dimanche, octobre 24, 2021

L'aveugle de Jéricho. Marc 1- 42b-51

 C'est un texte bien connu, retenu pour ce dimanche 24 octobre, texte qui qui je le suppose doit être facile à mimer, et qui dans l'évangile de Luc est suivi de la rencontre avec Zachée. 

Préalables.

Pourquoi ce texte me fait-il penser à la résurrection du fils de la veuve de Naïm? 


Peut-être parce qu'il y a ce mouvement de la foule.  Dans Lc 7, il y a les deux foules qui se croisent, celle des disciples et de la foule qui accompagnent Jésus et celle qui accompagne le mort et sa mère. 


Là, il y a une foule qui sort de la ville, et un homme assis, un homme seul, un homme un peu comme le fils de la veuve, qui est sur le chemin, qui est dans la nuit, qui est seul mais qui peut écouter, entendre, parler. Mais là aussi quelque part ça se croise.


Ce qui est étonnant c'est que finalement cet homme n'a pas vraiment une identité, il est le fils de Timée, Bartimée. Mais quelque part il n'a pas de nom et la finale du texte dira: et aussitôt l'homme retrouva la vue et le suivait sur le chemin, l'homme qui n'était que le fils. Peut-êtreque la vue retrouvée, lui permet de devenir celui qu'il est appelé à être. Il n'est  plus l'infime, le fils de Timée, il est lui-même et il décide de rester avec Jésus sur cette route qui va vers Jérusalem. 


Par ailleurs, ne peut-on pas dire qu'il vit quelque chose de l'ordre d'une résurrection?(Et c'est pour cela que le parallèle avec le fils de veuve de Naïm est présent, même si dans cette rencontre il n'y avait pas de demande, mais juste Jésus qui est pris de pitié). 


SI je je reprends les verbes qui sont utilisés par Marc il y a:

- il jette son manteau (comme on jette un linceul),  

- il bondit, comme on bondit en dehors de la tombe, 

- il se lève, 


Et pour moi, ce sont des mots de la vie, des mots de résurrection. 


Curieusement le prêtre qui commentait ce texte, disait que personne ne l'a aidé. Pour lui, c'était "tu as voulu qu'il t'entende, alors maintenant il t'appelles, alors débrouilles toi". Et cela m'a interloquée. Jamais je n'ai pu imaginer la scène comme cela. D'ailleurs dans le texte lucanien Jésus demande qu'on lui amène l'homme.


Certes jésus lui fait dire par d'autres qu'il l'appelle, et c'est à cet appel que répond l'aveugle, mais soit Jésus est tout proche, soit d'autres sont là pour le guider, lui l'homme plein de confiance, qui a crié du fond de la fosse dans laquelle il était, qui a crié jusqu'à plus soif et qui est entendu et qui a le choix de demander ce quelque chose dont il a besoin et qu'il désire. 


Ce qui est beau, c'est que Jésus ne dit pas: je le veux, vois, mais ta foi t'a sauvé, et sauvé c'est bien au-delà de retrouver la vue. 


C'est trouver ou retrouver la vue, mais aussi ouvrir les yeux du cœur et c'est bien pour cela que l'homme, qui a peut-être compris où va Jésus, et ce qui risque de se passe pour lui, se risque lui, le fils de Timée, lui l'homme, à suivre Jésus sur la route qui va de la mort à la résurrection.


Travail sur les versets.

 

46b En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. 

 

Ce n'est pas le même évangile, mais chez Luc et c'est la rencontre avec la veuve de Naïm, parce qu'il y a aussi la rencontre de jésus et ses disciples et une foule, et de l'autre le cortège avec le corps. Là c'est les disciples, la foule et un homme seul, assis, presque dans un tombeau. Mais cet homme, qui mendie, du coup change de discours. C'est Fils de David, Jésus, prends pitié de moi.

 

47 Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » 

48 Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » 


La phrase de cet homme sert de base à la prière du coeur: Jésus Fils de Dieu, aie pitié de moi. Ce qui est certain c'est que lui l'aveugle, il a compris que ce jésus c'est le Messie promis, le messie attendu, pas juste un faiseur de miracles. 

 

49 Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » 



50 L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus.

 

Et là, c'est presque une scène de relèvement, de résurrection. Lève-toi, il t'appelle. Comme pour Lazare. Et la réponse, il jette son manteau, il bondit et il court. Ce n'est plus le mendiant assis, c'est déjà un autre homme. 

 

51 Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » 

 

52 Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.



Un disciple raconte. 

 

Nous sommes à Jéricho, cette ville qui est en dessous du niveau de la mer, de cette mer remplie de sel, cette mer morte. Ici il y a une oasis, et j'aurais bien aimé séjourner un peu ici, mais Jésus veut aller à Jérusalem, et nous le suivons. Il y a beaucoup d'autres, des inconnus qui sont là, qui suivent. Pourquoi sont-ils là? Qu'attendent-ils? Je ne sais pas. 

 

A un moment Jésus s'est arrêté. Dans ce cas-là, ça fait un peu de bousculade, et on se demande ce qui se passe. On a vu Jésus qui parlait à un homme, qui lui posait une question, et que l'homme qui se mettait à hurler de joie, s'est joint à ceux qui suivaient Jésus. Mais moi, je n'ai pas compris, j'étais trop loin, je ne voyais rien.

 

Et l'homme, qui était connu sous le nom de fils de Timée, m'a raconté lors d'une halte ce qui lui tait arrivé.


 Il était, comme tous les jours, assis à la sortie de la ville pour mendier. Il a entendu un bruit de pas, et il a eu un peu peur, lui qui était là à attendre le bon vouloir des passants, mais qui ne peut pas se défendre.Il avait peur d'être bousculé, écrasé. 


Ceux qui passaient lui ont dit que c'était Jésus qui prenait la route de Jérusalem, alors lui qui se sentait comme écrasé par le bruit des pas, s'est mis à crier très fort, parce qu'il voulait être entendu par Jésus quand il passerait à sa hauteur. Et il m'a dit qu'une phrase s'est imposée à lui, et la répétait sans cesse: "Fils de David, Jésus aie pitié de moi". 


Et cette phrase, il la répétait sans cesse, si bien que ceux qui étaient à son niveau voulaient qu'il se taise. Mais il ne pouvait pas se taire, il ne voulait pas se taire, il savait que le Maître, s'il l'entendait ferait quelque chose pour lui. Et le Maître est arrivé à son niveau, il a entendu et il s'est arrêté. C'est là que moi, j'ai commencé à me demander ce qui se passait. 

 

Il a demandé qu'on appelle la personne qui criait aussi fort; quelques mains secourables ont voulu l'aider, mais lui, il a jeté son manteau sur le sol pour aller plus vite, un peu comme on se débarrasse d'un poids trop lourd,  il a bondi sur ses pieds, il a été comme poussé devant Jésus. Il ne sait pas expliquer ce qui s'est passé, mais il sentait la présence de Jésus et il a entendu sa voix qui lui demandait ce qu'il pouvait pour lui. 

 

La question l'a un peu interloqué. Ce n'était une aumône qu'il voulait, mais bien que Jésus lui rende la vue, le guérisse de son infirmité. 


Et c'est ce qui s'est passé, mais lui, quand il en parle, il dit que c'est bien plus que cela qui s'est passé. Il est devenu certes un voyant comme tout le monde, mais il est sorti de la mendicité, il est devenu libre, et pour lui, il dit même qu'il est devenu vivant. 


