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mercredi, août 08, 2018

Mt 15,26 "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens"

Mt 15,26  "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens"

Il y a peu de temps, le directeur artistique du Festival de Musique des Arcs disait aux membres de l'association que, pendant une représentation, "filmer les artistes, c'est mal". Il a insisté sur ce "c'est mal" au moins trois fois. Pour lui, faire cela, c'est comme voler quelque chose aux artistes qui n'ont pas donné leur autorisation, et qui ne veulent pas que l'on diffuse le concert sur des réseaux sociaux. Ce "c'est mal", je l'ai vraiment entendu comme "ce que vous faites là, c'est une vraie faute" (un péché). 

Or, si on prend la phrase prononcée par Jésus: "Ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens", elle peut aussi s'entendre comme: "c'est mal de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens". Mais qu'est ce qui est mal?

Est- ce mal pour Jésus? Au début de ce chapitre il vient de donner tout un enseignement sur le pur et l'impur; il a choisi de passer un peu de temps dans un territoire impur (Tyr ou Sidon), et de donner du pain (alors qu'il vient de le multiplier et qu'il y a eu des restes), à une population considérée comme impure (les petits chiens)? Est ce qu'il désobéit à son Père? Et que met-il derrière ce "pain": nourriture, guérison?

Ou alors, est-ce mal pour cette femme de voler (une guérison) ou plus exactement de prendre quelque chose qui ne lui est pas destiné (j'ai été envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël)? 

On connaît la réponse de la femme: il ne s'agit pas de "prendre" le pain mais de se contenter des miettes qui tombent sur le sol: cela ne prive en rien les enfants. La réponse de Jésus, "Femme, ta foi est grande, que tout se passe pour toi comme tu veux" montre que ce que la femme obtient c'est à la fois la guérison de son enfant, mais aussi quelque chose pour elle, car la mère d'une enfant malade (possédée nous dit-on) est confrontée à une impuissance totale; surtout qu'on peut bien penser qu'elle a fait appel à tous les guérisseurs possibles, un peu comme la femme qui perdait du sang.  C'est elle qui est au bout du rouleau, qui n'en peut plus... 

Car ce qui m'a étonnée en lisant ce texte, c'est que la femme ne demande pas la guérison de sa fille. Ce qu'elle demande, c'est que Jésus ait pitié d'elle; puis qu'il vienne à son secours (et ce sont des phrases de psaumes: Ps 39 par exemple). 

 Or cela, c'est reconnaître en Jésus sa divinité (ce que les "enfants de la maison d'Israël" sont souvent bien loin de faire). Mais surtout c'est attirer l'attention sur elle, sur sa souffrance, sur sa tristesse, sur peut-être même son désir de mourir, tellement elle a peur, tellement c'est insupportable, tellement elle est impuissante pour libérer sa fille de cette possession.. 

Je dois dire que j'ai été touchée par cette manière de parler, de demander, de dire. Tellement souvent nous demandons (je demande) à Jésus d'aider quelqu'un; mais je ne le lui demande pas forcément de me sortir de l'inquiétude que provoque en moi la situation de cette personne: ce qui peut aussi vouloir dire que je ne me sens pas atteinte en moi par la souffrance de l'autre, comme cette mère l'est par la souffrance de sa fille, souffrance devant laquelle elle est impuissante.

L'impuissance est quelque chose de difficile à supporter… Ne pas pouvoir faire, ne rien pouvoir faire, être impuissant, désarmé. C'est peut-être seulement lorsque nous (je) reconnaissons notre totale impuissance, que nous remettons tout à Jésus, que celui ci peut agir; et c'est bien ce que dit Paul: "c'est quand je suis faible que je suis fort, parce que la puissance de Dieu se manifeste en moi" (2 Cor 2,10).

Alors ce petit texte, au-delà de la question de savoir si ce n'est pas bien, ou si c'est mal, d'obliger Jésus à faire un miracle, m'a fait réfléchir sur la manière dont je suis concernée par la souffrance de l'autre. Et là encore Paul le dit bien; "Qui est faible que je ne sois faible" (2 Cor 11,2).
Mais ce n'est pas toujours facile. 

samedi, décembre 30, 2017

"La Parabole du Semeur" Mc 4,1-10


Nous avons travaillé, ou du moins relu cette parabole dans notre petit groupe "Autour de la Bible". Si on admet que l'explication de cette parabole n'est pas de Jésus, mais de la première communauté qui s'adressait à ses nouveaux membres et se centrait sur le combat contre le malin, peut-être que d'autres possibles s'ouvrent.

