mardi, février 11, 2020

"Jésus se lève de table, dépose son vêtement, prend un linge".. Jn 13,4


Nous avons lu en groupe le chapitre 13 de l'évangile de Jean, qui est le récit du dernier repas de Jésus avant la Passion, récit très différent de ce que l'on trouve dans les évangiles synoptiques.

Au moment de travailler ce texte, pour expliquer la structure et le sens de ce chapitre, j'ai ressenti une énorme difficulté à faire un "travail" que j'appellerais un peu scientifique, et un peu théologique. 

Que cette difficulté vienne de la narration, c'est plus que possible, c'est le style de Jean. Mais ce que j'ai pu lire par ailleurs sur ce chapitre complique encore plus. Dire que le lavement des pieds est une manière pour Jésus de mimer sa mort et sa résurrection, objectivement j'ai du mal.

La réaction de Pierre, quelque part je la comprends; surtout que Jésus insiste bien sur le fait qu'il est Maître (et pas rabbin, mais Maître, comme Dieu est maitre de l'univers) et Seigneur: donc qu'il est présence de Dieu aujourd'hui sur cette terre et que se laisser laver les pieds, ce n'est pas si facile. D'autant que c'est vraiment un travail d'esclave. Dans le livre de la Genèse, quand "les trois visiteurs arrivent" au chêne de Mambré, Abram, fait apporter de l'eau, mais personne ne se propose pour leur laver les pieds..

Quant à Judas, cela reste toujours compliqué. Qu'est ce qui s'est passé dans cet homme, compagnon de la première heure, pour qu'il "trahisse"? On ne trahit pas sans raison: amour, pouvoir, argent …

Et puis, il y a le disciple que Jésus aimait, qui apparaît ici pour la première fois.

Et la demande explicite de Jésus de nous aimer les uns les autres comme lui l'a fait, c'est-à-dire en allant jusqu'au bout de la volonté de son Père, car c'est ainsi que Lui a rendu Gloire et que nous nous pourrons humblement le faire, ce n'est pas si simple.

 Alors j'ai pensé à raconter des regards croisés sur ce repas, sur ce dernier repas, sur ce geste, comme pour en faire surgir quelque chose de nouveau, et j'ai laissé parler ces hommes, Judas Pierre, Jésus et le disciple que Jésus aimait, chacun à leur manière, chacun avec sa sensibilité, mais aussi avec son histoire.


Ils racontent le lavement des pieds


Judas raconte:

Je ne sais plus ce que je dois croire, je ne sais plus ce que je dois faire. Jésus, il a été mon maitre, il m'a appelé dès le début. Il m'a demandé de gérer les finances, alors qu'il aurait dû le demander à Matthieu. C'est loin d'être facile, et souvent on m'a regardé de travers. On m'a même accusé d'en mettre dans ma poche comme les publicains. Et cela, jamais je ne l'ai fait. Ils peuvent penser ce qu'ils veulent, ça m'est bien égal. 

Quand nous avons été au repas organisé pour célébrer le retour de Lazare à la vie, il y a eu ce geste stupide de Marie. Elle a versé du parfum sur les pieds de Jésus. Ce parfum, si elle nous l'avait donné, on aurait pu en tirer un bon prix.. Mais lui, il s'est laissé faire. Et ça je n'ai pas compris. C'est comme s'il était devenu une femme, avec ce parfum. Un homme parfumé, vous vous rendez compte? 

Mais qu'est-ce qu'il devient, celui que je pensais être celui qui allait prendre le pouvoir, et renverser ces prêtres à la solde des Romains. Mon nom est Judas; et des Judas célèbres, comme Judas Maccabée ou Judas le Galiléen(1), il y en a. Et moi, je veux être célèbre comme eux. Au lieu de ça, Jésus, il parle de mourir, il parle de se laisser faire. Et je ne comprends pas et je veux partir, et le faire partir. Peut-être que je pourrais prendre sa place, et ne pas échouer comme lui. Enfin je me posais des questions jusqu'à ce soir. Parce que ce soir, ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

On est tout près de la Pâque, et il a voulu faire un repas. Encore trouver l'argent.. Bon, passons. Mais voilà que pendant le repas, il se lève, il pose son manteau, il prend un linge, un grand drap blanc qui me fait penser un peu à un linceul, il se le met autour des reins, et là, il m'a fait pensé à ce que Moïse avait prescrit: vous mangerez l'agneau en grande hâte, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Un peu comme si quelque chose de la Pâque se rejouait. Et il a versé de l'eau dans une cruche et il s'est mis à nous laver les pieds. Nous laver les pieds comme le fait un esclave!

Non, ce n'est pas le Maître que j'avais choisi de suivre. Bien sûr, il a dit que c'était lui qui nous avait choisi, mais moi, je sais que si je l'ai choisi, si j'ai supporté beaucoup, c'est pour que mon pays redevienne Israël, le pays donné par Dieu à notre père Abraham, pas une province romaine. Quand il est arrivé à moi, j'ai eu l'impression qu'il passait beaucoup de temps à laver mes pieds, pourtant mes pieds ne sont pas si sales. Il me regardait, mais moi, je ne voulais pas le regarder; j'étais en colère contre lui. Avec Pierre, ça a été encore autre chose, parce que lui, il ne voulait pas que Jésus fasse ça. Une fois de plus, Jésus l'a remis à sa place, il lui a dit qu'il ne comprendrait que plus tard, comme si on allait pouvoir comprendre une telle absurdité; qu'il fallait qu'il se laisse faire, pour avoir part avec lui. Qu'est ce que ça veut dire ça? Bref, au fond de moi, j'étais en colère.  

Ensuite, il a enfoncé le clou, en disant que ce geste là, ce geste de se mettre aux pieds de l'autre, il fallait le refaire entre nous. Je sais bien que souvent on se demande qui est le plus grand entre nous, et que plus d'une fois il nous a dit que le plus grand devait se faire le plus petit, mais là.. Je trouve que ça dépasse les bornes. Et le repas a repris, mais la colère grondait en moi. Je ne comprends pas ce qu'il cherche.

J'ai vraiment l'impression qu'il veut mourir, tout abandonner; et en plus il dit que c'est son Père qui lui demande ça. S'il nous aimait, s'il nous aimait vraiment, il ne ferait pas ça. 

Et voilà que d'un coup, il dit que l'un d'entre nous va le trahir. On s'est tous regardés, moi j'avais du mal à masquer ma colère. J'ai vu Pierre qui demandait quelque chose à un des disciples qui était tout proche de Jésus; je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, mais la colère a explosé en moi, je me sentais exclu...

Curieusement Jésus m'a donné une bouchée de pain trempée dans la sauce, je sais que c'est un geste de partage, mais ça m'a mis encore plus en colère; je me sentais comme un petit enfant à qui on donne la becquée, alors que je suis un homme moi, un vrai homme. Et c'est à ce moment que ces pensées qui étaient en moi ont pris forme: je vais aller dire aux prêtres que je sais où il est, comme cela il sera arrêté et nous pourrons repartir à la conquête du pouvoir. Je ne sais plus si c'est bien ou mal, mais je crois que c'est ce que je dois faire. Et à ce moment là, il m'a dit: "Ce que tu as à faire, fais le vite", et je suis sorti. Il faisait nuit, comme il fait nuit dans mon cœur.

(1) "Judas le Galiléen", "Judas le Gaulanite" ou "Judas de Gamala", personnage souvent identifié à Judas fils d'Ézéchias, est un chef révolutionnaire qui dirigea une révolte en Judée au moment où celle-ci devint une province romaine, en l'an 6. Associé à un pharisien nommé Sadoq, il s'oppose alors par la violence au recensement fiscal effectué par Quirinius. Il serait le fondateur d'un mouvement que Flavius Josèphe désigne sous le nom de "Quatrième philosophie" et qu'il rend responsable de la destruction du Temple de Jérusalem. Il est souvent identifié à Judas fils d'Ézéchias qui dirigea une révolte en Galilée au moment de la succession d'Hérode le Grand (mort en 4 av. J.-C.).


Pierre raconte:

Encore un repas, avant le repas pour célébrer la Pâque, mais j'ai un pressentiment, ce repas d'aujourd'hui, est ce que ça ne serait pas son dernier repas? Et puis le repas chez Lazare, il m'est resté sur l'estomac. Parce que Jésus a parlé de son enterrement, donc de sa mort, et moi, ça je ne veux pas, sauf que je sais que rien ne peut le détourner du chemin que celui qu'il appelle son Père lui a demandé de prendre.