Que la vie est en lui, que la vie est devant lui, mais que cette vie donnée (ou rendue) par Jésus, il ne veut pas la garder pour lui, il veut aller avec lui, avec nous à Jérusalem pour proclamer les merveilles de Dieu en Jésus, son Envoyé.

 


vendredi, juillet 30, 2021

Luc 10, 38-42. Jésus est reçu dans la maison de Marthe et Marie.

Luc 10, 38-42. Jésus est reçu dans la maison de Marthe et Marie.

 

C'est un texte que nous connaissons presque par cœur, avec l'éternel "Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée" ce qui n'est pas conforme paraît-il au grec qui ne met pas de comparatif, mais qui dit "la bonne part" et pour moi, le bon renvoie toujours au bon de la Genèse: et Dieu vit que cela était bon (tov). Alors Marie a choisi ce bon, et cela c'est pour elle, et personne ne le lui enlèvera. 


Des textes à la première personne sur ce texte, il y en a déjà eu beaucoup. Le premier texte qui reprend cet évangile, est né à la suite d'un partage de la parole sur ce texte, à la chapelle des Vernettes, qui est une chapelle de montagne en Savoie, là où nous passons nos vacances. J'ai ressenti une forte envie de prendre la défense de Marthe, que l'on prend pour une petite ménagère ronchon. Et je crois que mon envie d'écrire pour donner un autre regard est née, cet été là: https://giboulee.blogspot.com/search?q=Marthe+et+MArie


 

Pour arriver à faire parler un personnage, il y a d'abord le travail sur les versets, c'est ce qui va suivre, et mon désir d'en rester au texte de Luc, sans faire de références à celui de Jean (autre texte proposé par la liturgie) mais où les deux sœurs ont des attitudes très proches de ce qu'on lit dans l'épisode lucanien. Marthe envoie prévenir Jésus que Lazare est malade, elle prend l'initiative, comme elle prend l'initiative de recevoir Jésus, comme il ne vient pas, elle le guette car elle sait bien qu'il va venir, et dès qu'elle le voit apparaître (un peu comme la mère de Tobie qui attend le retour de son fils) elle se précipite vers lui avec la phrase: "si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort." Marie, elle est restée entourée d'amis qui partagent sa tristesse dans la maison, elle est assise là et c'est Marthe qui provoquera son mouvement: "le Seigneur te demande". Mais arrêtons la  la comparaison pour revenir au texte de Luc.

 

Travail sur le texte.

 

Avant tout, j'aime bien regarder ce qui s'est passé avant dans ce chapitre 10. Et ce chapitre c'est l'envoi des disciples, et surtout quelques versets plus haut  Lc 10; 21-22: c'est "jésus tressaillant de joie soir l'action de l'Esprit qui dit 'je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange, ce que tu as  caché aux sages et au savants, tu l'as  révélé aux tout-petits; oui Père, car tel est ton bon plaisir.  Tout m'a été remis par mon Père. Personne ne connaît le Fils sinon le Père, et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui il veut le révéler'.

 

Et peut-être que ce qui se passe entre ces deux femmes, ou pour ces deux femmes, c'est quelque chose de cet ordre.

 

38 Chemin faisant, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut.

Une femme le reçut, temps au passé simple en Français. Un peu comme si dans ce village, elle est la seule à ouvrir sa porte. Un peu si elle était comme la bien-aimée qui ouvre la porte à son aimé. Marthe le reçoit, mais sans doute, que Jésus n'est pas seul . Mais si on se fie à l'envoie des douze, il a fait reposer sa Paix sur cette maison. Donc elle le reçoit, et ensuite Jésus s'installe, et comme il le fait souvent, on peut imaginer qu'il se met à enseigner.  

39 Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

Là, on apprend qu'il y a une sœur, qu'on imagine plus jeune, et qui décide de se mettre avec les autre, avec les disciples, aux pieds du Seigneur, que l'on imagine assise, et qui est captivée. Peut-être est –elle arrivée quand Jésus commençait à parler, et que là, elle s'est arrêtée et a décidée qu'elle voulait écouter, entendre, être remplie par la parole.  Et Marthe qui comptait sur sa sœur, se retrouve seule à tout gérer.

40 Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »

Je pense que quand Jésus parle, ça dure un certain temps, et pendant ce temps là, Marthe s'active seule, et à un moment elle n'en peut plus, elle explose et au lieu de s'adresser à sa sœur, c'est à Jésus qu'elle parle. Le "cela ne te fait rien" peut faire écho à ce qui se passe lors de la tempête apaisée: Seigneur cela ne te fait rien que nous périssions". Est ce que Marthe est en train de dire qu'elle a besoin d'aide, qu'il y a trop, qu'elle n'en peut plus? On peut aussi entendre cela, et ne pas la juger.  Et le "dis lui donc de m'aider" c'est pour moi, "dis à mon frère de partager l'héritage avec moi. Sauf que Jésus quand on l'interpelle comme cela, je ne sais pas s'il aime tellement..

41 Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. 42 Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

 Et c'est la finale. Jésus s'adresse à Marthe; il reconnaît qu'elle se donne du souci pour que tout soit bien, qu'elle part un peu dans tous les sens, et qu'elle s'est laissée un peu dépassé par les évènements, par beaucoup de choses comme il dit. Et ce qu'il dit, c'est qu'à certains moments il faut faire le tri. Si comme le dit le Père Quesnel, il n'y a pas de comparaison, que Jésus dit; Marie a choisi la bonne part, et qu'elle peut à ce moment là, continuer à écouter, et donc Marthe a œuvrer.

 

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Pour le dire autrement.

 

Marthe a ouvert sa porte, elle a donné le meilleur d'elle même, et il y a parfois un autre meilleur, apprendre à discerner aussi quand il faut s'arrêter.

 

Bien que ce 29 Juillet soit la triple fête de 'Lazare, Marthe et Marie', je voudrais rester au texte tel qu'il est donné par Luc, un village, un simple village, qui n'est pas situé, même si nous pensons que c'est à Béthanie, ce village proche de Jérusalem, et ces  deux femmes. Je dois dire que si on rajoute Lazare, cela fait quand même, surtout à cette époque là, une famille étonnante, trois adultes célibataires, sans descendance. C'est un peu étrange. Alors je pense que rester au texte de Luc, tel qu'il est donné, est peut-être plus facile pour ne pas partir dans des délires psychanalytiques.

 

Il y a donc Jésus qui arrive dans un village, et peut-être que les disciples ont préparé sa venue. Si c'est le cas, il y a donc Jésus qui arrive, et cette femme, Marthe qui a entendu parlé de lui, et qui le reçoit. Recevoir cet homme, ouvrir sa porte, ouvrir la maison. Elle le reçoit. Il entre, seul ou pas, je peux imaginer qu'il donne la Paix à cette maison, et quelle Paix, puisque c'est la sienne, et cette Paix s'en vient reposer sur cette maison et sur ceux qui y vivent.

 

Et dans cette maison, Jésus se sent bien, et il fait peut-être comme chez lui (phrase banale: faites comme chez vous),  et il s'installe et se met à enseigner, car enseigner, c'est ce qu'il aime, témoigner de l'amour de son Père.