Quand Jésus parle du semeur (et j'y reviendrai) il présente deux cas de figure: soit la graine semée a un rendement de 0% (le terrain pierreux, le terrain rocailleux, le terrain mal entretenu), soit la graine "donne", mais avec des rendements différents: 30, 60 et 100.  

Ma réflexion va porter sur ces terrains, et leur donner une certaine géographie. Mais avant il faut regarder un peu ce semeur, qui comme dans la publicité du petit Larousse d'autrefois, sème à tout vent, sans trop se préoccuper de savoir s'il sera possible de moissonner, et qui sème largement...

J'ai l'impression qu'il ne regarde pas; ce qui lui importe c'est de semer: un peu comme, autrefois, il a semé de l'organisation dans un univers informe et vide rempli par le tohu-bohu; un peu aussi comme dans ce jardin premier où des arbres portant semence étaient là, à portée de main; un peu comme s'il voulait restaurer, par cette parole qui ne revient pas sans avoir porté son fruit, une terre d'abondance, une terre où le mal est vaincu.

Parfois la pierre, le cœur de pierre, peut se transformer en cœur de chair; et la parole peut alors s'enraciner et porter son fruit. Parfois la rocaille du désert se transforme en jardin, et là encore la parole peut porter son fruit; car il y a aussi des oasis dans le désert. Parfois les ronces peuvent être coupées avant qu'elles n'envahissent tout, et permettre à la parole de prendre son essor et de s'envoler elle aussi. Il m'est arrivé, lors de "certains chants en langue", d'avoir des images de grands champs de blé, du blé mur; et le vent qui faisait se courber les épis les envoyait aussi dans toutes les directions. Pour moi, le vent c'était l'esprit, qui était comme le moissonneur, mais qui ne gardait rien pour lui; qui, comme le semeur, semait à nouveau largement.

Mais je reviens aux terrains.

Le premier chemin serait un chemin de pierre qui borde ou délimite les champs. Et je me suis dit qu'en Israël, si on repense au livre des rois où le roi Achab se déprime parce qu'il ne peut acquérir un terrain qui jouxte le sien, les champs ne devaient pas être loin des villes. Alors j'ai pensé que les pierres représentent les villes: et les malédictions que Jésus adresse aux villes de Galilée montrent bien que la parole semée rebondit, et ne pénètre pas. Encore qu'il y a des maisons où elle peut s'enraciner.

Et même s'il y a parfois des interstices entre les pierres, elle a du mal a porter du fruit, et, oui, les oiseaux du ciel (que je n'ai pas forcément envie de considérer comme des agents du mal - avalant la parole avant qu'elle ne puisse être reconnue bonne par les destinataires) peuvent avoir aussi du grain (ils ne sèment ni ne moissonnent, mais ils comptent pour le Seigneur). Alors, pour moi, Jésus parle de la difficulté - qui d'ailleurs sera la sienne - de semer dans les villes. Quand il sera à Jérusalem, ce sera le sang de la parole qui donnera le fruit qu'est l'Esprit Saint. C'est quand même à Jérusalem que le jour de la Pentecôte la flamme de la Parole va se répandre et ira envahir le monde.

Le second terrain, rocailleux, évoque pour moi le désert de Palestine, ce désert qui n'est pas de sable, mais de sable et de pierre, ce désert qui pour moi a été lieu de la Présence. Et dans ce désert il suffit d'une pluie pour que tout refleurisse; mais tout ne peut prendre racine, sauf que les graines sont là, qu'elles restent enfouies et que, là encore, la pluie ou l'onction de l'esprit pourra un jour la faire lever. Alors ce n'est pas perdu. Je ne sais pas si un jour le désert pourra être recouvert de champs de blé, mais si les graines sont là, pourquoi pas? Les sources existent, et peut-être que le Divin Sourcier peut créer des oasis au milieu de cette rocaille?