On n'était pas très joyeux à dire vrai. Un peu comme un repas d'adieux. Et voilà que d'un coup il se lève, il dépose son vêtement, et moi j'ai pensé à ce jour où il avait dit qu'il déposait sa vie pour ses brebis, et ça m'a fait peur. Ensuite il a pris un linge qu'il a noué à sa ceinture, et moi j'avais l'impression qu'il était ceint comme on doit l'être quand on mange l'agneau pascal, sauf que l'agneau n'est pas là, sauf si c'est lui...

Puis il a mis de l'eau dans une cruche et il s'est mis à nous laver les pieds. Il dénouait nos sandales, il prenait nos pieds dans ses mains, il les touchait, il les regardait, il prenait soin de nous, comme notre mère autrefois; et moi, de le voir à genoux comme ça, c'était insupportable. Il est celui que je reconnais comme mon Seigneur et comme mon Maitre: le voir faire ce travail d'esclave, je ne veux pas, je ne peux pas. Alors, quand il est arrivé à moi, j'ai dit non. 

Mais là, il m'a regardé comme il sait le faire, avec ce regard qui fait chavirer (et moi un pêcheur, chavirer je sais ce ça veut dire), et il m'a dit que s'il ne me lavait pas les pieds, je n'aurais pas de part avec lui. Je pense qu'il veut dire que si je n'accepte pas, il me mettra dehors. Alors j'ai eu de la peine, et je lui ai demandé de me laver certes les pieds, mais aussi mes mains qui sont tellement maladroites et ma tête qui est si dure.

Il a dit que les pieds ça suffisait, que je ne pouvais pas comprendre maintenant, que tous nous avions pris un bain, que les pieds c'était suffisant. En soi, il a raison, mais je ne comprends pas bien. Il a dit qu'on était pur, propres, mais pas tous. Il veut dire quoi?

Puis il a dit que ce geste là, on devrait le refaire entre nous. Que si lui il l'avait fait, ce n'était pas pour rien. C'était nécessaire. Il avait repris son vêtement à ce moment là, et pour moi, j'ai eu l'impression qu'il était redevenu plein de puissance. Comme s'il l'avait perdue avant, sa puissance. Je ne sais pas expliquer.

Et surtout il nous a dit qu'il nous ordonnait de faire cela entre nous, faire comme lui il avait fait. Et puis le repas a continué. Il m'a semblé que quelque chose se passait, qu'il était troublé, inquiet, et voilà qu'il dit que l'un de nous va le trahir. On sait bien que sa tête est mise à prix, on a même entendu dire que la tête de Lazare l'est aussi; mais que nous on le trahisse, ce n'est pas pensable. Et pourtant..

J'ai demandé à Jean, ce disciple qui est souvent avec nous, qu'il demande, lui, à Jésus qui ce serait, et voilà que Jésus donne une bouchée à Judas et que celui-ci sort. Mais ce n'est pas possible. Il a dû se tromper, Jésus.

Puis le repas a continué, mais ce n'était plus pareil. Quand Judas est sorti, il y a eu comme du froid qui est entré dans la salle. Et Jésus s'est mis à parler, à nous parler à nous. Il nous a appelé ses petits enfants. C'était nouveau. Il nous a dit qu'il nous donnait un commandement nouveau, nous aimer les uns les autres, comme lui nous avait aimés. C'est la première fois qu'il emploie ce mot, enfin qu'il l'emploie vraiment. Nous aimer comme lui nous aime, ça veut dire quoi? Il n'y a pas longtemps, il avait dit que le berger donne sa vie pour ses brebis, alors est ce de ça dont il parle?

Il a dit que ce serait à cet amour qui n'est pas un amour banal, enfin je dis ça, parce que je ne sais pas le dire autrement, que nous serions reconnus comme ses disciples. Je pense qu'il parle de ce qui va advenir quand lui ne sera plus avec nous, mais je ne voulais pas y penser. Seulement il a dit que là où il allait nous ne pouvons pas venir. Cela, c'est la troisième fois qu'il le dit. 

Comme je suis un peu fanfaron, j'ai rétorqué que moi je donnerais ma vie pour lui, et que je resterai avec lui. Il m'a regardé et m'a dit qu'avant que le coq ne chante, je l'aurai renié trois fois. Et là, je n'ai pas su quoi répondre.


Jésus raconte:

Il y a eu Cana, il y a eu ces repas au bord du lac où j'ai multiplié le pain, il y a eu ce repas à Béthanie où je me suis laissé faire par Marie quand elle a oint mes pieds en vue de ma sépulture; et ce soir il y a ce repas, qui est le dernier que je vais partager avec eux. Ensuite, ce sera ma mort, et encore plus tard, ma vie dans la plénitude avec mon Père. Mais ce soir, c'est le dernier repas. Ils sont tous là, et ils ne comprennent pas. Je voudrais tant que le Paraclet soit sur eux, pour qu'ils comprennent, mais ce sera pour après.

Ce soir, je vais leur donner un commandement nouveau, même si ce commandement est déjà dans le livre du Lévitique au chapitre 19. Mais je voudrais qu'ils comprennent qu'être mes disciples, c'est être dans l'amour, c'est être prêt à donner sa vie pour que les autres vivent. Qu'ils n'ont pas à choisir qui doit ou ne doit pas être aimé. Est ce qu'ils aimeront Judas quand il aura accompli ce qui est prévu pour lui? Car je sais que Judas va me trahir, parce qu'il ne supporte pas que je ne réponde pas à ses attentes, que je ne le rende pas glorieux comme ce Judas Maccabée qu'il admire tant; mais je vais à lui aussi laver les pieds, comme aux autres. Il faut qu'ils comprennent que ce geste là est fondamental. 

Ils aiment tellement savoir qui est le premier, qui est le plus grand, qu'en refaisant ce geste ils comprendront que se mettre au pied de l'autre, le soigner, le regarder, être avec lui sans vouloir faire autre chose que de le respecter et peut-être même de me voir en lui, c'est cela la marque du disciple, la marque de ceux qui m'aiment et qui un jour donneront leur vie pour que ma parole donne la vie au monde.

Et puis, quand j'ai fait ce service, en quelque sorte en ôtant mon vêtement, en ayant juste ce linge noué autour de ma taille, c'est un peu comme si je leur disais que dans quelques heures je serai ainsi, allongé nu sur une croix, puis allongé dans mon tombeau; que j'allais tout perdre; que comme le dit le prophète Isaïe, je serai l'agneau qui se laisse conduire à l'abattoir, je n'ouvrirai pas la bouche.

En faisant cela, c'est un peu comme si je leur faisais, comme autrefois Josué, traverser les eaux du Jourdain ou comme Moïse les eaux de la mer. Passer par l'eau, être baptisé dans la mort, en sortir lavé, en sortir purifié. Comprendront-ils?

Mais là, j'ai encore beaucoup de choses à leur dire, sauf qu'ils ne vont pas retenir.

Comme je pouvais m'y attendre, Pierre a fait sa forte tête. Alors j'ai insisté et il a laissé faire, mais je sais qu'il n'a pas compris. Un jour il comprendra, quand le Paraclet sera venu sur eux, mais pour cela, il faut que moi je parte, et même si je le sais, même si j'attends ce moment, le trouble en moi est grand. Comment leur faire comprendre qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime. 

Eux je les aime, mon Père je l'aime, mon Père m'aime, et cet amour là, cet amour qui nous relie l'un à l'autre, je veux le leur donner. Seulement le don passe par ma mort; et j'ai peur, parce que je suis un être de chair et de sang. Le chemin est là devant moi, et ils ne vont pas comprendre. Mais un jour, un jour très proche ils comprendront que je suis l'agneau qui se donne pour que la vie soit en eux, qu'elle soit en abondance, et qu'ils soient libérés du mauvais.


Le disciple que Jésus aimait raconte:

Quand j'ai rencontré Jésus la première fois, c'était sur les bords du Jourdain. Jean le Baptiseur a dit de lui qu'il était l'agneau de Dieu, qui portait, "enlevait" le péché du monde, ce péché qui fait que souvent Dieu nous rejette, nous humilie, nous fait comprendre que malgré les sacrifices dans le temple nous ne savons pas aimer. Il a dit l'agneau de Dieu, comme si celui là, comme l'agneau mangé juste avant de sortir d'Egypte, serait pour nous libération, libération du mal, libération des ténèbres, passage vers la lumière. Mais aujourd'hui, il me semble que les jours, les heures lui sont comptées.

Quand Marie, la sœur de Lazare, a versé sur ses pieds ce parfum de grand prix, j'ai bien vu que Judas tremblait de rage. Il a dit qu'au lieu de faire ça, il aurait mieux valu donner l'argent aux pauvres, mais je sais bien que ce n'est pas ça, surtout qu'au fond de nous, on pensait un peu la même chose. 