 

Et c'est la que Marie, entre en scène. Peut-être que lorsque Jésus est entré, elle pensait aider sa sœur à préparer le repas, mais là, quand elle le voit, quand elle l'entend, et peut-être qu'il lève la tête pour regarder qui arrive, et que ce regard là, l'atteint en profondeur, alors elle prend place avec les autres, parce qu'il y a des autres, elle s'assied, elle écoute, elle écoute, et le temps passe sans qu'elle s'en rende compte.

 

Seulement pendant ce temps, Marthe qui comptait sur sa sœur, se trouve à ne plus trop savoir où donner de la tête; le souci de la perfection c'est terrible. Et une colère monte en elle, et la paix reçue quelque temps avant s'en va.

 

Elle décide alors de cherchez sa sœur, (je me suis toujours demandée s'il n'y avait pas des serviteurs dans cette maison qui auraient pu faire, mais là encore la perfection c'est terrible, ne pas faire confiance. Et ce n'est pas sœur qu'elle interpelle, mais Jésus, et elle fait appel à son bon cœur (enfin tout est relatif). Il faut dire que la phrase est curieuse: cela ne te fait donc rien (toi qui est si bon, qui guérit tout le monde) de me laisser faire tout le travail? Dis lui donc de m'aider.

 

Or cette injonction évoque quelque chose qui se passe plus tard (Lc 12, 13-20), cet homme qui interpelle Jésus en lui disant: 'Maître, dis à mon frère de partager avec moi l'héritage que notre Père nous a laissé' à quoi Jésus répond, qui suis-je pour m'ériger en juge. Et il me semble que lorsqu'on demande à Jésus de donner un ordre à la place d'une autre personne, il ne le fait pas, et il refuse catégoriquement.

 

Et là c'est ce qui se passe. Il renvoie Marthe non pas dans ses fourneaux, mais à regarder ce qui se passe vraiment en elle.

 

Oui, elle  a du souci, comme toute maîtresse femme et elle s'agite pour bien de choses (et là peut-être y a t il un reproche sur le trop, sur tu te crées de obligations qui n'ont pas de sens, tu veux trop bien faire, tu es sans mesure et du coup, comme on dit le mieux est l'ennemi du bien, et tu te noies dans ce que tu fais, dans ces choses qui tu as choisies de faire, mais qui ne sont pas utiles. Et c'est la tempête en toi, mais cette tempête tu l'as créée.

 

Et surtout il ne demande pas à Marie, d'aider sa sœur, elle est là, elle écoute, elle se nourrit, et c'est bon et un jour elle nourrira les autres; sa part est bonne (et non pas la meilleure) et c'est sa part en ce jour là.

 

Alors j'ai laissé Marie raconter, mais je ne l'appelle pas Marie de Béthanie, parce que ce n'est pas dit dans le texte. Elle est juste la sœur de Marthe.

 

Marie, la sœur de Marthe, raconte.

 

Cela fait plusieurs semaines que des amis nous parlent de ce Jésus de Nazareth, ce prophète, détesté par les pharisiens, aimé par les petits, par les pauvres, par les pécheurs, par ceux qui sont si souvent méprisés et nous avons très très envie de le voir, de le recevoir chez nous, de l'écouter. Et voilà que le petit Moshelé toque à la porte pour nous dire que Jésus arrive avec quelques hommes. Aussitôt, ma sœur va à sa rencontre, pour le recevoir chez nous, un  peu comme si elle voulait être la première pour l'accueillir, mais en même temps, elle me fait un peu penser à la femme du cantique des cantiques qui cherche son bien-aimé. Ne me demander pas pourquoi, mais je crois que ma sœur, sans le connaître, elle l'aime déjà.

 

Et il est entré dans la maison. Il a donné la Paix à notre maison, et cette paix, je l'ai sentie comme un doux oiseau qui se posait sur nous. Naturellement après lui avoir donné de l'eau pour qu'il puisse se rafraichir, il s'est assis pour enseigner; et plein de personnes sont arrivées pour l'écouter; la maison était pleine. Bien sûr, moi j'avais pensé aider ma sœur; seulement après avoir entendu quelques mots, je n'ai eu qu'un désir, rester là en silence, l'écouter, me gorger de sa voix, de sa parole, de tout lui. Et j'ai perdu la notion du temps.

 

Mais d'un coup Marthe est arrivée dans la salle avec son air des mauvais jours. Je pensais qu'elle allait me sermonner devant tout le monde, mais ça a été pire. Elle s'est adressée directement à Jésus, un peu comme s'ils se connaissaient depuis toujours en lui demandant s'il trouvait normal que je ne fasse rien et qu'il devait lui dire de l'aider.

 

Seulement, il m'a regardée et je me suis sentie fondre, comme s'il me disait de ne pas m'inquiéter, que tout allait s'arranger, et il a dit à ma sœur qu'elle s'en faisait du soucis (et ça c'est bien vrai) et qu'elle en faisait des choses, et ça, c'est quand même son problème à ma sœur de vouloir en faire trop pour être la femme parfaite du livre des proverbes. Il a dit que pour cette fois, j'avais choisi la bonne place et que je ne devais pas la perdre, que je pouvais rester là, et que peut-être (mais ça il ne l'a pas dit) qu'elle pouvait en faire moins, parce que lui, ça lui était égal, qu'il n'était pas exigeant et que ce que pouvaient penser les voisins, ce n'était pas son problème.

 

Marthe est ressorti, un peu mortifiée je crois, sans me regarder, mais certains de ceux qui étaient là se sont levés pour l'aider et moi je suis restée à l'écouter parler et j'aurais tant voulu que ce moment soit éternel.

 

 Mais il est parti celui que mon cœur aime. Quand le reverrons-nous?

 

 


mardi, juillet 20, 2021

Mt 12,46-50: "Étendant la main vers ses disciples, il dit ... "

L'évangile de ce mardi 20 juillet, c'est la fin du chapitre 12 dans l'évangile de Matthieu. C'est l'épisode où Marie et les frères de Jésus viennent pour lui parler, mais certainement aussi pour le ramener manu militari à la maison, si on en croit l'évangile de Marc. En lisant hier le texte, je suis un peu tombée comme en arrêt devant ce geste de Jésus. C'est un beau geste, un très beau geste. 

Certes c'est montrer, mais c'est plus que cela. Et la phrase qui suit est réconfortante, pour nous. Sauf qu'en général, dans les homélies qui commentent ce texte, on parle de frères et sœurs, pas de mère... Et pourtant, c'est ce que dit Jésus. Il y a donc des personnes qui l'ont choisi, Lui, et avec les quelles il pourrait être lui, comme un fils.
Cela me fait un peu penser à des prêtres africains que je connais, qui voient en une de mes amies leur mère, et qui disent maman! Un autre lien que celui de la fraternité. Un lien plus intime, plus proche, plus affectueux aussi, mais qui dit aussi que Jésus a besoin de cette affection, et je trouve cela très important. 

Par ailleurs, même si on dit toujours que Marie, qui a fait la volonté du Père, est "la disciple parfaite", je ne peux m'empêcher de penser que cette phrase a dû être très douloureuse pour elle: cet enfant, elle l'a porté 9 mois en elle, elle l'a mis au monde! Et là, c'est quand même le groupe familial qui est comme mis à l'écart, comme mis dehors. Certes elle a pu le comprendre, mais pour moi, cette phrase là a bien dû lui transpercer le cœur. 

Bien entendu, comme c'est Matthieu, qui est très bref, on ne sait pas ce que sa famille souhaite; mais il y a bien ici une scission, une rupture. Jésus ne se laisse pas distraire de son chemin: qui ne passe pas, qui ne passe plus par Nazareth. 