Le troisième terrain me fait penser à une campagne qui n'est pas entretenue: tout pousse un peu n'importe comment. C'est une sorte de combat entre la nature et l'homme; parfois la nature gagne et semble tout envahir, mais il suffit que l'homme ait le désir de cultiver, et alors c'est lui qui gagne, même si c'est difficile (c'est un peu lutter contre la malédiction que l'on trouve dans le livre de la Genèse: la terre qui refuse de donner son fruit). Mais - en soi - ce terrain là, somme toute, il est fertile et parfois sur les ronces on peut trouver des fruits… Certes il nécessite un combat, mais ce n'est pas perdu. Mais c'est un combat au quotidien: déraciner, arracher…Là encore n'avons nous pas un allié dans la présence de l'Esprit? Et si on pense au malheureux ricin du livre du prophète Jonas, parfois Dieu lui-même peut trouver le moyen de faire périr les ronces, et de laisser un terrain net; et là, le blé poussera.

Donc, peut-être ces terrains qui ne rendent rien ne sont-ils pas si désespérants que cela: il ne faut pas grand chose pour que la ville accueille la parole, pour que le désert refleurisse, pour que les ronces soient arrachées. Alors ce semeur qui sème partout, qui n'oublie aucune zone, qui ne dédaigne aucune zone, parce qu'il sait que la vie est la plus forte, il n'est pas fou, il est LE SEMEUR.

Quant aux terrains qui sont des terres cultivées, leurs rendements sont quand même très différents! Si le 100% évoque la parabole des talents (ou des mines) où chaque talent rapporte le double, le 60% et le 30% montrent bien qu'il y a du travail à faire pour amender la terre, pour enlever les pierres, pour lui mettre de l'engrais; mais que l'important c'est cette production. Et peut-être que parfois il faut mettre en jachère pour que la terre se repose (c'est d'ailleurs prévu par le Lévitique); et ce repos, qui est aussi un repos en Dieu, c'est de laisser le Semeur décider s'il ne veut pas planter autre chose dans le temps qui vient.

Alors, en regardant autrement les terrains, en regardant peut-être autrement le Semeur, pour moi, ce texte est finalement trinitaire. Car le semeur (le Père) envoie le Fils qui est son verbe; et la parole du verbe ne prend racine que si la rosée de l'esprit saint est là; et ce finalement quel que soit le terrain.


vendredi, octobre 27, 2017

"Dis à mon frère" Lc 12, 13

Luc 12, 13: "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage".

Le Prêtre qui commentait cet évangile (Luc 12, 13-21), qui se termine par une parabole expliquant que l'on n'emporte pas les biens terrestres avec soi dans la mort, nous a dit que s'il s'écoutait il ne ferait une homélie qu'une fois par mois. En effet il pense que pour comprendre une parabole il faut rester dessus un bon mois pour qu'elle prenne sens (pour lui) et donc qu'il puisse en parler. 

Du coup il n'a pas ou peu commenté cette parabole, mais proposé plutôt une manière de laisser le texte prendre corps en soi. Il a juste fait un lien avec le chapitre 3 de l'Apocalypse;  je crois qu'il s'agit du verset qui s'adresse à l'église de Sardes: "Je sais que ton nom est celui d'un vivant, mais tu es mort", mais mis à part la notion de se croire en vie quand on a des richesses et être mort parce qu'on ne s'occupe que de soi, je n'ai pas trop compris le lien. 

Par contre un autre lien s'est présenté pour moi. Car la petite phrase du début du texte:
"demande à mon frère de…", s'est mise à résonner avec autre phrase du même ordre et rapportée par le même évangéliste: " dis à ma sœur de... ".

Et dans les deux cas, Jésus se centre sur celui ou celle qui a fait la demande, comme pour le faire aller plus loin. En aucun cas, il ne prend parti. Il ne parle pas à Marie, il ne parle pas au frère, il ne fonctionne pas à l'autorité, il ne s'attribue pas non plus la moindre autorité, lui qui pourtant commande aux éléments.

Par ailleurs, mais cela c'est mon imaginaire, je peux aussi supposer que si Jésus est en train de parler, ce qui est le cas dans la maison de Marthe, mais aussi le cas du chapitre 12, puisque Jésus s'adresse à la foule, peut-être n'aime-t-il pas qu'on l'interrompe quand il est en train de parler. Ce qui me fait penser que la réponse donnée ne l'est pas forcément sur un ton très agréable, même si Jésus par la suite reprend son enseignement à la foule à l'aide d'une parabole.

Peut-être que le projet de Jésus est de permettre aux demandeurs, qui quelque part se sentent lésés, de leur faire comprendre qu'ils n'ont pas à l'utiliser lui pour obtenir quelque chose de l'autre. Qu'il ne sert pas d'intermédiaire, que personne ne peut se servir de lui et de son autorité pour obtenir quelque chose. 