La Pâque est proche, toute proche, demain les agneaux seront immolés.

On avait commencé à partager le repas, et le voilà qui se lève, qui se dévêt presque entièrement, on l'a regardé comme s'il était un peu fou; qui prend un linge et le noue à sa ceinture, moi je pensais à la Pâque, à manger les reins ceints, les sandales aux pieds.

Il prend une grande cruche d'eau, et il se plie devant moi, il se met à genoux devant moi, et il me lave les pieds. Il prend son temps, tout son temps. Et moi j'aurais voulu que ça dure, l'eau qui s'écoule sur mes pieds, qui les lave, qui les purifie, parce que c'est cela que je ressentais, comme si toute la saleté accumulée s'en allait. Et c'était son cadeau à lui, pour moi et pour nous tous. Lui le Seigneur, il nous donnait ça. 

Ensuite il a lavé les pieds de Judas, les pieds de Thomas, les pieds de Philippe et il est arrivé à Pierre. Pierre, une fois de plus, il a fallu qu'il soit celui à la nuque raide. Enfin je le comprends quand même, parce que le Maître, en faisant cela, prend la place de l'esclave. Mais en ne se laissant pas faire, il n'a pas pu ressentir que ce lavement est purification. Alors Jésus lui a dit que s'il ne se laissait pas faire, il serait comme exclu, comme mis dehors. Pierre naturellement a forcé la dose: pas les pieds mais les mains et la tête. Sacré Pierre.

Ensuite Jésus a continué, puis il a remis ses vêtements et le repas a repris. Il nous a demandé quelque chose d'étonnant, de faire entre nous ce geste qu'il venait de faire. Eh bien ça ne sera pas facile du tout.. En même temps, nous mettre comme cela devant un frère, devenir son serviteur, ne pas être plus grand que lui, le reconnaître plus grand que moi, je pense que cela va empêcher bien des disputes pour savoir qui est le plus grand.

À un moment, un peu après, il a eu son sourire crispé, son sourire qui dit que ça va mal et il a dit que l'un d'entre nous allait le trahir. Moi, je sais bien qui ça sera, mais je ne le dis pas. Pierre m'a fait signe de demander à Jésus qui allait le trahir. Alors Jésus a pris un peu de pain, ce bon pain, et l'a trempé dans la sauce et l'a donné à Judas, qui n'a pas compris, qui n'a pas aimé et qui est sorti pour faire ce qu'il devait faire. Que va-t-il faire? Je m'en doute un peu, mais quel malheur que d'être le traître.. Comment pourrais-je me mettre à ses pieds et lui laver les pieds s'il revient parmi nous?

Et le repas s'est achevé, dans une certaine tristesse.

jeudi, janvier 30, 2020

La parabole du semeur. Mc 4, 1-20

Dans l'évangile de Marc, c'est la première parabole. Pour moi qui suis une visuelle, elle m'a toujours posé question. Ce semeur qui sème n'importe où, il est quand même un peu fada.

Près de chez moi il y a de grandes surfaces cultivées, et il est bien évident que celui qui sème ne le fait pas au hasard.

Je me suis toujours dit que semer sur des pierres, semer sur des ronces, semer là où la terre est trop tassée, c'était stupide; et les homélies qui commentent cette histoire ne me plaisent guère plus, avec ces endroits en nous, où il y aurait tous ces mauvais lieux où la graine ne pousse pas.

En essayant une nouvelle fois de penser cette parabole, j'ai vu une grande étendue de terre: que de la terre; de la terre nue, de la terre à semailles. Dans mon petit jardin, quoique je fasse, il y a des endroits où des orties poussent et pourtant je ne leur ai rien demandé, mais c'est comme ça; alors je me suis dit quand dans ce champ, il y a des endroits mauvais qu'on ne voit pas à l'oeil nu, mais qui existent.

Il y a donc des endroits où à un moment, des ronces vont pousser: on ne le voit pas quand on sème, mais les racines sont là, parce que la terre n'a pas été retournée assez profondément. Alors la graine va certes lever, mais les ronces aussi et elles vont étouffer ce que l'on a semé. Et les ronces, cela peut bien être, comme le dit Jésus, ces soucis qui sont là, qui font que oui, ce qu'on a entendu ou même fait, c'est bien, mais là, ce n'est plus possible, la vie est trop dure, Dieu ne devrait pas permettre ça...

Il y a un autre endroit, où il y a plein de pierres, qui font un peu comme un soubassement. Alors la graine est tombée dans la terre, elle a commencé à pousser, mais elle n'a pas pu s'enfoncer assez loin, parce que la couche pierreuse n'a pas permis que les racines puissent aller puiser de l'eau. Et quand la chaleur est arrivée, ça a séché sur place. Pour moi, la chaleur, ce peut être la colère, la convoitise, la jalousie, tous ces affects qui donnent un coup de chaud, et qui du coup détruisent.

Il y a aussi cet endroit qui a été un peu piétiné, mais ça ne se voit pas trop. N''empêche que là, le grain reste en surface. Dans les champs qui sont près de chez moi, il y a des dizaines, voir des centaines d'oiseaux, mouettes, corbeaux, étourneaux qui viennent se nourrir quand le grain a été mis en terre, je pense qu'ils sont capables avec leur bec de trouver le grain, pas la peine que la terre soit tassée. Mais si la terre est tassée, parce qu'elle a été un peu piétinée, alors elle ne peut prendre racine et heureusement elle sert à autre chose.

Je ne sais pas trop si on peut penser que c'est le diable qui empêche la graine de rentrer, qui fait pousser les ronces, qui laisse la couche pierreuse, mais c'est vrai que celui qui a ce champ livre un véritable combat pour que la terre produise son fruit.

Quant à ce que Jésus appelle la bonne terre, les rendements sont quand même bien différents, ce qui montre que la terre n'est pas travaillée partout de la même manière, qu'il peut rester des pierres, qu'il peut y avoir encore des ronces, des mauvaises herbes qui étouffent, et que par endroit la graine n'est pas entrée, mais ça pousse, et une moisson est possible.

Je sais que travailler la terre, la retourner, l'amender, c'est un sacré travail. Pour moi, c'est le travail de l'Esprit Saint de faire de ma terre quelque chose qui donne un tout petit peu de rendement. Sauf que le rendement ce n'est pas moi qui peut l'évaluer, et je ne sais pas si cela m'importe vraiment.

Car ce qui m'importe, ce sont les fleurs qui poussent en même temps que les épis, et ce sont ces fleurs là que j'ai envie de donner au semeur, à lui de les mettre dans un vase et de se réjouir avec moi de la beauté.

En fait, ce que j'ai envie de dire, c'est que  que se culpabiliser parce qu'il y a des zones de ceci ou de cela, qui empêchent le grain de la parole de pousser en soi, ça ne sert pas à grand chose. Avoir honte parce qu'il y a des pierres, parce qu'il y a des ronces qui se mettent parfois à pousser, ça ne sert pas à grand chose, sauf que lorsqu'on s'en rend compte, il faut bien les enlever ces racines, et pour cela, appeler l'Esprit Saint, ou comme le dirait celui que j'appelle mon accompagnateur, "le divin jardinier", à l'aide.

Se mettre martel en tête sur le rendement, alors que dans une autre parabole Jésus dit aussi que la moisson mise en terre pousse toute seule, ça ne sert à rien.

Par contre,  être dans la joie parce que ça pousse, dire merci quel que que soit le rendement, entrer dans la joie du semeur, pour moi c'est autrement plus important. Et surtout s'extasier devant ces fleurs qui sont beauté, en faire un bouquet, l'offrir au semeur, ça c'est l'important pour moi.


Voilà ce que j'avais envie de dire pour commenter cette parabole et qu'elle soit source de joie.


dimanche, janvier 19, 2020

"Comment ! Il mange avec les publicains et les pécheurs" Mc 2,16

L'appel de Lévi. 

Cet appel se trouve dans les synoptiques, plus ou moins développé. En ce moment c'est l'évangile de Marc qui est en lecture continue, et qui propose cet appel: Mc 2,13-17. Cela vient juste après la guérison du paralytique; et à sa manière, celui qui est derrière sa table est aussi un paralysé. Alors c'est une guérison qui se passe, une libération. Ce qui m'a frappée, c'est que Lévi (ici il n'est pas appelé Matthieu) donne ensuite un repas (un festin chez Luc). Et je pense que ce repas, auquel participent les autres collecteurs d'impôts, mais aussi des pécheurs, c'est le repas préparé par Dieu, avec des viandes savoureuses, pour les nations (Is 25,6). C'est un "beau repas". 