Comme souvent, je travaille le texte verset par verset, et aujourd’hui cela a permis la naissance d'un petit texte qui essaie de laisser parler Marie, celle qui est Sa Mère et notre mère.

   
 Travail sur les versets. 


46 En ce temps-là, comme Jésus parlait encore aux foules, voici que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors, cherchant à lui parler.

 

Si on lit bien c'est très étonnant ce qui est décrit là. On peut imaginer que si Jésus parle "aux foules", c'est qu'il est dehors. Et Matthieu nous parle de la famille qui se tient "au-dehors", qui cherche à lui parler. Comme s'il y avait un autre au-dehors. Il y a le au dehors de ceux qui entourent Jésus, avec les disciples, et de ceux qui viennent l'écouter, et cela fait comme une sorte de corps. Et à l'extérieur, il y a la famille, qui "cherche" à lui parler, et qui ne sait pas comment faire, comment s'y prendre. Et pourtant… Et on peut imaginer qu'ils demandent à ceux de "l'enveloppe" de prévenir Jésus, que sa mère et famille sont là.

 

47 Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, dehors, qui cherchent à te parler. »

48 Jésus lui répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » 

 

La transmission est faite et la réponse est pour le moins étonnante. 

 

49 Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères.

50 Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

 

Il y a donc ce geste, que la famille doit voir… Et qui a peut-être été un crève-cœur pour Marie, parce que certes la volonté du Père, elle l'a faite, mais ça a dû être dur. 

Et cette annonce, pour nous, "celui qui fait la volonté de mon Père", c'est cela peut-être l'important: le "mon", qui montre bien que Jésus n'est plus dans la logique de la famille biologique, mais dans une logique autre.
Créer cette église d'amoureux.

 

 

    Marie raconte

 

Depuis que mon fils a quitté la maison pour se faire baptiser par Jean, il a pris son envol, son envergure. On nous a raconté tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, mais aussi ses querelles avec les pharisiens. Et puis on a aussi appris que Jean avait été emprisonné et tué par Hérode; alors, nous avons peur pour lui. Nous voudrions qu'il arrête, qu'il s'arrête, qu'il ne se mette pas tout le monde à dos, bref qu'il rentre...

 

Je sais bien que cela il ne le fera pas, parce que le nom qui est le sien, "Dieu Sauve", c'est son destin, son rôle; mais la famille a tellement insisté, et insisté aussi pour que je vienne avec eux, parce que fils se doit d'honorer ses parents, et donc d'écouter sa mère, que je suis partie avec eux, sans trop y croire.

 

Nous sommes arrivés à Capharnaüm. Il était dehors, assis, avec tellement de gens autour de lui qu'on ne le voyait pas; on entendait juste sa voix. Et cette foule, il fallait la traverser, et elle était tellement dense que cela faisait comme un mur qui le séparait de nous. Nous, sa famille, nous étions comme dehors, à la porte. On a demandé à un homme, qui nous regardait avec une certaine curiosité, de lui faire dire que sa mère et ses frères voulaient lui parler. Et cela a été transmis de bouche à oreille et certains se sont un peu déplacés pour que nous puissions passer.

 

Mais le temps que nous arrivions, il avait déjà été prévenu et là, rien ne s'est passé comme la famille l'avait prévu, et ça ne m'a pas étonnée; sauf que malgré tout ça m'a fait mal.

 

 À celui qui lui transmettait le fait que nous étions là, il a montré ses disciples qui étaient proches de lui, ses disciples qui - nous l'avions entendu dire - avaient en son nom expulsé des esprits impurs, guéri des malades et proclamé que le royaume était tout proche; et il a dit que ceux-là, qui faisaient la volonté de son Père qui est dans les cieux, ceux-là étaient pour lui une mère, des frères, des sœurs.

 

Alors j'ai repensé à cette fête de la Pâque, alors qu'il venait d'avoir 13 ans, où après l'avoir cherché trois jours, nous l'avions retrouvé parmi les docteurs, discutant avec eux, et nous disant "pourquoi me cherchiez vous, ne saviez vous qu'il me faut être chez 'mon' Père? ".

 

Et là, c'était la même chose: et c'était à nous aussi de laisser faire, pour que la volonté de son Père puisse s'accomplir.

 

Je sais que ses frères étaient très en colère, mais nous avons pris le chemin du retour. En moi, il y avait à la fois une grande fierté, mais aussi une certaine tristesse, de ne pas avoir pu rester auprès de lui. Mais, quand il a parlé 'd'être pour lui une mère,' son regard s'était posé sur moi, et j'ai senti son amour, cet amour qu'il donne sans compter. Et au fond de moi, je me suis réjouie.

 

Merci Seigneur de nous accepter dans ta famille, de faire de nous tes mères, tes frères, tes sœurs; et apprends-nous à faire toujours plus la volonté de Ton Père qui est dans les cieux.

lundi, avril 05, 2021

Matthieu 28, 9 - " Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui"

Récits de la résurrection.

 

Lundi, premier jour de l'octave de Pâques, la liturgie propose le récit de Matthieu: Mt 28, 8-15, du moins la seconde partie, qui rapporte à la fois la rencontre des deux Marie - Marie-Madeleine et l'autre Marie - avec le Ressuscité, et la mauvaise foi des grands prêtres qui achètent le silence des soldats et leur demandent de faire croire que des disciples sont venus prendre le corps de Jésus pendant qu'ils dormaient, ce qui en soi est un peu fort, puisque justement, on les a mis là pour que cela n'arrive pas.

 

On peut noter que dans tous ces récits, Marie-Madeleine est toujours présente; mais elle peut être seule comme chez Jean, accompagnée d'une autre personne comme chez Matthieu, ou se retrouver avec plus de compagnes.

 


Chez Jean, elle part dans les ténèbres (il fait encore nuit), mais elle-même est dans les ténèbres; elle arrive au sépulcre; elle le trouve ouvert et là, elle laisse tout en plan pour demander de l'aide à Simon Pierre et au disciple dont on ne connaît pas le nom. Il faut qu'ils viennent pour retrouver le corps. Dans ce récit, elle est seule et elle sera la seule à le voir.

 

Dans l'évangile de Marc, que nous avons entendu lors de la Vigile Pascale, elles sont trois femmes, Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé. Elles trouvent la pierre roulée, elles entrent dans le tombeau, voient un homme vêtu de blanc qui leur dit de dire aux disciples de retrouver Jésus en Galilée, mais elles sont mortes de peur et ne disent rien.

 

Dans l'évangile de Matthieu, que nous venons de lire, il y a Marie-Madeleine et l'autre Marie. Contrairement à l'évangile de Marc, elles courent pour annoncer la nouvelle et transmettre l'ordre de Jésus, de le retrouver en Galilée.

 

Enfin, dans l'évangile de Luc, au début du chapitre 24, il est question de femmes qui arrivent pour embaumer le corps, et ce n'est qu'au verset 10 que l'on apprend qu'il s'agit de Marie-Madeleine, de Jeanne et de Marie mère de Jacques, et manifestement d'autres femmes. Elles vont voir les disciples, et ceux-ci pensent qu'elles sont folles; mais Pierre va quand même au tombeau...