Car la place de Marie est bien aux pieds de Jésus, et pour l'héritage peut-être vaut il mieux que le frère aîné le garde, puisque d'après la parabole - pardon pour l'expression - cet héritage il ne l'emportera pas au Paradis. Et à quoi bon être riche si c'est pour mourir sans pouvoir profiter de sa richesse? Il y a des soucis liés à la richesse, et si elle vous coupe des autres (ce qui se passe dans la parabole du riche et de Lazare) et donc vous exclut de la vie éternelle, alors à quoi bon.

Peut-être faut-il laisser faire l'autre, accepter que les choses ne se passent pas comme on le voudrait. Et je pense que c'est important, car c'est sortir de la maîtrise, du contrôle de l'autre, de la mainmise sur lui.

Peut-être que l'on peut demander des choses pour soi à Jésus, on peut demander d'accepter des situations qui peuvent nous énerver, nous déranger, mais que nous n'avons pas à lui demander qu'il "oblige" l'autre à changer, parce que cela nous arrange. Et cela peut nous aider à regarder autrement ce qui se passe autour de nous dans notre relation à l'autre.

Je pense que le refus de Jésus de prendre partie est à prendre dans une optique de guérison. Marthe, comme cet homme sorti du milieu de la foule, sont soit jaloux, soit envieux, soit en colère. Et de cela, Jésus veut les guérir. Il leur fait comprendre qu'ils doivent, eux, changer.

Mais je pense que lorsqu'on est victime, au sens fort, de quelqu'un, il peut-être plus que légitime de demander à Jésus (ou à l'Esprit Saint) de faire une brèche dans le cœur de l'autre, pour que cet autre ouvre les yeux et se rende compte du mal qu'il est en train de faire. Je pense aussi que ces demandes là  doivent être des demandes collectives, parce qu'elles touchent à l'expulsion du mal.


Mais ce texte finalement me permet de comprendre que si j'en veux à quelqu'un, fut-il ou non de ma famille, Jésus ne fera pas de miracle à ma place, il ne changera pas le cœur de l'autre, mais il m'aidera à changer mon cœur, et de ce fait à sortir de la position de victime; et c'est cela qui aujourd'hui est important pour moi.

dimanche, octobre 01, 2017

" Il mérite que tu lui accordes cela." Luc 7, 4


Luc 7, 4 "Arrivés près de Jésus, ceux-ci le suppliaient instamment : " Il mérite que tu lui accordes cela. 5 Il aime notre nation : c’est lui qui nous a construit la synagogue".

En lisant et en relisant ce texte (Luc 7, 1-11), il s'est fait en moi, comme souvent, un travail en deux temps, mais pour une fois, je les livre à l'envers. 

Le premier temps s'est fait sur le texte lui-même et sur ce mot de mérite. Mériter, être récompensé, avec tout d'abord l'envie de de remplacer "je ne suis pas digne" par "je ne mérite pas", comme pour symétriser. 
Puis est venue une réflexion sur ces deux thématiques, mériter et ne pas être digne; et enfin à me dire que si certes il peut y avoir le coté "oriental" du "après vous, je n'en ferai rien", il y a surtout la reconnaissance, par un homme de pouvoir, (qui somme toute aurait pu forcer Jésus à venir chez lui), de la force qui habite Jésus, force telle qu'il suffit qu'il parle pour que sa parole soit suivie d'effet. Et cela envoie à phrase d'Isaïe (Is 55,11): "Ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission". Ce qui montre bien que le Centurion avait reconnu la divinité de Jésus... Et enfin une reprise du texte.

Mérite....

Pour en revenir à cette notion de mérite, que de fois entendons-nous dire, quand quelqu'un tombe gravement malade ou a des ennuis: "Le pauvre, lui qui est si gentil, il n'a pas mérité cela". Il y a donc en nous un lien entre "faire de bonnes choses" et en être récompensé. Quand j'allais à l'école, petite, chez "Les Dames de St Maur", le samedi, si on avait bien travaillé pendant la semaine, on nous donnait une croix, la croix du mérite. En fait il y avait même deux croix: une avec de l'émail bleue, qui récompensait un bon travail, et une avec de l'émail blanc qui récompensait un excellent travail. Et chercher à obtenir la croix blanche, c'était finalement un moyen de "motiver", comme on dirait maintenant, à se donner au travail pour avoir de bonnes notes. Et donc on pouvait se pavaner avec sa belle croix et susciter l'admiration des autres. Mais quand même, pour l'obtenir cette croix, il fallait y avoir mis du sien, avoir travaillé. Donc il y avait bien du mérite.

