Judas, quand il a cru que ce Jésus en qui il avait cru, ne serait pas le Messie qui sauverait du joug des romains), est parfois un préalable à l'endurcissement
Je dirai que les apôtres ont attendu quelque chose qui n'est pas venu. Ils voulaient Jésus pour eux touts seuls. Lui, n'est pas rentré dans ce désir qui leur parait légitime, il les a en quelque sorte délaissés pour s'occuper de ces autres, des ces malades qui pour les disciples, n'avaient rien à faire là, de ces hommes qui auraient dû ou pu être au travail.
Et puis, parfois quand on attend quelque chose et que ce quelque chose ne vient pas, on n'en veut plus, c'est trop tard. Winnicott disait que lorsqu'un tout petit (nourrisson) attend trop le sein dont il a besoin, quand le sein arrive, il se détourne, il n'en veut plus. Ce qui était bon à un moment donné, ne l'est plus. Il est même devenu mauvais méchant, et dangereux.
Et là, c'est un peu pareil. Bien sûr il y a eu ce miracle inconcevable de ce pain unique devenu pain qui rassasie tous les présents, mais eux, ce n'est pas de cela dont ils avaient envie. Eux, ils voulaient ne pas partager leur maître. Alors le pain oui, mais bon, ce n'était pas ce qu'ils désiraient.
Je dirai même qu'il pouvait y avoir de la colère en eux, de la jalousie. Pourquoi est-ce que le Maitre s'occupe autant des autres? Pourtant il avait promis, et il ne tient pas sa promesse? La déception est une excellente porte d'entrée à l'endurcissement. On en veut à quelqu'un qui n'a pas tenu sa promesse (et peu importe s'il avait de bonnes et vraies raisons pour cela). Et cela crée un enfermement, une espèce de coquille bien dure, à l'intérieure de laquelle on s'isole de tout, et on peut garder son ressentiment.
Si pour pharaon l'endurcissement du cœur est vraiment un refus lié à la volonté, pour les disciples (les apôtres) ce serait plus de l'ordre de l'incapacité. À ce moment-là, ils ne sont pas capables, ils ne peuvent pas, ce qui est différent de ne pas vouloir. L'endurcissement est presque protection.
Pour en revenir à Marc, la dispute parce qu'il n'y a qu'un seul pain dans la barque, alors que Jésus essaye de les faire réfléchir et de les mettre en garde contre les belles paroles (le levain) des pharisiens, c'est oublier que ce que Jésus a fait pour une foule, il peut le faire pour eux. Mais cela, ils l'ont oublié, la confiance n'est pas au rendez-vous.
L'impossibilité après la résurrection de croire le récit des femmes, et le récit des disciples d'Emmaüs, leur incrédulité que Jésus lie à la dureté de leur cœur, ne sera levée si je puis dire, que lorsque l'Esprit leur sera donné, et aura fait d'eux, des hommes renouvelés, des hommes nouveaux, prêts à donner leur vie pour que cette vie que l'homme Jésus vient de donner, devienne source pour tous.
Ce qui reste quelque part sidérant, c'est que ces hommes choisis, ont eu Jésus pour eux et avec eux pendant des mois, mais qu'il a fallu que Jésus ressuscite d'entre les morts, que l'esprit saint leur saint donné, pour que l'incrédulité tombe enfin, pour que les yeux voient ce qui était pourtant là, et que les cœurs s'ouvrent et puissent chanter leur admiration et leur reconnaissance;
Et aujourd'hui
Qui d'entre nous n'a jamais vécu cela? Je veux dire que lorsqu'on est déçu, la colère vient très vite et déforme même la réalité en autre chose qui n'a plus de sens. Oui, ils ont vu les pains; oui, ils ont vu les poissons, mais cela n'a pas pris sens pour eux, du moins pas cette fois là.
Je peux ici rapporter un souvenir très ancien. Il s'agissait au cours d'un pèlerinage en Terre Sainte du moment où nous devions entrer dans Jérusalem, revivre en quelque sorte le dimanche, acclamer celui qui vient au nom du Seigneur. Seulement le départ de cette marche nous a été donné très en retard, et au mois d'Août le soleil tape bien, la chaleur monte vite. Ce n'était pas une époque à laquelle on songeait à boire comme de nos jours. Pour respecter l'horaire, car nous devions aller au St Sépulcre, et les horaires doivent être impérativement respectés, les haltes horaires qui étaient prévues ont été annulées, et tout ça parce que le groupe des garçons s'était réveillé en retard. Nous les filles, nous avons dû les attendre. Du coup cela m'a mis de très mauvaise humeur, puis en colère.
Quand nous sommes épuisées arrivées à Jérusalem (on venait du mont des Oliviers), on nous a distribué des palmes. Et ma mauvaise humeur a fait que je me suis sentie complétement ridicule à agiter ce branchage, que cela n'avait pour moi plus aucun sens et que ce qui aurait pu être un beau souvenir, voire une émotion, fouler la terre que Lui avait foulée, a perdu tout son sens. Je ne sais pas si mon cœur était endurci, mais je n'ai rien compris à ce qui se vivait ce jour-là. Ce que je veux dire c'est que la déception, peut obscurcir le regard, fermer les yeux du cœur
L'endurcissement, l'emmurement, est un risque toujours actuel. Préférer sa manière de voir, sa manière d'être, ne pas croire que seul l'Esprit donné peut chaque jour faire craquer un tout petit peu ce sarcophage dans lequel nous pouvons nous sentir si bien, et mettre la vie en nous.