 

Bref il n'est pas facile de savoir quelle serait la version la plus proche de la réalité. Il est certain que l'évangile de Jean est de loin le plus séduisant, mais… Ce qui semble évident, c'est que ces femmes, ces premiers témoins, ont bien du mal à se faire entendre. Elles ont vu, elles ont cru, elles ont - du moins dans trois récits sur quatre - témoigné, transmis, mais ce n'est que dans l'évangile de Matthieu que le témoignage semble porter du fruit, et encore…

 

Pour en revenir au texte de Matthieu, une fois de plus je me demande comment on peut saisir les pieds de Jésus et se prosterner. Je ne comprends pas trop. C'est peut-être un moyen de l'empêcher de partir, de se sauver: le retenir. Peut-être qu'elles n'osent pas le toucher, lui.

 

Or dans l'évangile de Jean, Jésus (traduction liturgique) dit à Marie-Madeleine: "Cesse de me tenir". Alors peut-être que Matthieu, montre là le même geste: tenir, retenir. 

 

Je me disais aussi que les femmes doivent être déconcertées, elles qui viennent de voir un ange, assis sur la pierre qui fermait le tombeau. Maintenant qu'elles voient le Maître en personne, il y a de quoi être complètement déboussolé. Peut-être que saisir, toucher les pieds de celui dont on ne sait pas trop si ce n'est pas un fantôme, c'est un moyen de se rassurer. Il est bien de chair et d'os. Alors on peut se prosterner devant lui. Est-ce que les femmes font cela pour éviter que le Seigneur ne s'envole, ne disparaisse? 

 

Je ne sais pourquoi, mais en réfléchissant, ce passage a évoqué pour moi l'enlèvement d'Elie. Car Jésus, si on se réfère Jean, doit aller vers le Père. Et cela montrerait que Jésus, lui, n'a pas besoin d'un char de feu pour être enlevé, que la puissance est en lui. Peut-être que cette approche typologique est celle qui me plaît le plus. Et ces deux là, nul ne peut les retenir...

 

 

Comme nous avons entendu l'évangile de Matthieu aujourd'hui, je laisse donc les deux femmes raconter.

 

Les deux Maries racontent

 

Notre Jésus, notre Maître, celui que nous aimons plus que tout, - nous ne pouvons pas dire que nous "aimions", parce que même s'il est mort, pour nous il est vivant - a été déposé à la hâte dans un tombeau vide, dans un jardin. Un jardin, un grand jardin pour lui qui les aimait tant. Il repose dans un jardin, il se repose durant ce Shabbat. Nous avons juste regardé, parce qu'il fallait rentrer avant la tombée de la nuit.

 

Nous nous sommes lamentées sur lui, nous avons pleuré. Certes c'est la Pâque du Seigneur, mais lui qui avait célébré la libération, il était l'agneau immolé, et il était dans son tombeau; et nos larmes débordaient.

 

On nous a dit que les grands-prêtres avaient demandé à Pilate d'envoyer des hommes pour garder le tombeau, parce que comme Jésus avait clamé haut et fort qu'il serait mis à mort, mais qu'il reviendrait à la vie le troisième jour, ils ne voulaient pas que des disciples viennent enlever le corps et fasse passer cela pour une résurrection. Alors nous étions craintives avant de nous mettre en route, parce que ces soldats romains, ce sont ce sont des brutes… Comment allaient-ils accepter notre présence, accepteraient-ils de nous laisser entrer dans le tombeau pour lui redonner figure humaine? Il faut voir dans quel état ils l'ont mis, les soldats. Son pauvre visage, son pauvre nez, sans parler de la couronne d'épines. .

 

Dès que le jour s'est mis à poindre, nous sommes parties.

 

Nous avons franchi cette porte de Jérusalem qui mène au jardin, et nous pensions au Cantique des Cantiques: "Je me suis levée et j'ai cherché celui que mon cœur aime… Ils m'ont trouvée, les gardes qui tournent dans la ville". À un moment, nous avons senti sous nos pieds la terre trembler. Cela nous a fait peur, mais nous avons pensé que cela ferait peut-être rouler la pierre, et que notre Maître en sortirait tout resplendissant. Et nous avons continué notre chemin.

 

Quand nous sommes arrivées, la pierre était roulée, il y avait quelques gardes là, qui gisaient sur le sol. C'était bizarre. Et il y avait un homme de lumière, vêtu de blanc, sur la pierre. Après coup, nous nous sommes dit que ces anges envoyés par le Très Haut ont souvent de drôles de lieux pour s'asseoir. Il nous a dit de ne pas avoir peur, que Jésus était bien ressuscité et que nous devions annoncer aux disciples qu'ils devaient aller en Galilée.

 

Là, je ne sais pas ce qui nous a pris, parce que nous sommes des femmes raisonnables, mais notre joie était telle, que nous nous sommes mises à courir pour annoncer la bonne nouvelle aux amis du Maître..

 

Avant d'entrer dans la ville, nous avons vu un homme qui venait dans notre direction. Quand nous nous sommes croisés, nous l'avons reconnu, c'était lui! Mais en même temps ce n'était pas lui. Il était changé. Il était comme éclairé, et cela nous remplissait de crainte.

 

 Alors nous nous sommes jetées à ses pieds, et ses pieds nous les avons touchés, sans trop savoir pourquoi. Il marchait pieds-nus. Il n'y avait plus de trace de sang, plus de trace du clou, enfin si, mais comment le dire; le trou était cicatrisé, mais pourtant il était là. Il nous a parlé et sa voix nous a rassurées, car c'était bien la sienne. Il nous a dit de ne pas avoir peur, puis il a ajouté la même chose que l'ange nous avait dit: de retourner en Galilée, et qu'il nous y attendrait. Puis d'un coup, il n'était plus là.

 

Nous avons vu alors passer quelques uns des soldats qui gardaient le tombeau. Ils semblaient très pressés. Mais nous, nous avons continué notre chemin pour annoncer aux disciples qu'il était relevé des morts comme il l'avait dit, et qu'il nous attendait tous en Galilée.

 

Maintenant, est-ce que les hommes vont vouloir nous croire, rien n'est moins sûr. Nous les entendons déjà nous traiter de folles. Mais nous, nous l'avons vu, nous l'avons touché, et personne ne pourra nous faire taire.

 

 

 


lundi, mars 29, 2021

Jean 12,3 - "La maison fut remplie de l'odeur du parfum"

Lundi Saint. 

L'évangile propose le repas pris à Béthanie, au cours duquel Marie va "oindre " les pieds de Jésus. On sait que Lazare fait partie des convive, que Marthe s'affaire, et que le repas est donné en l'honneur de Jésus. Si on relit la fin du chapitre 11, on sait qu'après le réveil de Lazare, les prêtres décident de tuer Jésus, et que celui-ci part se mettre à l'abri avec ses disciples dans la région proche du désert, dans la ville d'Ephraim. Comme la fête de la Pâque approche, on commence à se demander dans Jérusalem si Jésus va venir ou non, puisque sa tête est mise à prix. Six jours avant la Pâque, Jésus quitte donc sa ville refuge et va à Béthanie, où il sait qu'il est en sécurité chez son ami Lazare. Mais si on fait référence aux synoptiques, ce repas se passe chez Simon le lépreux; alors on ne peut pas affirmer que cela se passe dans la maison de Lazare, ce qui pourtant me plairait mieux. 


On peut aussi noter que dans les synoptiques ce sont les participants au repas qui critiquent ce cadeau, et que Jésus est obligé de défendre la femme. Jean, lui, fait porter le chapeau à Judas... 