Car pour en revenir à ce mot, il y a aussi le fait que Paul passe son temps à nous dire que le Salut donné par Jésus n'est pas lié à notre mérite (les œuvres), mais à la bonne Grâce du Dieu qui a créé la terre, le ciel et l'homme et qui est même à l'origine du don de la Foi. En cela je suis (presque) d'accord, mais il est quand même question du mérite des saints (même si c'est Dieu qui donne la force), et la phrase prononcée par le prêtre au moment de l'absolution, phrase que je cite en entier parce que je l'aime beaucoup, parle bien de mérites…: "Puissent la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, les mérites de la Bienheureuse Vierge Marie et de tous les Saints, quelque bien que vous ayez fait et quelque mal que vous ayez souffert, vous valoir le pardon de vos péchés, accroître en vous la grâce et vous obtenir la vie éternelle. Ainsi soit-il." 

Peut-être faut-il dissocier entre ce qu'il en est du mérite "religieux" - à savoir que nous ne pouvons pas "nous sauver" à la force de nos poignets, que nos poignets sont faibles et qu'ils ont besoin d'être maintenus - et du travail que chacun de nous a à faire, en fonction de ses capacités et de ses désirs, pour aller là où il est appelé à aller.

Alors peut-être que parfois, malgré tout, avec l'aide de l'Esprit, parce que tout seul ce n'est pas facile, on arrive non pas à mériter tel ou tel bienfait, mais à poser des actes qui sont un peu méritants; ce qui somme tout n'est pas si mal pour l'égo, quoiqu'on en dise.

Le texte

Maintenant, je voudrai revenir au texte, parce que ce centurion, que Jésus ne rencontre pas, évoque pour moi, le centurion que Pierre rencontrera plus tard, un peu à son corps défendant, et aussi cet autre centurion dont on ne sait rien (Mc 15,39), qui se trouve être de service le jour où trois hommes sont condamnés au supplice de la croix, et qui dira en parlant de l'un d'entre eux: "Celui-là était fils de Dieu" (s'est conduit comme l'empereur lui-même) donc est divin.

Certes ce centurion qui réside à Capharnaüm, qui devait être dans le pays depuis de longues années, et qui avait fait construire une synagogue, aurait bien mérité de voir ce Jésus dont il avait entendu parler, "à l'œuvre": poser sa main sur son esclave, prononcer des paroles, mais il ne l'a pas fait.

J'imagine que son souci concernant son esclave, son amour pour cet homme qui aurait pu être assimilé à une tête de bétail, a ému Jésus, l'a mis en route, et l'a fait partir vers la maison de cet homme sans se soucier d'une possible transgression. Car même si ce centurion apprécie le judaïsme, il fait quand même partie des troupes d'occupation (très mal vues par les zélotes); et même s'il a découvert la richesse de la religion du pays occupé, il reste quand même un païen, quelqu'un que les juifs ne doivent pas fréquenter.

Si on met en parallèle ce texte (Luc 7, 1-10) avec celui des Actes des Apôtres (Actes 10) qui relate la venue de l'Esprit Saint sur la famille du Centurion Corneille, on se rend compte à quel point Pierre, qui a quand même vécu avec Jésus pendant des années, rechigne pour entrer dans la maison d'un centurion qu'il considère comme impur. Certes le mérite (que Pierre ne peut pas évaluer) de cet homme, est autre que la construction d'une synagogue, puisque qu'il s'agit de prier sans se lasser pour recevoir la lumière du Dieu d'Israël; mais pour Pierre seul compte ce qui se voit: cet homme est un païen, et malgré la vision qu'il a eue, ce n'est pas si facile pour lui.