Une prière.
Jésus, tu sais qu'il m'en faut si peu pour que je m'enferme dans mes convictions et que j'oublie que tu es la source de la vie, la source de ma vie. Que ton esprit soit présent en moi pour que ta lumière pénètre en moi, et que je te laisse un peu transparaître. Que ton Esprit vienne en moi pour que mon endurcissement soit plus dû à ma pauvreté, à mon incapacité à voir qu'à mon refus. A toi la louange et la Gloire pour ce don de l'Esprit.
Curieusement, une fois ce long texte rédigé, il m'a été possible de proposer un récit écrit en nous (ou en je), pour raconter ce que peut-être les apôtres avaient vécu à ce moment-là.
Un autre récit
Il nous avait envoyé en mission pour la première fois. Il nous avait dit que nous devions annoncer la bonne nouvelle, que le royaume de Dieu est proche, guérir les malades et expulser les esprits mauvais. Jamais nous n'aurions pu imaginer à quel point le mal est présent dans notre monde. Nous étions épuisés mais heureux et pleins de reconnaissance quand nous sommes rentrés, du moins quand nous avons essayé de rentrer. Car c'était presque impossible de passer le seuil, et il était impossible de se poser pour partager le repas. Alors Jésus nous a dit de prendre la barque et d'aller dans un endroit désert pour prendre un peu de repos.
Cela c'était une bonne nouvelle. Prendre du temps avec lui, tout lui raconter, entendre ses commentaires, prendre du temps. Seulement quand nous sommes arrivés, catastrophe. Il y avait déjà plein de monde, des malades, des possédés de tous les villages. Naturellement Jésus ne s'est plus occupé de nous, de son projet et il a guéri, guéri. Nous on attendait. Moi, je dois dire que je n'aime pas attendre, je n'aime pas qu'une promesse ne soit pas tenue.
Le soir tombait. On s'est dit que ce serait le bon moment pour lui suggérer de renvoyer tout le monde. Qu'ils aillent acheter de quoi manger. C'était une bonne idée non? Et bien non ce n'était pas une bonne idée. Il nous a dit de leur donner nous-mêmes à manger. Des fois il est complètement fou, vous ne trouvez pas? On lui a dit qu'il faudrait au moins deux cent deniers et il sait très bien que nous ne les avons pas. Il nous a alors demandé de voir combien de pains on avait. On avait un peu pour nous et des gens avaient un peu dans la foule. Au total cinq pains et deux poissons. Il a eu l'air content. Pas nous, d'abord c'était aussi ce que nous avions apporté. Il nous a dit de faire asseoir tout le monde.
On l'a fait. Et on a attendu. Tout le monde attendait. Il a regardé les pains, il a regardé les poissons, il les a bénis comme on le fait à chaque repas, et là, il n'y a plus cinq pains mais un pain qu'il partageait, partageait , et nous nous donnions. Mais en tous les cas moi, je n'étais pas content. Il fallait encore se démener; donner, donner du pain et des poissons. Il y a eu des restes. Avec ça, on aurait peut-être pu manger tranquilles, mais non. Il nous a dit de prendre la barque et d'aller à Bethsaïde. Décidément l'avoir pour nous, ce n'était pas ou ce n'était plus dans ses préoccupations. C'était sûr qu'il allait passer sa nuit à prier. Peut-être qu'il trouverait un âne pour aller à Bethsaïde par les routes.
Nous sommes donc partis, en râlant un peu. Obéir, Obéir, ce n'est pas si facile et on aurait bien voulu se reposer. Puis le vent s'est levé. Un vilain vent. On faisait presque du surplace, on ne voyait rien, et la peur était là. Et pour couronner le tout, voilà qu'une sorte de lueur a commencé à se déplacer sur la mer. Elle allait vers nous. Elle avait une forme humaine. Là, la peur est devenue terreur. Nous avions tous entendu parler des âmes des marins qui sont morts dans ce lac et qui partent à la chasse des vivants par les nuits de tempête. La forme s'est mise à parler, c'était Jésus. Il est monté dans la barque et le vent est tombé d'un coup. C'était trop pour nous. Nous ne comprenions plus rien. Nous avons touché terre, et la mission a repris.
Aujourd'hui, maintenant que Jésus est revenu vivant d'entre les morts, maintenant que les écritures sont accomplies, maintenant qu'il nous a donné l'intelligence des écritures, je peux dire que notre cœur était endurci, que nous ne comprenions rien, que nous ne faisions pas de liens, que nous ne comprenions pas que Dieu était avec nous, que Jésus était Emmanuel, qu'il était le Verbe de Dieu, sa parole.
Aujourd'hui, maintenant que l'Esprit nous a été donné, qu'il a fait fondre notre endurcissement comme les soleil ramolli la cire, je ne peux que rendre grâce, et me dire que comme ceux de mon peuple, j'ai été quelqu'un à la nuque raide. Je ne peux que rendre grâce pour tous les bienfaits que nous avons reçu et pour notre cœur qui s'est enfin ouvert.