Mais, quelque soit le lieu, ce que Jean raconte est une scène qui ne peut que nous toucher. Il y a un geste d'amour. C'est Marie, la soeur de Marthe, qui raconte. 


Marie de Béthanie raconte.


Il y a quelque temps, mon frère était malade; nous avions appelé Jésus mais il n'était pas venu. Puis il est venu, trop tard. Mais il a fait sortir mon frère de son tombeau, il l'a réveillé! Et cela faisait pourtant quatre jours qu'il était mort!

Puis il est parti, avec ses disciples, parce qu'il savait que les prêtres voulaient le mettre à mort. Il a disparu. 

Mais moi, je l'attends, je sais qu'il va revenir. Je sais comment je vais le remercier. Je répandrai sur lui non pas une eau pure pour le purifier, parce qu'il n'a pas à être purifié, lui qui est la pureté même, mais un parfum, comme on en répandait sur la tête d'Aaron; mais moi, je le répandrai sur ses pieds, sur ses pieds qui ont foulé cette terre qu'il aime tant, sur ces pieds qui un jour quitteront cette terre, pour aller vers son Père. 

Et le jour où nous commençons à célébrer la fête des pains sans levain, il est venu, avec ses disciples, et en particulier Jean, ce petit jeune si beau, que j'aime bien. Bien sûr Marthe a voulu faire les choses en grand, car nous n'avions pas pu vraiment le remercier. Et comme d'habitude elle s'est affairée, enfin elle en a fait voir de toutes les couleurs aux servantes. Lazare, lui, n'est pas encore vraiment remis, il reste à côté de Jésus. Et le repas a commencé; et c'est là qu'au fond de moi j'ai su que le moment était venu de répandre ce parfum sur ses pieds. 

Dès que j'ai cassé le col du flacon qui était rempli de parfum, l'odeur a commencé à se répandre, et tous les convives ont arrêté de manger. Ils me regardaient, ils se regardaient. Jésus souriait. Je suis allée vers lui, et j'ai versé le parfum sur ses pieds, il avait l'air tellement heureux, mais curieusement il y avait aussi de la tristesse dans son regard. A quoi pensait-il?

Et j'ai dénoué mes cheveux, et j'ai essuyé ses pieds, ses beaux pieds. Un peu pour lui donner de la tendresse, comme une mère essuie les pieds de son tout petit. Alors mes cheveux sont devenus odorants, et lui et moi, nous avions la même odeur; lui, moi et même les convives. Nous étions comme enveloppés par un cocon de senteurs. J'aurais voulu que le temps s'arrête. C'était comme si dans toute la pièce il y avait une voûte d'odeur, une voûte de douceur, une voûte sous laquelle nous étions comme des frères. 

Mais Judas - et celui-là il me fait peur - a pris la parole, en disant que j'aurais dû lui donner le parfum, qu'il l'aurait vendu et qu'on aurait pu faire du bien aux pauvres. Mais moi, ce n'était pas ce que je voulais. Et je ne voulais rien avoir à faire avec lui. 

Heureusement Jésus a pris ma défense, mais avec douceur. Il a dit que des pauvres il y en aurait toujours, mais que lui, il ne serait pas toujours là, et mon cœur a frissonné; et il a dit que ce que j'avais fait, c'était de faire pour lui ce que l'on fait pour les morts. Et là, mon cœur a encore plus frissonné. Mais je sais bien au fond de moi que ses jours sont comptés, il l'a dit à ses proches. 

Le repas s'est terminé, ceux qui étaient venus de Jérusalem, un peu en curieux, sont repartis et je suis sûre qu'ils sont allés faire leur rapport aux grands prêtres; et tels qu'ils sont, ils vont vouloir tuer aussi Lazare, parce que ceux qui viennent le voir comprennent que quelque chose doit changer.

J'ai hâte que cette Pâque soit finie. J'ai peur pour lui, j'ai peur pour nous, peur de le perdre. Mais je le suivrai jusqu'au bout. 

 

mercredi, mars 10, 2021

Matthieu 18, 35: "si chacun d'entre vous ne pardonne pas à son frère du fond du coeur"

 A partir de la parabole du débiteur impitoyable - Mt 18,21-35

 

C'était l'évangile proposé hier, mardi de la troisième semaine du temps de Carême. C'est un texte avec lequel j'ai du mal. Il a fallu presque deux jours pour que ce texte, d'un coup, prenne une autre dimension, que je sorte de ce que j'avais pu lire, pour comprendre que la "logique de Dieu" n'a rien à voir avec la logique des hommes, et qu'il se joue de nos petits calculs bien mesquins; parce que sa logique à lui, c'est celle du cœur (finale de ce texte: pardonner du fond de votre cœur). 

 

J'ai lu beaucoup de commentaires sur ce texte, sur le fait que le serviteur impitoyable a oublié que derrière le don (la remise de la dette), il y a le donateur. 

 

Il y a les commentaires qui font des parallèles avec la prière du Notre Père: "Remets-nous nos dettes, comme nous remettons leurs dettes à nos débiteurs" et "Car si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes". Mais pour pardonner, nous avons normalement en tant qu'enfants été pardonnés par nos propres parents, et c'est cet apprentissage qui permet la bienveillance envers les autres. On passe quand même ici du juridique (qui a des règles précises dans le Lévitique) à quelque chose de différent, la notion de faute.

 

Ce texte se trouve dans le chapitre 18 de Matthieu, qui est consacré au "vivre ensemble", donc aux règles qui doivent avoir cours dans la jeune communauté des disciples de Jésus. Se pose à partir du verset 15 la question du péché commis par un frère contre un frère, et du rôle de la communauté qui peut exclure; et ensuite celle du pardon, ce qui paraît assez logique. 

 

On peut noter que les mots rembourser, dettes, sont sont omniprésents, ce qui renvoie presque à du juridique, comme dans le passage précédent (Mt 18, 15-18) qui est centré sur le péché.. 

 

Je vais dans un premier temps laisser ce débiteur qui ne se laisse pas fléchir raconter ce qui s'est passé, puis j'analyserai le texte à ma manière, et enfin je proposerai une interprétation.

 

 

L'homme raconte

 

Il paraît que le maître est revenu d'une longue absence et qu'il va voir avec chacun d'entre nous ce que nous lui devons. L'ennui, c'est que moi, ça fait des années et des années que j'emprunte, parce que je suis un joueur et que je perds et je perds; et je gagne et je reperds. Peut-être qu'il n'aurait pas dû me laisser emprunter autant. Alors je vais essayer de m'enfuir, parce que c'est sûr que je vais être vendu moi et ma famille, je vais perdre les quelques biens que ma femme a réussi à garder, et ce sera pour toute notre vie. C'est de sa faute à lui, d'abord, il n'aurait pas dû me laisser m'endetter à ce point là. 

 

Seulement je n'ai pas pu prendre la fuite, parce que les autres employés, à qui je dois aussi des sous, même si certains m'en doivent, m'ont rattrapé. Ils m'ont conduit manu militari devant lui. Et Là j'ai peur, très peur. 

 

Il ne me reste qu'une chose à faire: jouer le tout pour le tout, lui demander de prendre patience, prendre un air contrit, me jeter à ses pieds. C'est ce que j'ai fait, et curieusement ça a marché. Il est étonnant ce maître, et maintenant je ne suis pas en prison; ma dette est remise, et je peux reprendre ma vie. Que ma femme va être contente!

