lundi, août 13, 2018

Mt 17,27: " Jette l'hameçon..."

Mt 17, 27 Mais, pour ne pas scandaliser les gens, va donc jusqu’à la mer, jette l’hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour moi et pour toi. »

Le texte de l'évangile de ce jour se situe après la guérison de l'enfant épileptique. Il commence par l'annonce de la passion, avec une réaction très différente des disciples, que cela remplit de tristesse mais qui apparemment ne disent rien. 

Puis suit ce curieux épisode d'une pêche "miraculeuse", qui permet de payer l'impôt réclamé par Jérusalem pour l'entretien du temple. Si l'on pense que Jésus est le temple de la présence, on pourrait bien penser que payer l'impôt ne le concerne pas. Mais ce qui se passe entre lui et Simon, puisque c'est comme cela que Pierre est appelé par Jésus, m'a donné envie de laisser parler Pierre.

Alors Pierre raconte...

Des poissons avec lui, j'en ai pêché, et c'est bien cela qui m'a poussé à tout quitter pour aller avec lui, partout. Il m'a choisi avec onze autres pour être ses envoyés. Il n'a jamais fini de me surprendre et il nous a même donné le pouvoir de chasser les démons et de guérir.

Mais au fil du temps, j'ai eu l'impression que quelque chose se faisait en lui. Bien sûr les pharisiens étaient à l'affût, ils auraient voulu le prendre en défaut pour le lapider... Mais il y avait autre chose. Il parlait de sa mort, il parlait de résurrection; cela on ne comprenait pas, sauf qu'on voyait bien qu'il changeait, comme si son enthousiasme diminuait. Après la guérison, loupée par mes amis mais réussie par Lui, de l'enfant qui avait des convulsions, on a repris la route. On allait chez moi, à Capharnaüm. Sur la route il a encore parlé de ce futur, qui de fait était très proche, et on était tout tristes; surtout qu'on savait bien, et moi le premier, que ça ne servait à rien de lui dire quoi que ce soit. 

En arrivant à Capharnaüm, j'ai été abordé par ces fonctionnaires du temple de Jérusalem qui réclament de l'argent pour l'entretien des murs. Normalement cela devrait être du ressort du roi Hérode, mais non, c'est à nous de payer. 

Ils m'ont demandé si Jésus s'acquittait de cela, j'ai répondu oui, mais je n'en savais rien. Et puis, est -ce qu'il n'a pas dit que le temple c'était Lui, qu'Il était le lieu de la présence de son Père. Bref j'ai dit oui. Sauf que moi, il faut bien que je paye et cet argent je ne l'ai pas, puisque je ne pêche plus.

En arrivant chez moi, Jésus y était déjà lui, avec les autres. Il m'a posé une drôle de question. Il m'a demandé si les fils des rois devaient payer un impôt comme les autres. Il me semblait évident que non et c'est ce que j'ai dit, mais je me demandais à quoi il pensait. Être fils de roi, qu'est ce que cela doit être bien !

Alors il m'a dit que nous ne devions pas choquer, et qu'il fallait payer cet impôt que d'après lui, nous ne devrions pas payer. Du coup, se sentir le frère de Jésus, ça c'était assez super. Se sentir aussi libéré de ce joug de devoir payer et encore payer. Mais comment payer? Bien sûr on aurait pu demander à Judas, mais il n'était pas là. 

Alors il m'a dit de prendre un hameçon (et ça, j'en ai toujours un sur moi, parce que c'est mon vrai métier et que je ne peux pas m'en séparer) et d'aller dans le port jeter mon hameçon (comme autrefois il m'a dit de jeter mes filets alors que je n'avais rien pris de la nuit). Il a prédit que dans le poisson que j'attraperai il y aurait une pièce qui payerait cet impôt. 

J'ai fait tout ce qu'il m'a dit, j'ai attrapé le poisson, j'ai ouvert sa bouche, j'ai trouvé la pièce, j'ai remis le poisson à l'eau et je suis allé payé l'impôt. Mais je dois dire que j'était quand même plus qu'étonné. 

Je suis sûr qu'il a voulu me faire comprendre quelque chose. Déjà qu'il me considérait comme son frère, et ça ce n'est pas rien. Mais je crois aussi qu'il a voulu me faire comprendre que Lui Jésus il était comme ce poisson: il était là pour nous libérer de l'impôt: pour payer, Lui. En donnant sa vie, il nous libérait. 