C'est un texte que j'ai déjà travaillé - http://giboulee.blogspot.com/2013/07/matthieu-lapotre.html, mais en relisant ce texte, j'ai eu envie de le dire autrement, de laisser parler quelqu'un qui a vu; finalement quelqu'un qui est un peu comme nous, qui se pose des questions, qui regarde; et que cela met en mouvement. 

Quelqu'un raconte

C'est quand même bizarre ce qui s'est passé. Vous savez, Lévi, le collecteur d'impôts, celui qui passe sa vie, assis à son bureau d'octroi, à calculer combien on doit payer pour tout ce qu'on a pêché ou cultivé, et qui s'en met plein les poches sur notre dos, eh bien il est devenu un disciple de cet homme qui est peut-être le messie que nous attendons, celui qui va nous libérer des Romains et de leurs injustes impôts. Car les impôts, vraiment, on en a assez, il y en a trop. Si ce Jésus pouvait nous libérer de ça, qu'est ce que ça serait bien, on pourrait vivre tellement mieux. Et s'il nous libérait carrément des Romains, alors là, je n'ose même pas en rêver. Mais après tout, le Dieu de nos pères nous a bien libéré des Égyptiens, et nous a donné à nous, et pas aux Romains, le pays où nous habitons.

Il faut dire que ce Jésus, il est étonnant. Pour un fils de charpentier qui n'a pas fait d'études, il a une sacrée autorité; il appelle, et on le suit. C'est ce qu'il a fait avec Simon et André, et avec les fils de Zébédée. Ils ont tout laissé en plan, leur barque, leurs filets, leur père même, et ils le suivent. Il enseigne, il fait des choses incroyables: il délivre les possédés, il guérit les malades et même les lépreux; il est capable de pardonner les péchés, et ça, c'est plus que surprenant; et souvent on ne sait pas où il est, où il va. Il est là, puis il disparaît. Ceux qui sont avec lui disent qu'il prie seul dans la montagne. 

Mais pour en revenir à Lévi, Jésus - qui cherchait manifestement un endroit où enseigner sur le bord du lac - est passé devant lui. Comme je n'étais pas loin, j'ai entendu qu'il disait "Suis-moi!", sauf que je ne savais pas trop à qui il s'adressait. Et j'ai vu Lévi se lever, avec un grand sourire, laisser son escabeau, laisser sa table, et le suivre.

Vous savez le Lévi, il ne s'en laisse pas conter, même si on pense du mal de lui. Il a la chance d'avoir eu un père qui était déjà comme lui collecteur d'impôts, un de ces collaborateurs des Romains, un de ces hommes qui nous font du mal et que nous détestons et que nous mettons au ban de notre société. D'ailleurs, je me demande comment Alphée, son père, va réagir, et qui va le remplacer. 

Bref, il l'a suivi, il l'a écouté; et puis il a invité Jésus et ses disciples à manger chez lui. Avec tout l'argent qu'il nous a pris, il pouvait faire un vrai festin et c'est ce qu'il a fait. Et du coup, tous ses amis collecteurs d'impôts sont venus et aussi plein plein de gens qui voulaient je crois rencontrer Jésus, tous ces gens dont nous savons qu'ils ne vont pas au Temple, qui ne versent pas la dîme; qui sont des pécheurs. 

Du coup, ça en faisait du monde! Et alors les bien-pensants n'ont pas pu s'empêcher de demander aux disciples pourquoi leur maitre mangeait avec des pécheurs. A croire qu'ils avaient oublié qu'il avait touché un lépreux il n'y a pas si longtemps. Eux ne savaient pas que répondre, je voyais qu'ils étaient bien ennuyés de ne pas savoir comment défendre leur maître. 

Mais Jésus, manifestement, avait entendu. Il leur a rétorqué que ce n'était pas les bien-portants qui avaient besoin d'un médecin (bon ça, ça a dû leur plaire, parce qu'ils se sentent tellement justes qu'ils ne reconnaissent pas qu'ils sont comme tout le monde, incapables de faire le bien), et qu'il n'était pas venu pour appeler les justes, mais les pécheurs. 

Alors, là, ça m'a bien plu à moi. J'ai eu l'impression qu'en s'adressant à eux, il s'adressait à moi, qu'il me disait que tout n'était pas perdu, qu'il m'aimait tel que je suis; et s'il aime Lévi, moi aussi il m'aime, et moi aussi je peux entrer dans cet amour là. Et du coup, moi aussi je l'ai suivi, et je sais que je ne suis pas le seul, car beaucoup de ceux qui étaient à table ont dit qu'ils veulent l'écouter, et changer.

vendredi, janvier 17, 2020

" Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes"Mc 2, 3.

Les commentaires sur l'évangile du paralytique en Marc 2,1-12 passent maintenant leur temps à insister sur la foi des porteurs, comme si le paralysé avait été incapable de faire une demande. Et d'insister sur le rôle des frères. Bien sûr, quand on demande les sacrements pour un mourant dans le coma ce n'est pas lui qui demande, mais ses proches; mais les malades de Lourdes font bien une demande, alors à dire vrai ça m'énerve un peu. Et du coup, ces commentaires me laissent sur ma faim.


En travaillant, ou en me laissant travailler par ce texte ce matin, c'est le nombre des porteurs qui m'a interrogée. Bien sûr, cet homme peut être très lourd, mais dans ce cas, descendre un obèse par le trou fait dans la terrasse, c'est quand même plus que risqué. Tout le monde risque de tomber et si on le lâche.. Et même, si on imagine que pour atteindre le toit, il y a un escalier, de là à l'imaginer comme un escalier suffisamment large pour laisser passer et monter 4 personnes, ce n'est pas évident. Alors pourquoi 4.

Et en cherchant ce que l'on peut dire de ce chiffre, il y a déjà le fait que les 4 porteurs et le paralysé, ce qui fait cinq, et cinq, c'est la main, mais c'est aussi la plénitude. Et c'est bien ce qui va se passer: guérison totale. Et l'abondance qui caractérise le divin.

Mais une autre explication m'a séduite. Le chiffre 4, en gématrie, renvoie aux quatre mères du peuple: Sarah, Rébécca, Rachel et Léa. Alors c'est comme si les porteurs représentaient ces femmes qui portent leur enfant malade, Israël, paralysé par ses péchés, et qu'elles l'amènent à Jésus pour qu'il lui donne la vie. Et dans ce cas le pardon des péchés est bien le plus important, puisque c'est le péché qui coupe de la relation, qui casse l'alliance, et qui se traduit par la maladie.

Et une fois de plus, ceux qui doivent comprendre cela sont aveugles et sourds.

Alors pour moi, ces quatre porteurs sont ceux qui permettent à leur fils Israël de redevenir vivant, de se lever, de prendre cette civière dont il n'a plus besoin, ce lit de malheur, et de rentrer chez lui, de célébrer les merveilles de Dieu.

Enfin une autre petite chose: si Capharnaüm veut dire aussi consolation (et non pas le bazar indescriptible), alors si Jésus s'installe là, c'est qu'il est le consolateur, celui qui va consoler, mais aussi faire sortir Israël de sa honte, lui redonner son éclat, sa valeur. Et c'est bien ce qui se passe ce jour-là avec cette guérison.

mardi, janvier 14, 2020

"La résurrection de Lazare" Jn 11



C'est le chapitre 11 de l'évangile de Jean, la réanimation de Lazare. 

Quand on suit l'organisation de ce récit, qui se passe d'abord à Béthanie, puis sur les bords du Jourdain, ensuite à l'entrée de Béthanie et enfin devant le tombeau de Lazare, on ne peut qu'être étonné par la sobriété très forte de ce qui se passe quand le mort revient à la vie. Déjà les résurrections de la fille de Jaïre, et du jeune homme mort à Naïm, n'avaient pas fait grand bruit; mais là, redonner vie au bout de quatre jours est quand même autre chose; et cela se passe si je puis dire sans tambours ni trompettes! Dans Don Giovanni, la scène du commandeur ça fait du bruit... Et là, rien!

Or si on se représente la scène, c'est quand même du grand théâtre: voir un homme sortir de son tombeau, vêtu de son costume de mort, avec un linge sur le visage, les pieds et mains attachés - ce qui n'a pas dû rendre la sortie facile, et enveloppé dans son linceul, cela a quand même de quoi faire hurler de terreur. 

Certes un silence enveloppera la résurrection de Jésus, mais voir ce mort surgir comme un fantôme, ce n'est pas rien.

J'ai laissé la parole à Marthe, la "maîtresse" comme le dit son prénom, pour raconter ce qu'elle a vécu durant ces jours là. 


 Marthe raconte..