 

En sortant, j'étais sur un petit nuage! Mais j'ai croisé un de mes amis qui me doit de l'argent. Ce n'est pas énorme à côté de ce que moi je devais, mais je n'ai aucune ressource. Alors mon sang n'a fait qu'un tour, je lui ai sauté à la gorge en lui demandant de me rembourser sur le champ. Il m'a supplié d'être patient, mais j'ai trop besoin de cet argent alors je l'ai fait mettre en prison, lui et sa famille. Quelques jours ont passé, et je coulais des jours assez heureux; seulement j'avais oublié que dans une ville, finalement tout se sait. Les autres ont su ce que j'avais fait et ils m'ont dénoncé au maître. Celui-ci m'a convoqué, et là, je savais que ça sentais mauvais pour moi. Je ne sais pas pourquoi je me suis conduit ainsi, mais quand la colère me prend, rien ne m'arrête. Et après tout, cet argent il me le devait. 

 

Le maître lui, était très en colère, je n'ai rien pu dire. Il criait en me disant que lui avait eu pitié de moi et moi j'aurais dû faire pareil. Et il m'a livré à la justice et me voilà mis en esclavage moi, ma femme et mes enfants pour un nombre d'années que je ne peux même pas calculer. Pourtant ma dette, il me l'avait bien remise, pourquoi ai-je été aussi stupide? 

 

Raconté comme cela, c'est l'histoire d'un type mauvais, qui ne pense qu'à lui, qui ne sait pas ouvrir les yeux, qui ne se rend pas compte de la chance qu'il a d'avoir quelqu'un qui lui remet sa dette - pourtant énorme, et qui au final est obligé de subir sa peine. 

 

Analyse du texte

 

C'est une analyse où je souligne certains mots qui me paraissent importants, et où je me laisse aller, au fil de la plume, à commenter, à laisser venir assez librement ce que cela me dit.

 

21 En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander: «Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois?» 

22 Jésus lui répondit: «Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.» 


Bien sûr, il faut faire un parallèle avec le livre de la Genèse (Gn 4,24): "Caïn sera vengé sept fois et Lamek soixante-dix -sept fois". Mais Jésus remplace vengeance par pardon, et c'est encore plus...

 

Pauvre Pierre, qui devait trouver que pardonner sept fois, c'était déjà beaucoup. Et ce que Jésus répond, c'est quasiment impossible; ce qui laisse penser qu'on est dans un autre registre. Et puis, le juste pèche sept fois par jour. Mais faute et péché, est-ce la même chose? Je ne le pense pas.

 

Il est question ici du nombre de fautes: pas du temps, ou de la durée. Je veux dire que si quelqu'un commet envers moi sept fautes dans la même journée, ce n'est pas la même chose que si c'est en une semaine ou en un mois. La faute (mais il faudrait savoir si le mot grec est différent du mot employé pour parler du péché), c'est souvent quelque chose que l'autre ne fait pas exprès, mais qui peut tout à fait insupporter, voire même faire exploser. Faut-il se laisser faire, faut-il répondre systématiquement oui à l'autre, si - conscient de sa faute - il demande pardon? 

 

La réponse de Jésus est sans équivoque: toujours pardonner. Et soixante-dix fois sept fois, c'est de la démesure. Et je crois que c'est bien là que se trouve la pointe de la parabole: ne pas rester dans le "compter", parce qu'avec Dieu, ça ne fonctionne pas comme ça.

 

 

23 Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. 

24 Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent). 

25 Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. 

26 Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.” 

27 Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette

 

Ce qui est étonnant, c'est qu'on est dans une scène presque banale d'un roi (d'un maître, d'un gros propriétaire) qui veut régler ses comptes, à un moment donné; s'agit-il de quelque chose qui peut évoquer la fin des temps? Et avant même qu'il ne commence à "rendre justice", on lui amène un homme qui très certainement voulait prendre la fuite. Et là, ce sont les autres, les frères si on peut dire, qui ne le laissent pas faire. Il faut dire que cet homme là, clairement, doit beaucoup plus que les autres. De qui est-il le prototype? Peut-être justement de nos dettes envers Dieu, dont nous ne nous rendons pas compte, mais que les autres comptabilisent ... 

 

La suite on la connaît: il y a la demande, la promesse; et la compassion finalement très étonnante du maître de ce serviteur. On n'est plus dans le registre du maître implacable face à son serviteur; c'est autre chose qui se passe. Il y a de la pitié, il y a de l'amour. Et là normalement le serviteur devrait être éperdu de reconnaissance et se précipiter chez lui, par raconter à sa femme, la bonté de leur maître. Et "le remettre sa dette" va s'opposer au "rembourse ta dette" du verset suivant. 

 

28 Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !”

29 Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait: “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.” 

30 Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.

31 Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. 

 

C'est donc la même scène, mais cette fois c'est le premier qui a la place du maître, et qui n'agit pas du tout comme ce dernier. C'est aussi parfaitement symétrique par rapport à la première scène. Mais, Il y a eu en plus un acte très violent, presque un désir de meurtre (l'étrangler). Cela peut jouer dans la phrase "serviteur mauvais" qui sera employée par la suite. Et "serviteur mauvais", cela renvoie aussi à la parabole des talents, où le serviteur n'a pas compris qui était ce maître qui lui confiait cette somme. 

 

 

32 Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. 

33 Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?” 

34 Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. 

 

35 C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

 

 La "sentence" qui termine cette histoire, c'est voici ce qui vous arrivera si vous ne pardonnez pas à votre frère, du fond du cœur. Et là, c'est autre chose que pardonner du bout des lèvres. Cela montre aussi que quand Dieu pardonne, il pardonne du fond du cœur. Et de cela, Pierre fera l'expérience, bien plus tard, après la résurrection en Jn 21,15-17.

 

    La pointe de la parabole: sortir de la logique du nombre.

 

La pointe de cette histoire pour moi, c'est de ne pas s'empêtrer dans du juridique, dans de l'obsessionnel, parce qu'avec Dieu ce n'est comme cela que ça se passe. Passer de 7 fois à 70 fois 7 fois, c'est complètement fou...


Remettre une dette qu'on ne peut pas se représenter (comme la dette de la France en ce moment), c'est complètement fou. Cela brise toutes les références.

 

Dieu n'a pas besoin de compter. Ce qui compte pour lui, c'est justement de ne pas entrer dans une relation de compte, mais d'amour. 

 

Si ce n'est pas possible à un moment donné, parce que l'homme n'est pas prêt à ce fonctionnement-là, alors oui, le juridique pourra reprendre le dessus, mais c'est bien dommage et ce n'est pas la démarche désirée par Dieu, même si une justice doit être rendue.

 

Si Jésus parle du cœur, pardonner de tout son cœur, c'est que si on pardonne avec son cœur, on ne compte plus. On sort de la logique du donnant-donnant, de la rétribution, pour entrer dans la logique de l'amour qui sera la logique de Jésus: logique de la Croix.. 

 

Ce que je veux dire, c'est que quand Pierre pose la question du pardon en termes juridiques, Jésus, par la démesure, fait sauter cette conception étriquée. Et il enfonce le clou en montrant que Dieu (le roi, le maître) ne rentre pas dans cette manière de fonctionner. Peu importe la somme, il ne se place pas dans le juridique, mais s'il fait grâce, s'il a pitié, c'est que cela change d'ordre. 