En même temps, ouvrir un poisson, mettre sa main dedans ce n'est pas habituel. Ce poisson là, c'était un poisson que je ne connaissais pas, mais il avait une grande gueule et spontanément il ne me plaisait pas du tout. Alors faire confiance, ne pas se fier aux apparences, faire ce qu'il dit, cela je l'apprends petit à petit. 

Et je dois reconnaitre aussi que j'ai été sidéré par le fait qu'il était comme le maître de la mer. Et cela pour moi, c'était peut-être le signe dont j'avais besoin à ce moment là, parce que quand il parlait de sa mort, oui cela me faisait très peur même si j'avais vu la gloire, cette Gloire qui aurait dû résider dans le Temple, l'envelopper! Et même si j'avais entendu cette voix me dire de l'écouter.

Enfin là, j'ai obéi, je l'ai écouté et nous avons été libérés d'une amende qui nous serait tombée dessus si nous n'avions pas pu payer; sauf que payer comme ça c'est vraiment étonnant. Mon Rabbi c'est vraiment le Fils du Dieu Vivant. 

samedi, août 11, 2018

Mt 17, 17: " Génération incroyante et dévoyée..."

Mt 17, 17: "Génération incroyante et dévoyée, combien de temps devrai-je rester avec vous? Combien de temps devrai-je vous supporter?

En lisant le texte de la guérison de l'enfant épileptique, cette phrase m'a un peu interloquée. Pourquoi Jésus est-il aussi brutal avec homme qui vient demander une guérison que les disciples ont été incapables de réaliser? On a l'impression que cette phrase s'adresse plus à ceux qui regardent qu'à ce père qui se prosterne devant Jésus et qui l'appelle à l'aide. Mais il n'en demeure pas moins que la phrase est plus que sèche.

   - Dire génération incroyante, cela renvoie à la foi, et c'est ce que Jésus va reprocher à ses disciples. Mais quelle foi demande-t-il?   

  -  Dire génération dévoyée, cela renvoie un peu à ce qu'il a dit aux pharisiens qui lui demandent de donner un signe qui vient du ciel, Mt 16,4: "Génération mauvaise et adultère", c'est à dire génération qui se détourne de Dieu, qui ne comprend pas ce qui lui est donné et qui cherche ailleurs ou qui cherche un toujours plus. 

   - Mais la question "combien de temps devrai-je vous rester avec vous, combien de temps devrai-je supporter" fait penser à ce que disent parfois des parents excédés par leurs enfants, et je pense que quand Jésus dit cela, il est dans la lignée de prophètes. Mais surtout Jésus est peut-être à un tournant: il va vers sa passion, et le temps des miracles est peut-être terminé. 

On peut faire un lien entre ces deux invectives: "génération mauvaise et adultère", et "génération incroyante et dévoyée". Jésus sait que cette génération va le condamner à mort, ne va pas le reconnaître, ne va pas croire en lui, et là, avec cette guérison, on peut dire qu'il donne un signe: cet enfant qui d'une certaine manière était mort, revient à la vie, comme lui-même reviendra à la vie.

L'épisode de la guérison de l'enfant épileptique est comme encadré par deux annonces de la passion. Certes celle-ci a été annoncée au chapitre 16, Mt 16,21: " À partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter", mais il y a au sein du chapitre 17 deux annonces qui encadrent la guérison. Je parle du verset 9: "En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. " et des versets 22 et 23: "Comme ils étaient réunis en Galilée, Jésus leur dit : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ;23 ils le tueront et, le troisième jour, il ressuscitera. »

Quand les pharisiens ont demandé un signe, Jésus leur parle de Jonas. Or le signe de Jonas, c'est rester trois jours dans le ventre de la baleine (ou de la terre) ou être recraché vivant sur le rivage, donc mort, disparition et résurrection. 

Et le signe qui va être donné là, car Jésus menace le démon comme il menace la mer, comme il menace la fièvre, est bien en redonnant la vie à cet enfant qui tombe dans l'eau et dans le feu une nouvelle vie. il le sort si je puis dire du ventre de la maladie, pour le mettre sur le rivage de la bonne santé.