Jésus suit la première délégation sans se faire prier. Lui, Jésus, n'a jamais craint de toucher un lépreux, parce qu'il sait que l'impureté n'a aucun pouvoir sur lui; il ne craint pas de se salir les mains, et part sans hésiter. Mais la délicatesse du centurion qui veut lui épargner une impureté qui pourrait lui être préjudiciable ("ne mange-t-il pas avec les publicains et les pécheurs?") nous conduit à la seconde partie du récit. Et là quand on réfléchit, c'est très beau. Cet homme, qui pourrait forcer Jésus à venir chez lui, renonce à son pouvoir et se centre uniquement sur ce qu'il imagine des juifs, à savoir qu'entrer dans la maison d'un païen risque de les rendre impurs.

Mais surtout, lui a compris que Jésus, en chassant des esprits impurs, a un pouvoir sur le monde invisible, et que sa parole, parole d'autorité comme la sienne, est une parole active et agissante. C'est pour cela qu'il envoie un deuxième groupe d’amis qui sont en quelque sorte ses porte-paroles et qui rapportent cette phrase que nous connaissons par cœur: "Je ne suis pas digne que tu viennes dans maison, mais dis une parole (là où tu es) et cette parole (sera efficace) et mon serviteur sera sauvé".

En pensant à cette phrase, telle quelle, je crois que j’aurais bien aimé qu'il dise, en symétrie des notables du début : "Je ne mérite pas que tu viennes dans ma maison, mais prononce une parole de guérison et mon serviteur sera guéri,". Mais, à la réflexion, le "Je ne suis pas digne" est beaucoup plus fort; lui, le chef, se sent indigne d'accueillir chez lui celui qui a le pouvoir du verbe, qui est comme le dira un autre centurion "Fils de Dieu" (Mc 15,39), Donc le centurion, qui est bien en dessous de l'empereur, ne se sent pas digne d'accueillir chez lui un tel personnage. Il y a donc la reconnaissance de qui est Jésus, reconnaissance dont les apôtres sont bien incapables à ce moment là. En quelque sorte ce "païen" est bien plus conscient que les disciples de la divinité intrinsèque de Jésus.

Alors la louange que Jésus exprime envers cet homme, "09 Entendant cela, Jésus fut en admiration devant lui. Il se retourna et dit à la foule qui le suivait "Je vous le déclare, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi !", est plus que compréhensible. Peut-être, que dans la perspective lucanienne, elle annonce ce que sera le ministère de Paul: annoncer aux païens la "Bonne Nouvelle" et l'universalité du salut.

Et moi...

Alors, quand nous prononçons cette phrase rituelle Je ne suis pas digne te recevoir dans mon dedans, mais dis une parole et "mon je" sera guéri, d'une certaine manière, je suis dérangée par cette phrase, parce qu'il y a une différence entre ce qui est dit par le centurion qui demande une guérison pour son serviteur, et ce que nous disons nous.

Si je suis invitée à partager un repas, si on me dit que je fais partie de ceux qui sont choisis, ceux qui sont invités, spontanément je ne vais pas me récuser en disant que je non, il vaut mieux que je revienne une autre fois, parce que je ne suis pas assez bien, pas assez pure…

Mon autre problème avec la phrase: "mais dis seulement une parole et je serai guéri(e)", c'est que j'ai connu une jeune fille qui par suite d'une naissance prématurée avait une main atrophiée, qu'elle cachait et qu'elle disait être "toute pourrite"; alors souvent je pense "et je serai toute guérite" ce qui me donne un peu envie de rire alors que je devrais être très sérieuse et toute remplie de mon indignité.. Sauf que du coup, ça ne marche pas.

Et puis, dans l'évangile de Luc, Jésus ne prononce pas de parole de guérison; il se retourne vers la foule, mais personne ne sait quelle phrase il a prononcé. Alors parfois je me demande quelle phrase Jésus aurait dit pour moi, mais je pense que lorsque je vais recevoir le corps et le sang, je m'approche bien plus pour me laisser remplir par sa présence: en ayant la certitude que Lui sait ce dont j'ai besoin et qu'il comblera mon désir, à sa manière, qui ne sera peut-être pas du tout ma manière à moi et que petit à petit sera guéri ce qui doit être guéri..

Alors certes, pas plus que le centurion, je ne mérite de recevoir celui qui est le Fils, mais je crois que ce contact avec celui qui se donne dans du pain et dans du vin, même si le récipient que je suis est loin d'être pur et propre, va petit à petit changer mon cœur d'humain en un cœur qui voit, et en un cœur qui écoute, et que c'est certainement cela mon désir. Et si Jésus a répondu au désir du Centurion, je crois qu'Il répond à mon désir, même s'il est balbutiant..