Nous n'habitons pas loin de Jérusalem, ce qui permet de s'y rendre facilement pour les fêtes et d'avoir des amis de la "grande ville" qui viennent souvent chez nous. Notre maison est toujours ouverte. Nous sommes trois, et quand Jésus s'est arrêté chez nous, nous avons compris que cet homme-là est l'envoyé, je veux dire qu'il est celui qui est rempli de la présence de l'Esprit. En cet homme nous avons une infinie confiance. 
Alors quand notre frère Lazare est tombé malade, nous le lui avons fait savoir, parce que nous étions sûres, ma sœur et moi, qu'il pourrait le guérir. Mais il n'est pas venu. Et je n'ai pas compris. 

Et mon frère bien aimé est mort. Il est dans le royaume des morts. Pourtant un jour Jésus a dit que ceux qui croyaient en lui ne mourraient jamais. Peut-être qu'il parlait de la vie après la mort, je ne sais pas, mais mon frère est bien mort, et il est dans le tombeau qui est près de chez nous; et moi je suis seule avec mon chagrin, même si je ne le montre pas parce qu'il y a plein de choses à faire. 

Quelques jours ont passé; ma peine est grande, mais je l'exprime moins que ma sœur Marie, qui reste comme prostrée à la maison. Heureusement qu'elle n'est pas seule; des amis sont là autour d'elle. Ils l'entourent comme ils peuvent et ils la forcent à manger. 

Finalement, moi, je préfère rester seule. Et puis je guette, parce que je suis sûre que Jésus va bien finir par arriver. Peut-être qu'il n'a pas pu venir parce que revenir en Judée est dangereux pour lui. 

Je me sens un peu comme Tobit qui attend le retour de son fils. Moi j'attends la venue de Jésus; maintenant c'est trop tard pour une guérison, mais j'ai tellement besoin de sentir sa force et sa présence; cela me consolera bien plus que tous ces amis qui pleurent avec ma sœur. 

Ce matin, sans savoir pourquoi, je sentais qu'il allait arriver, et je suis même sortie pour aller sur la route à sa rencontre. Je me sentais un peu comme la fiancée du Cantique des Cantiques, qui guette les pas de son Bien-Aimé. Et il était bien là, avec ses disciples. 

Je les connais bien maintenant ses amis qui partagent tous les moments de sa vie, et qui doivent certainement trembler pour lui. Et le voilà qui est là. 

Et je ne peux pas m'empêcher de lui reprocher de ne pas avoir été là; de sortir ce reproche qui me brûle les lèvres; je lui dis que s'il avait été là, mon frère ne serait pas mort, car de cela je suis certaine. Il me regarde, avec ce regard profond, ce regard si présent, et il affirme que mon frère reviendra à la vie. Bon, ça je le sais, ce n'est pas nouveau. Et là il me demande si je crois qu'il est, lui, la résurrection; alors là, j'ai du mal... et je ne réponds pas. Il ajoute que celui qui croit en lui, même s'il meurt, vivra (il n'a pas dit ne mourra pas, donc c'est autre chose); et il ajoute que quiconque vit et croit en lui ne mourra jamais. 

Il y a juste ce "en lui" qui me parle, sauf que je ne sais pas trop pourquoi, je veux dire que je ne sais pas expliquer. Et je m'entends lui répondre qu'il est l'envoyé, celui qui a reçu l'onction, le fils de Dieu qui vient dans le monde. Alors il me regarde avec une grande douceur, comme si j'avais dit tout haut ce qu'il souhaitait que je dise: qu'il y a tellement de vie en lui, que cette vie, il peut la donner, la redonner.. 

Je suis allée chercher ma sœur. Pour éviter que tout le monde se précipite sur Jésus, je lui ai dit à l'oreille que le Seigneur la demandait. Elle est sortie de sa prostration, s'est levée, et s'est mise en route; déjà une petite résurrection si je puis dire. L'ennui, c'est que les autres qui étaient la salle avec elle ont suivi. Mais elle a fait comme s'ils n'existaient plus. Elle s'est approchée de Jésus, et lui a fait le même reproche que moi, parce que s'il était arrivé plus tôt, notre frère ne serait pas dans le tombeau et il aurait moins souffert. Jésus n'a rien dit, il ne s'est pas justifié. 

J'ai su, bien après, qu'il voulait que Lazare soit mort, et qu'il avait attendu; et que les disciples ne comprenaient pas trop. Qu'il leur avait donné une explication étonnante qu'ils n'avaient pas compris; il voulait que quelque chose se passe pour eux, pour leur foi. Et qu'ils s'étaient mis en route, mais pas trop rassurés, à cause du comportement des pharisiens de Jérusalem à son égard. 

Nous sommes partis vers le tombeau. Tout le monde pleurait, c'était affreux. Je regardais Jésus, et j'avais l'impression que ça tremblait doucement en lui, qu'il ne maîtrisait pas ce tremblement, ni une sorte de trouble. Il avait mal, il semblait avoir peur. 

Nous sommes arrivés au tombeau. Il nous a demandé d'enlever la pierre; alors là, j'ai réagi, parce que l'odeur allait être épouvantable. Mais on l'a fait, car il a dit que nous allions voir la Gloire de Dieu. Voir la gloire de Dieu dans un cadavre, je veux bien, mais quand même. 

Et il s'est mis à prier. Et quand il prie, cela je l'ai déjà vu, il est là et il n'est pas là. Il est avec Celui qu'il nomme son Père. Et il a prié à haute voix en bénissant son Père, en le remerciant de l'écouter, de l'écouter toujours et lui permettre de Le révéler, Lui le Très Haut, à ceux qui sont là. Et il le remerciait, parce qu'il allait accomplir quelque chose qui ferait que tous pourraient croire qu'il est l'envoyé.

Il s'est tourné vers l'ouverture du tombeau, et il a dit d'une voix forte, très forte, je dirais une voix à réveiller un mort, un mort qui se trouve loin, très loin de nous les vivants: "Lazare, sors!". On l'a regardé avec des yeux ronds, on n'en croyait pas nos oreilles. Et mon frère est sorti, il s'est courbé pour passer l'ouverture et il s'est mis debout dans la lumière. Et Jésus a dit de le délier et de le laisser aller. Je me suis demandé si la silhouette que je voyais n'était pas un fantôme, mais je me suis précipitée, j'ai touché, et c'était bien lui, pas un esprit. J'ai enlevé tout ce qui l'entravait et il est rentré à la maison, juste avec le drap. J'aurais voulu qu'il prenne un bain, mais il n'a pas voulu. Il est resté dans le jardin, il est resté sous les palmiers, un bon bout de temps, comme s'il fallait qu'il réapprenne à respirer, à sentir, à vivre.

Je dois dire que la stupeur, même la terreur, était présente. Qui est-il celui là, qui redonne la vie à un mort? 

J'ai bien vu que parmi nos amis, certains ne demandaient pas leur reste et retournaient à Jérusalem, certainement pour raconter ce qui venait de se passer, parce que ramener à la vie quelqu'un qui est mort depuis quatre jours, cela ne s'est jamais vu en Israël. Et j'ai bien peur que ce geste soit son arrêt de mort. 

Et de cela j'ai peur aussi. La vie de mon frère, la mort de Jésus. Mais je dois m'occuper de préparer un repas pour lui et ses disciples, et pour que tous comprennent que Lazare est vivant, bien vivant.

mercredi, janvier 08, 2020

Confiance, c'est moi, n'ayez pas peur. Marc 6,50

Confiance, c'est moi, n'ayez pas peur. Mc 6,50

C'est la semaine après l'Epiphanie. 

Je pense que certains textes proposés par la liturgie de cette semaine sont, de fait, des théophanies qui préparent la théophanie du baptême de Jésus. Les deux péricopes - la multiplication des pains et la tempête apaisée - vont bien dans ce sens. Dans la première, Jésus, comme le Tout Puissant, donne la nourriture en abondance (prérogative divine); et dans la seconde il est à la fois le maître des éléments - le vent tombe quand il monte dans la barque, mais aussi quelqu'un qui voit: car il se rend bien compte que ses apôtres sont en danger et il vient à leur secours. Il a beau être sur la montagne, en prière, il est aussi là dans la tourmente.

La phrase de Jésus à ceux qui crient de peur dans la barque - "C'est moi!", j'ai eu la chance de l'entendre ce matin comme si elle était pour moi; c'est elle qui m'a donné cette envie d'écrire. 

J'ai voulu laisser parler un apôtre, un des douze, avec ses réactions, ses interrogations; interrogations qui sont souvent les miennes. Car le cœur endurci, oui, je connais. 

Je résume toutefois ce qui se passe avant la théophanie de la tempête calmée, parce que j'aime remettre un texte dans son contexte. 