J'ai envie de dire que cela se passe dans l'affectif, et que ce qui est demandé aux disciples, c'est de sortir d'une logique de rétribution pour entrer dans une logique de l'amour. C'est ce que le serviteur mauvais, au cœur fermé, n'a pas été capable de comprendre.

 

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dimanche, mars 07, 2021

Luc 15, 14. Il avait tout dépensé quand une famine survint dans le pays et il se trouva dans le besoin.

J'ai raconté, dans un commentaire sur le chapitre 15 de Luc, les paraboles de la miséricorde, https://giboulee.blogspot.com/2016/09/les-paraboles-de-la-misericorde-luc-15.html , ce que le père de la parabole a pu ressentir. 


J'ai raconté très récemment ce que l'aîné, celui qui est le modèle pour les scribes et les pharisiens qui récriminent contre Jésus, a pu vivre au moment où son frère, modèle des impies, est revenu à la maison.


Ce matin j'ai eu envie de compléter le tableau (peut-être manque-t-il une figure féminine), en me penchant sur le vécu de celui qu'on appelait autre fois le fils prodigue, ce prototype de ceux qui vivent mal mais qui sont capables de rentrer en eux-mêmes et de se mettre en route.


Matthias, le benjamin, celui qui est sûrement considéré comme un impie, raconte

 

Je dois dire que cette famille où l'on n'a aucun droit sauf celui de travailler, d'aller à la synagogue, de respecter la Loi, elle me gonfle. Impossible de vivre sa vie, de faire ce que l'on veut. Alors on pensera de moi ce qu'on pensera, et je suis sûr que mon frère aîné va hurler, mais je me tire. Celui-là ce Samuel, qu'est ce qu'il est pénible! Quand on était petit c'était bien, il me défendait, mais maintenant il se prend pour mon père, il critique tout, tout le temps, et il a une vie dont je ne veux sous aucun prétexte. Moi je m'appelle Matthias, mais je ne crois pas que je sois un cadeau! Moi, je veux vivre comme je l'entends, avec mes règles à moi.

 

J'ai un peu parlé avec des amis, qui comme moi ne supportent plus leur famille; et ils m'ont dit que j'avais le droit de réclamer ma part d'héritage. Faire comme si mon père était mort, c'est étonnant, mais c'est permis, alors je l'ai fait. Je ne veux pas attendre, je veux ce qui me revient: je veux dire l'héritage de mon père, gonflé par celui de ma mère. Et ce qui m'a étonné, c'est que ça s'est fait facilement, comme si mon père s'y attendait. 


Alors à moi la belle vie! Parce que les champs, les moutons, les bœufs, ça ne m'intéresse pas. Ce que moi, je veux, c'est des sous pour vivre comme je l'entends, me faire des amis, avoir des filles, me saouler, et même si je dois comme on dit brûler la chandelle par les deux bouts, c'est ce que je veux; et aussi me casser très loin d'eux.


Et les sous je les ai eus! Et je suis parti, là où les filles sont plus belles, là où les filles sont jolies, là où on peut vivre, là où on peut boire jusqu'à plus soif.

 

Là où je suis allé, je me suis fait plein d'amis, qui venaient à mes fêtes. J'avais de l'argent plein les poches, alors ils étaient là. Seulement, les meilleures choses ont une fin. Une famine est arrivée, et tous les prix se sont mis à flamber. Ceux que je croyais être des amis ont disparu, et je me suis retrouvé seul, sans rien; et j'ai eu faim, tellement faim, faim de nourriture, mais aussi faim liée à la solitude. 

 

Et j'ai fini par trouver un marchand de porcs qui a bien voulu m'embaucher pour que je garde ses bêtes. Eux ils avaient des glands à satiété, et moi je les regardais et mon estomac se tordait en moi et à force de les regarder, j'avais l'impression de devenir comme eux: sale, laid, ne pensant plus qu'à manger, et cela ça ne me plaisait pas.

 

Et je ne suis mis à penser, surtout que je n'avais que ça à faire... Peut-être qu'il était temps de rentrer un peu en moi-même, de réfléchir à comment j'en étais arrivé là. Peut-être que j'aurais dû employer mon argent autrement, penser à faire des réserves. Mais je ne l'ai pas fait. 


Par contre ce que je sais, c'est que dans la maison de mon père, il y a des ouvriers qui sont mieux payés que je ne le suis, et surtout qui ont de quoi manger. 


Alors mon orgueil, je vais faire une croix dessus, et je vais me lever.  Je ne veux plus rester vautré à garder des cochons, et j'irai chez moi, enfin chez lui, mon père. Et quand je le verrai, je lui dirai que j'ai péché contre le ciel et contre lui (c'est une phrase qui lui plaira sûrement), que je ne suis plus digne d'être appelé sont fils (et peut-être qu'il ne me reconnaît plus comme son fils, qu'il m'a renié, un peu comme moi je l'ai renié); et je lui demanderai qu'il me traite comme un de ses ouvriers. Au moins j'aurai à manger, même si c'est la honte. Il faut bien que je me sorte de là.

 

Et je suis parti. J'ai mendié sur la route, et je n'étais vraiment pas fier de moi, surtout que certains m'ont reconnu et ont vu ma crasse et ma misère. Quand je suis arrivé au domaine, à ma surprise j'ai vu mon père qui déboulait littéralement vers moi, comme s'il m'avait attendu. Moi qui pensais qu'il m'avait renié, je n'en croyais pas mes yeux. Et j'ai eu du mal à lui dire ma jolie petite phrase que j'avais si bien préparée, cette phrase qui reconnaissait que j'avais péché contre le ciel et contre lui, que je n'étais plus digne d'être appelé son fils… 


Sauf que ma phrase je ne l'ai pas terminée. Il m'a pris dans ses bras, il m'a regardé avec un tel regard, que je me suis senti fondre.. Je suis redevenu son fils, son petit, son benjamin, son aimé...

 

Il a appelé ses serviteurs, il leur a ordonné de me vêtir, de me mettre des sandales, de passer un anneau à mon doigt et de préparer un festin. Bien sûr, je suis entré dans la maison et j'ai eu droit à un bain... Et ça a été la fête, et quelle fête! Je me sentais presque le roi, sauf qu'à dire vrai, je n'avais pas très faim... Mon père avait un sourire comme je ne lui en avais jamais vu.

 

Là où il y a eu un problème, c'est quand mon frère est arrivé. Comment pouvait-il comprendre? Il était comme enragé contre mon père. Moi je me faisais tout petit mais en même temps, j'étais à l'abri de cette colère dirigée comme mon père.

 

Il ne voulait pas entrer; il était fou furieux. Il a dit qu'il ne comprenait pas pourquoi on avait tué le veau gras pour moi, un moins que rien, alors que lui, on ne lui donnait même pas un agneau pour faire la fête. 

 

Et là mon père lui a dit que tout ce qui était à lui lui appartenait, et surtout qu'il fallait faire la fête parce que pour lui, j'étais revenu à la vie. 

 

Oui, je suis revenu à la vie. Il a juste fallu que je me lève que je quitte cette fange qui essayait de m'aspirer; et les bras de mon papa se sont ouverts, et j'ai retrouvé ma place. Peut-être que si je n'avais pas vécu comme cela, je n'aurais jamais pu comprendre qui était mon père. Car le père qui est le mien, il n'est pas comme les autres.