En lisant la description de cette maladie je me disais que l'eau est symbole de mort (ce qui était le cas pour cet enfant) mais aussi de purification et de vie, et que le feu, qui peut tuer, est aussi la source de la vie. Et la guérison sort l'enfant des espaces de mort pour aller vers des espaces de vie; et c'est aussi ce qui nous est proposé par le baptême et la confirmation.

C'est aussi ce que Jésus va devoir vivre. La guérison de cet enfant peut être entendue ou lue comme une annonce de sa propre mort et de son retour. 

Alors plutôt que me centrer sur le reproche du manque de foi, je préfère penser au feu de la Pentecôte qui permet de déplacer des montagnes.



mercredi, août 08, 2018

Mt 15,26 "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens"

Mt 15,26  "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens"

Il y a peu de temps, le directeur artistique du Festival de Musique des Arcs disait aux membres de l'association que, pendant une représentation, "filmer les artistes, c'est mal". Il a insisté sur ce "c'est mal" au moins trois fois. Pour lui, faire cela, c'est comme voler quelque chose aux artistes qui n'ont pas donné leur autorisation, et qui ne veulent pas que l'on diffuse le concert sur des réseaux sociaux. Ce "c'est mal", je l'ai vraiment entendu comme "ce que vous faites là, c'est une vraie faute" (un péché). 

Or, si on prend la phrase prononcée par Jésus: "Ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens", elle peut aussi s'entendre comme: "c'est mal de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens". Mais qu'est ce qui est mal?

Est- ce mal pour Jésus? Au début de ce chapitre il vient de donner tout un enseignement sur le pur et l'impur; il a choisi de passer un peu de temps dans un territoire impur (Tyr ou Sidon), et de donner du pain (alors qu'il vient de le multiplier et qu'il y a eu des restes), à une population considérée comme impure (les petits chiens)? Est ce qu'il désobéit à son Père? Et que met-il derrière ce "pain": nourriture, guérison?

Ou alors, est-ce mal pour cette femme de voler (une guérison) ou plus exactement de prendre quelque chose qui ne lui est pas destiné (j'ai été envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël)? 

On connaît la réponse de la femme: il ne s'agit pas de "prendre" le pain mais de se contenter des miettes qui tombent sur le sol: cela ne prive en rien les enfants. La réponse de Jésus, "Femme, ta foi est grande, que tout se passe pour toi comme tu veux" montre que ce que la femme obtient c'est à la fois la guérison de son enfant, mais aussi quelque chose pour elle, car la mère d'une enfant malade (possédée nous dit-on) est confrontée à une impuissance totale; surtout qu'on peut bien penser qu'elle a fait appel à tous les guérisseurs possibles, un peu comme la femme qui perdait du sang.  C'est elle qui est au bout du rouleau, qui n'en peut plus... 

Car ce qui m'a étonnée en lisant ce texte, c'est que la femme ne demande pas la guérison de sa fille. Ce qu'elle demande, c'est que Jésus ait pitié d'elle; puis qu'il vienne à son secours (et ce sont des phrases de psaumes: Ps 39 par exemple). 

 Or cela, c'est reconnaître en Jésus sa divinité (ce que les "enfants de la maison d'Israël" sont souvent bien loin de faire). Mais surtout c'est attirer l'attention sur elle, sur sa souffrance, sur sa tristesse, sur peut-être même son désir de mourir, tellement elle a peur, tellement c'est insupportable, tellement elle est impuissante pour libérer sa fille de cette possession.. 

Je dois dire que j'ai été touchée par cette manière de parler, de demander, de dire. Tellement souvent nous demandons (je demande) à Jésus d'aider quelqu'un; mais je ne le lui demande pas forcément de me sortir de l'inquiétude que provoque en moi la situation de cette personne: ce qui peut aussi vouloir dire que je ne me sens pas atteinte en moi par la souffrance de l'autre, comme cette mère l'est par la souffrance de sa fille, souffrance devant laquelle elle est impuissante.

L'impuissance est quelque chose de difficile à supporter… Ne pas pouvoir faire, ne rien pouvoir faire, être impuissant, désarmé. C'est peut-être seulement lorsque nous (je) reconnaissons notre totale impuissance, que nous remettons tout à Jésus, que celui ci peut agir; et c'est bien ce que dit Paul: "c'est quand je suis faible que je suis fort, parce que la puissance de Dieu se manifeste en moi" (2 Cor 2,10).