Au chapitre 6 de Marc, on a la première mission des apôtres, qui reviennent "gonflés à bloc" mais fatigués. Et comme Jésus, de son côté, fait des guérisons, il y a tellement de monde qu'on n'a pas le temps de manger. Et je me demande si ce n'est pas là un maître mot. Car logiquement, si les disciples et Jésus vont dans un lieu tranquille, une sorte de crique sur le bord du lac, c'est bien pour manger aussi en paix. Seulement, quand Jésus se déplace, il est un peu comme le loup blanc, et tout le monde court après lui. Alors la tranquillité, c'est terminé; et pour les apôtres, cela tombe quand même très mal. Jésus, lui, donne ce qu'il a: les guérisons, et son enseignement. Et comme la foule est insatiable, il donne, il donne. Seulement les apôtres, eux voudraient bien que ça s'arrête; ils essaient de prendre Jésus par les sentiments: "il faudrait que la foule aillent chercher à manger, et ce avant qu'il ne fasse nuit". Ce qui est sous-entendu, c'est que comme ça on va être tranquille, débarrassés d'eux. Mais avec Jésus, quand on parle de manger, il ne l'entend pas de cette oreille. Et si lui donne à manger, ceux qui se disent ses disciples doivent faire de même. D'où ce quiproquo, sur l'argent (beaucoup) et la réalité: cinq pains et deux poissons. Et c'est avec cette réalité que Jésus va rassasier la foule. 

Un des apôtres, par exemple Barthélémy, raconte

Nous, on était fatigués, on voulait souffler; et voilà que, en arrivant là où nous avions projeté d'aller, il y avait plein plein de monde; et comme d'habitude des éclopés de la vie, des mendiants, des femmes, des enfants sales, et quand même des hommes. Comme d'habitude, nous, on a regardé; et il a guéri et guéri; parlé et parlé. Les heures ont filé, et nous on était là à attendre. On sentait bien que lui, il était rempli de compassion, mais nous, pas vraiment. 

On s'est concertés et on lui a dit qu'il devrait les renvoyer, parce que la nuit n'était pas loin et qu'il fallait qu'ils mangent; nous aussi, on fait preuve de compassion. Mais là, il nous a dit de nous en occuper: pardon, mais ça c'est n'importe quoi. Où trouver assez d'argent pour nourrir cette foule? Alors il nous a regardés un peu comme si on était des demeurés. Il nous a demandé ce qu'on avait pour nous; et ce n'était pas grand chose: cinq pains et deux poissons. 

Il nous a dit de faire asseoir tout le monde, un peu comme des brebis que l'on met dans des enclos, et on a attendu. Et là, il a fait comme pour les repas du sabbat: il a levé les yeux vers le ciel pour se tourner vers le Très Haut. Sauf que lui, quand il fait cela, il est tellement dans ce qu'il fait, que nous avons l'impression de ne plus exister. Il a béni les pains et les a rompus; et il y avait bien plus de morceaux que ce que nous pouvions compter. Lui, il rompait, rompait, et nous nous donnions. Très vite, des femmes ont tressé des corbeilles et dès qu'une corbeille était vide, on revenait vers lui et on reprenait du pain et des poissons; C'était un peu comme une fontaine. Je veux dire que ça coulait.. 

Tous le monde a eu de quoi manger, et nous, il fallait distribuer et distribuer. Enfin au passage on a pu grappiller un peu, mais ça n'a pas été du repos.

Il nous a dit ensuite que lui renverrait les foules, et que nous devions aller à Bethsaïde avec la barque. Ça nous a fait râler, on aurait bien voulu se reposer. Et voilà que le lac se met en colère; ça souffle, ça tangue, et avec le vent on ne voit rien. On se disait qu'il avait bien fait de rester à terre, lui… 

Et tout d'un coup, on a vu une forme qui marchait sur la mer. On sait que quand la mer est en colère, les esprits de ceux qui habitent au fond reviennent, pour entraîner les vivants avec eux. Et on avait peur, et on sentait des forces maléfiques. Sauf que la forme s'est arrêtée, qu'elle a parlé; et que là, malgré la force du vent, on a entendu distinctement la voix de notre maître.. Mais des fois les esprits font ça. 

Il nous disait que c'était lui; il nous disait de ne pas avoir peur. Mais ce n'était pas si facile. Il est monté dans la barque et le vent est tombé d'un coup. Alors, au lieu de nous réjouir, on a eu encore plus peur. On se demandait si on le connaissait vraiment notre Rabbi. On a accosté, mais je crois qu'on était plus dans les ténèbres que dans la lumière. Au fond de nous, on avait assisté à une manifestation de la présence du Très Haut, et nous étions dans la crainte.

On s'est retrouvés à Génésareth, pas là où il nous avait dit d'aller, ce qui montre bien que la tempête nous avait déportés. Et on a retrouvé la foule, encore et encore; et il a guéri, encore et encore. Et encore et encore on n'a pas eu le temps de manger... 
Mais c'est bon d'être à côté de lui et de vivre, si je puis dire, sous son ombre. 

dimanche, janvier 05, 2020

L'aveugle-né. Jean 9


L'épisode de l'aveugle-né, qui fait suite à ce qui semble être l'aveuglement des "juifs" vis à vis de celui qui a permis à un paralysé de marcher un jour de Sabbat, raconte la rencontre entre cet aveugle de naissance et Jésus, à nouveau un jour de Sabbat. On peut être surpris par le fait que Jésus ne demande pas à cet homme ce qu'il veut, mais pose un geste qui est presque un geste de création. Prendre de la poussière, la mélanger à un liquide (la salive) pour en faire de la boue, rappelle la création d'Adam en Gn 2. Et pour cet aveugle, voir pour la première fois de sa vie le monde, est bien la naissance d'un homme nouveau, d'un homme neuf, d'un homme renouvelé, d'un homme qui tient tête au groupe des pharisiens et qui se fait exclure de la synagogue. Peut-être que la début du chapitre 10 qui parle de brebis qui connaissent la voix de Jésus, fait référence à cet homme qui s'est laissé guidé par la voix. 

C'est cet homme recréé qui raconte son aventure. 

L'aveugle-né raconte

Non seulement je suis aveugle, mais je suis aveugle de naissance. Mes parents ne s'en sont pas rendus compte toute de suite, parce que comme tous les bébés je tournais la tête aux sons et que l'odeur du sein et du lait me permettait de m'alimenter comme tous les bébés; mais très vite ils se sont rendus compte que lorsqu'on me tendait un objet je ne faisais aucun geste pour le prendre, et que mes yeux restaient fixes. Pourtant on me dit que j'ai de très beaux yeux, des yeux bleus, ce qui est rare dans notre monde; je dis bleu, mais les couleurs je ne les connais que de nom. Apprendre à marcher n'a pas été difficile, mais marcher sans me cogner, ça c'était autre chose. Alors je n'ai pas pu apprendre à lire, même si j'ai une excellente mémoire. Que faire d'autre que de mendier pour ne pas être une bouche inutile. Mais je n'ai pas le droit d'entrer dans le Temple pour mendier, je dois rester à l'extérieur, dans les rues avoisinantes. Il y a des voisins qui me connaissent et qui me donnent parfois une petite pièce.

Mendier, c'est déjà difficile, mais outre la honte de mendier, il y a ce jugement que je sens en permanence sur moi et sur mes parents. Ceux qui passent devant moi pensent tous que si je suis comme cela depuis toujours, c'est que moi, ou mes parents ou mes grands-parents, nous avons fait ce qui est mal aux yeux du Tout Puissant. Et c'est dur à porter ce "regard" négatif, qui juge et qui condamne.

Et voilà qu'aujourd'hui, un petit groupe passe devant moi, ils me regardent sans me regarder; enfin c'est ce que j'imagine. L'un d'entre eux pose une question à celui qui doit être leur chef. Il l'appelle Rabbi et il lui demande si c'est moi qui ai péché ou mes parents. Comme s'il ne pouvait pas s'adresser à moi... Après tout, je suis là, en chair et en os. Mon malheur avec cette cécité, c'est que je suis comme une chose, comme un paquet pour les autres. Je ne parle pas, et pourtant j'ai une voix, une bouche, pour répondre. Mais je suis "parlé par les autres", je suis un objet que l'on méprise. Alors j'ouvre mes oreilles pour écouter une fois encore une condamnation. 

Et là, quelque chose d'inattendu est arrivé. L'homme, celui qu'ils appellent Rabbi, a une belle voix, une voix profonde, une voix qui enveloppe. Il leur réplique que personne n'a péché (et ça pourtant depuis le prophète Ezéchiel les autres devraient bien le savoir), mais surtout il ajoute que mon malheur est là pour que soit manifesté la gloire de Dieu. Là, je n'ai pas compris. Manifester la gloire du Très Haut? Et il ajoute qu'il est la lumière du monde. Qui est-il alors cet homme? 

Puis je me rends compte qu'il se baisse, parce qu'il y a un peu d'air qui bouge autour de moi, puis qu'il se tourne vers moi. Il me met quelque chose sur les paupières, je pense que ça doit être de la boue, parce que de la poussière ici il y en a plein. On me dira ensuite qu'il a malaxé se la poussière avec sa salive. Il ne demande rien.  

Il est debout en face de moi, cela je le sais. Puis, il il me dit d'aller me laver à la piscine de Siloé. C'est tout, pas un mot de plus. Et je me lève, je range ma sébile, et quelqu'un me prend par le bras, et me conduit vers la piscine. La boue sèche, et c'est désagréable; je la sens même qui craquelle. Ça ne sent pas très bon. Mais j'entends le bruit de la fontaine, je m'approche, je prends de l'eau, je la passe sur mes yeux, la croûte s'en va, j'ouvre les yeux et la lumière est là, et je vois. Cette fontaine, c'est là où l'on puise l'eau qui sert aux purifications. Je vois, je vois, je voudrais hurler ma joie; et je voudrais aussi me prosterner devant celui qui a permis cela, parce que ce n'est pas l'eau qui m'a purifié d'un soi-disant péché, mais c'est lui qui m'a guéri, qui m'a sauvé! Seulement de lui, je ne connais que le son de sa voix. 

Alors je retourne vers le Temple, parce que maintenant je vais pouvoir y entrer; et mes yeux voient le chemin, et j'ai l'impression de voler tellement je suis heureux... 

Des amis de mes parents et des voisins me voient et n'en croient pas leurs yeux. Ils se demandent si bien moi. Quels idiots. Bien sûr que c'est moi; et je leur raconte que Jésus a mis de la boue sur les yeux, qu'il m'a dit de me laver à la piscine de Siloé; que je l'ai fait et je suis devenu un voyant. Et du coup ils vont prévenir les pharisiens, les purs, ceux qui savent tout mieux qui personne, parce que ma guérison, elle a eu lieu en ce jour qui est le jour du repos. Est ce que j'ai violé la loi, est ce que Jésus a transgressé la loi? Moi, j'ai fait ce qu'il m'a dit de faire, je lui ai fait confiance et je vois.

Les pharisiens, il y en a toujours qui traînent, me demandent ce qui s'est passé. Je leur raconte, mais ils sont en colère au fond d'eux-mêmes; au lieu de se réjouir pour moi, ils sont déconcertés. Ils se divisent entre eux à cause de lui. Est ce que celui qui a fait la guérison est un possédé? Mais comment un possédé serait-il exaucé par le Très Haut. Ou au contraire est-il celui qu'il dit être, le Fils du Très-Haut? Et ne pas savoir, ils n'aiment pas ça. 

Puis ils ont fait venir mes parents, comme s'ils espéraient que ceux-ci diraient que je n'ai jamais été aveugle, que c'est de la supercherie. Seulement mes parents, ils ne peuvent pas dire ça, parce que le fils qu'il ont eu, il n'a jamais vu; il a toujours été dans la nuit. Mes parents, ils me l'ont dit après, étaient bien ennuyés, parce qu'ils savaient qu'il ne fallait pas parler de Jésus et qu'ils avaient peur d'être mis à la porte de la synagogue; eux qui pensent qu'ils ont fait quelque chose de mal pendant que ma mère m'attendait. Du coup, ils leur ont dit de m'interroger à nouveau.

Ils m'ont fait appeler, je n'ai pas pu dire non, mais là, je dois dire que j'en ai assez. Pourquoi est-ce qu'ils nient ce qui est pourtant clair comme de l'eau de roche. Et voilà qu'ils affirment que Jésus est un pécheur. Et je ne peux pas m'empêcher de leur répondre que ça c'est leur problème... Moi je sais que je ne voyais pas et que maintenant je vois. Et ça les met très en colère, et ils me mettent à la porte de la synagogue. Tant pis, moi ce que je veux, c'est trouver Jésus, celui dont je connais la voix; et le suivre, lui.

Il est venu vers moi, lui cet homme dont je ne connaissais que la voix. Il m'a demandé si je croyais au Fils de l'homme, je crois qu'il se fait appeler comme cela. J'ai répondu que je désirais plus que tout le voir, alors de sa belle voix, il a dit que c'était lui. Je me suis prosterné devant lui, parce que même si je ne sais pas trop ce qu'est le fils de l'homme, je sais qu'il est rempli de la puissance et de la grâce du très Haut, que le très Haut a fait en lui sa demeure, et qu'il est Dieu avec nous et que grâce à lui, je vois. Et en me relevant, j'ai regardé ses yeux. Ses yeux à lui, ils ont une couleur indéfinissable, je dirais un peu comme du gris, un gris qui parfois réfléchit le ciel, un gris qui peut être doré, une couleur qui n'est rien qu'à lui. 

Il a dit ensuite une sorte de sentence de sagesse: il a assuré qu'il était venu dans le monde pour que les aveugles voient (et moi je peux en témoigner) et que ceux qui voient deviennent aveugles. Je suis sur qu'il parlait des pharisiens qui croient voir, sauf que c'est un peu dur quand même. Mais ceux qui étaient là ont pris la mouche, et lui ont demandé si c'était pour eux qu'il disait cela. Et il ne les a pas détrompés. Il a affirmé que parce qu'ils se disaient des voyants et des purs, leur péché demeurait. Est-il un nouveau Salomon?

Et quand il a parlé de péché, quelque chose s'est ouvert aussi en moi. Bien sûr il m'avait rendu la vue, mais Lui qui dit être la lumière du monde, il a en quelque sorte enlevé toute cette boue qui est en moi (pas seulement sur mes yeux) cette boue qui fait que mon cœur bien souvent est incapable de voir où est la volonté du Très Haut. Cet homme, il a les mots qui disent Dieu, et je vais le suivre. C'est sa parole que je vais mendier désormais; et je sais que sa parole me rendra libre. 

samedi, janvier 04, 2020

"Nous avons trouvé le Messie" - Jn 1,41


En laissant travailler en moi l'évangile de ce jour: Jn 1, 35-42, texte que j'aime beaucoup, car j'y vois comme une naissance, est venu - ce qui n'est pas étonnant - le verbe demeurer. Il y avait eu dans l'évangile d'hier, l'esprit qui descend et qui demeure, et dans celui d'aujourd'hui, la question des deux disciples de Jean, Rabbi où demeures-tu?  Et ce verbe prendra beaucoup de place dans tout cet évangile. 

Et peu à peu est venue l'impulsion de rapporter ce qui s'est passé en ces deux premiers disciples, d'autant que l'appel est bien différent de celui des synoptiques.

Mais il me semble nécessaire de remettre un peu cette scène fondatrice, dans son contexte.

Dans l'évangile de Jean, (Jn 1,18-28), quand ce dernier est interrogé par les pharisiens qui lui demandent d'une part qui il est, et d'autre part qui lui donne l'autorité de baptiser, Jean le Baptiste se définit comme "la voix qui crie dans le désert", et parle de quelqu'un "qui est déjà là, au milieu des hommes", et qui est comme un disciple de Jean (il est derrière moi). Mais il ajoute que lui, le prophète, l'ascète, "n'est pas digne de délier la courroie de ses sandales"! Si on se souvient qu'à l'épisode du buisson ardent il est demandé à Moïse d'enlever ses sandales, on peut comprendre que prononcer ces mots c'est d'emblée montrer la divinité de Jésus.

Quand le lendemain, c'est-à-dire certainement après le départ de ceux qui sont venus de Jérusalem, Jésus en personne arrive près de Jean, ce dernier dit de lui qu'il est l'agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde, et que cet homme est le Fils de Dieu. On peut imaginer le questionnement de ceux qui sont proches de Jean. 

L'auteur de l'évangile, un peu pour augmenter le suspens, laisse passer une nuit. Il met alors en scène Jésus, qui est en mouvement près du lieu où Jean baptise, et Jean qui voit Jésus et qui redit "voici l'agneau de Dieu" à deux de ses disciples (André et un disciple sans nom). Manifestement ces mots font déclic en eux, et ils quittent leur maitre pour suivre cet inconnu, qu'ils nomment quand même Rabbi. La suite, c'est André qui la raconte.

André raconte. 

Il a changé, celui que je suivais; il est devenu différent. Cela s'est produit après qu'il ait donné le baptême à un homme qui venait de Galilée. Cet homme, - Jean dit qu'il s'appelle Jésus -, a le même accent que moi: moi je suis de Bethsaïde, je suis pêcheur, lui il est de Nazareth, il est charpentier.

Jean nous a dit que celui-là il était l'agneau de Dieu, qui enlevait le péché du monde. Enlever le péché, est-ce possible? Nos prêtres, dans le Temple, offrent bien à Dieu des sacrifices d'animaux (en quelque sorte ils payent à notre place), pour que nos péchés ne retombent pas sur nous. On peut dire qu'ils portent notre péché, comme le serviteur dont parle le prophète Isaïe, mais est-ce que ce sacrifice permet d'enlever le péché, de l'effacer? Je n'en suis pas sûr. 

Ensuite, il nous a affirmé que tout ce qu'il fait depuis le début de son appel, pousser à la conversion, baptiser et encore baptiser, avec nous, presque à tour de bras, c'est pour qu'un jour apparaisse celui qu'il annonce, celui qui doit venir remettre de l'ordre. C'est un peu comme s'il avait été à la pêche de l'unique, et qu'il attendait cela depuis toujours; et que c'était une grande joie pour lui. Il a affirmé avoir vu l'esprit de Dieu descendre et demeurer sur lui, tandis qu'il sortait de l'eau. 

Moi, je n'ai rien vu, il n'y a pas eu de voix, pas de bruit, mais Jean lui, il a vu et il sait.. 

Et, aujourd'hui, le revoilà, le Jésus. 

Il marche de long en large comme s'il attendait quelque chose. Jean et lui se regardent, et Jean nous dit: "Voici l'agneau de Dieu"; ce qu'il avait déjà dit l'autre jour. L'agneau de Dieu, qui a participé à la libération de l'esclavage. Agneau de Dieu! Cela a résonné en moi. 
Il y avait aussi un autre disciple avec moi quand Jean a prononcé ces mots. On a eu l'impression que c'était comme pour nous dire: suivez-le! Alors nous avons quitté Jean pour le suivre. Mais on ne savait pas trop où il allait. Il s'est retourné et il nous a demandé ce que nous voulions. Ses mots ont été: "Que cherchez vous?"? En fait on ne savait pas trop. Nous lui avons alors demandé - parce que nous étions un peu pris de court - où il demeurait. Il nous a alors dit de venir avec lui; comme cela nous verrions où il demeurait. Nous sommes partis avec lui, c'était dans l'après-midi, le soleil n'était pas couché, c'était une belle journée, une journée qui restera à tout jamais dans mon souvenir, une journée de naissance.

Il a fait un feu, il a parlé de lui, de sa famille, de son Père, celui que nous ne voyons pas mais qui demeure en lui, et nous avons compris, comme Jean l'avait vu, qu'il était le Messie que nous attendions. Alors, au petit matin, je suis parti chercher mon frère Simon. 

Comme d'habitude, Simon a fait un peu de résistance pour me suivre, il pensait qu'une fois de plus je m'étais emballé, mais il est quand même venu. Jésus l'a regardé, et je sais par expérience que quand Jésus vous regarde, il se passe quelque chose au plus profond de soi; et il lui a parlé. Il lui a donné un nouveau nom: Képhas, comme si mon frère Simon était appelé à devenir un roc; mais un roc pour qui? Toujours est-il que mon frère est resté ce jour là, et qu'il a décidé de rester avec Lui.

Je ne sais pas dans quelle aventure il va nous embarquer, mais je pense que la pêche, c'est fini pour nous. Ce qui est certain, c'est que je veux demeurer auprès de cet homme en qui je sens palpiter la présence de l'Esprit. 2



Dans l'évangile de Jean, (Jn 1,18-28), quand ce dernier est interrogé par les pharisiens qui lui demandent d'une part qui il est, et d'autre part qui lui donne l'autorité de baptiser, Jean le Baptiste se définit comme la voix qui crie dans le désert, et parle de quelqu'un qui est déjà là, au milieu des hommes, et qui est comme un disciple de Jean (il est derrière moi). Mais il ajoute que lui, le prophète, l'ascète, n'est pas digne de délier la courroie de ses sandales! Si on se souvient qu'à l'épisode du buisson ardent il est demandé à Moïse d'enlever ses sandales, on peut comprendre que dire cette phrase c'est d'emblée montrer la divinité de Jésus.

Quand le lendemain, c'est-à-dire certainement après le départ de ceux qui sont venus de Jérusalem, Jésus en personne arrive près de Jean, ce dernier dit de lui qu'il est l'agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde, et que cet homme est le Fils de Dieu. On peut imaginer le questionnement de ceux qui sont proches de Jean. 

L'auteur de l'évangile, un peu pour augmenter le suspens, laisse passer une nuit. Il met alors en scène Jésus, qui est en mouvement près du lieu où Jean baptise, et Jean qui voit Jésus et qui redit "voici l'agneau de Dieu" à deux de ses disciples (André et un disciple sans nom). Manifestement ces mots font déclic en eux, et ils quittent leur maitre pour suivre cet inconnu, qu'ils nomment quand même Rabbi. La suite, c'est André qui la raconte.

André raconte. 

Il a changé, celui que je suivais; il est devenu différent. Cela s'est produit après qu'il ait donné le baptême à un homme qui venait de Galilée. Cet homme, - Jean dit qu'il s'appelle Jésus -, a le même accent que moi: moi je suis de Bethsaïde, je suis pêcheur, lui il est de Nazareth, il est charpentier.

Jean nous a dit que celui-là il était l'agneau de Dieu, qui enlevait le péché du monde. Enlever le péché, est-ce possible? Nos prêtres, dans le Temple, offrent bien à Dieu des sacrifices d'animaux (en quelque sorte ils payent à notre place), pour que nos péchés ne retombent pas sur nous. On peut dire qu'ils portent notre péché, comme le serviteur dont parle le prophète Isaïe, mais est-ce que ce sacrifice permet d'enlever le péché, de l'effacer? Je n'en suis pas sûr. 

Ensuite, il nous a affirmé que tout ce qu'il fait depuis le début de son appel, pousser à la conversion, baptiser et encore baptiser, avec nous, presque à tour de bras, c'est pour qu'un jour apparaisse celui qu'il annonce, celui qui doit venir remettre de l'ordre. C'est un peu comme s'il avait été à la pêche de l'unique, et qu'il attendait cela depuis toujours; et que c'était une grande joie pour lui. Il a affirmé avoir vu l'esprit de Dieu descendre et demeurer sur lui, tandis qu'il sortait de l'eau. 

Moi, je n'ai rien vu, il n'y a pas eu de voix, pas de bruit, mais Jean lui, il a vu et il sait.. 

Et, aujourd'hui, le revoilà, le Jésus. 

Il marche de long en large comme s'il attendait quelque chose. Jean et lui se regardent, et Jean nous dit: "Voici l'agneau de Dieu"; ce qu'il avait déjà dit l'autre jour. L'agneau de Dieu, qui a participé à la libération de l'esclavage. Agneau de Dieu! Cela a résonné en moi. 
Il y avait aussi un autre disciple avec moi quand Jean a prononcé ces mots. On a eu l'impression que c'était comme pour nous dire: suivez-le! Alors nous avons quitté Jean pour le suivre. Mais on ne savait pas trop où il allait. Il s'est retourné et il nous a demandé ce que nous voulions. Ses mots ont été: "Que cherchez vous?"? En fait on ne savait pas trop. Nous lui avons alors demandé - parce que nous étions un peu pris de court - où il demeurait. Il nous a alors dit de venir avec lui; comme cela nous verrions où il demeurait. Nous sommes partis avec lui, c'était dans l'après-midi, le soleil n'était pas couché, c'était une belle journée, une journée qui restera à tout jamais dans mon souvenir, une journée de naissance.

Il a fait un feu, il a parlé de lui, de sa famille, de son Père, celui que nous ne voyons pas mais qui demeure en lui, et nous avons compris, comme Jean l'avait vu, qu'il était le Messie que nous attendions. Alors, au petit matin, je suis parti chercher mon frère Simon. 

Comme d'habitude, Simon a fait un peu de résistance pour me suivre, il pensait qu'une fois de plus je m'étais emballé, mais il est quand même venu. Jésus l'a regardé, et je sais par expérience que quand Jésus vous regarde, il se passe quelque chose au plus profond de soi; et il lui a parlé. Il lui a donné un nouveau nom: Képhas, comme si mon frère Simon était appelé à devenir un roc; mais un roc pour qui? Toujours est-il que mon frère est resté ce jour là, et qu'il a décidé de rester avec Lui.

Je ne sais pas dans quelle aventure il va nous embarquer, mais je pense que la pêche, c'est fini pour nous. Ce qui est certain, c'est que je veux demeurer auprès de cet homme en qui je sens palpiter la présence de l'Esprit.