Alors ce petit texte, au-delà de la question de savoir si ce n'est pas bien, ou si c'est mal, d'obliger Jésus à faire un miracle, m'a fait réfléchir sur la manière dont je suis concernée par la souffrance de l'autre. Et là encore Paul le dit bien; "Qui est faible que je ne sois faible" (2 Cor 11,2).
Mais ce n'est pas toujours facile. 

mardi, août 07, 2018

La nuit, le vent. Mt 14, 24-36

En travaillant cet évangile, en soulignant soit des verbes soit des mots, je me suis rendue compte qu'il y avait dans ce texte quelque chose autour de la nuit.

La nuit qui se profile, et qui fait que les apôtres demandent à Jésus de renvoyer la foule; la nuit qui descend et le miracle de la multiplication des pains; la nuit qui est là, profonde, et la foule qui s'en va; les disciples qui partent eux aussi, et Jésus qui reste seul dans la nuit: seul avec lui-même, seul avec son Père.

Puis la nuit et le vent sur le lac; la nuit qui commence à céder mais pas vraiment; la nuit de la peur où tout peut arriver, où des fantômes peuvent venir, pour vous prendre, vous tromper; et le vent qui gonfle, le vent méchant, le vent qui tue.

Et le jour qui se lève, et la tempête qui se calme; et la vie qui reprend. Nuit qui dure, tempête qui s'accroche et le Maître de tout cela...

Alors m'est venue l'envie de raconter cette nuit là, de laisser Jésus parler, de laisser Pierre parler, mais aussi de montrer - une fois n'est pas coutume - comment ce texte a travaillé en moi.

Mt 14, 24-36

22 Aussitôt Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
23 Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul.


La  multiplication a eu lieu au moment où le soir tombait. Là, la nuit est tombée. Jésus renvoie d'abord les disciples, avec une consigne précise quand même: l'attendre (le précéder) sur l'autre rive; ils ont reçu des pouvoirs (Mt 10), alors peut-être qu'ils pourraient déjà commencer l'œuvre du Salut; seulement ils n'arriveront pas avant lui, mais avec lui. 

Dans cet évangile, Jésus gravit la montagne pour prier, et il était là, seul. En cela c'est différent de l'évangile de Jean, où Jésus gravit la montagne et enseigne. Cette phrase, "il était là seul" c'est peut-être un leitmotiv, car oui, Jésus, somme toute, est seul  Est-ce que moi, (un peu le jardin de l'agonie), est ce que je peux veiller un peu avec lui; être avec? J'aimerais bien...

24 La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
25 Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer.

Le jour pourrait se lever, mais pas encore; c'est vers la fin de la nuit, la quatrième veille peut-on lire ailleurs. Jésus se met en marche vers eux, en marchant sur les vagues. Eux, ils ont ramé toute la nuit, vents contraires. Mais ils rament.

26 En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier.

Etonnant, quand on est bouleversé on parle. Quand on a peur, on crie..

27 Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! »

On trouve là, la voix qui rassure. La voix qui dit: c'est moi, n'ayez pas peur, mais n'ayez plus peur; que votre peur s'envole, elle n'a plus de raison d'être.  

28 Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
29 Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.

Quand je lis cela, pour moi, j'ai toujours ressenti que pour Pierre il y avait un doute. Qu'il mettait Jésus à l'épreuve. Bien sûr, Pierre reconnait la voix de Jésus, encore qu'avec la tempête ce n'est pas évident, mais il peut penser: "c'est bien ta voix, mais les fantômes sont capables de beaucoup de choses", alors "prouve le que c'est bien toi". Et là, ce qui se passe, c'est beau: Pierre enjambe le bord de la barque et se lance. Cela fait un peu penser à un enfant qui commence à marcher et qui se lance vers son père ou sa mère. Et tant qu'il est centré vers les bras ou le regard, il avance. Sinon, il retombe sur ses fesses.

30 Mais,voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait  à enfoncer, il cria :« Seigneur, sauve-moi ! »
31 Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit, et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
32 Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.


Il se passe quelque chose avec le vent. On dirait que le vent s'est mis à redoubler de violence, que Pierre vacille, qu'il a peur, qu'il perd pied; et lui, l'homme fort, il appelle au secours. C'est une expérience qu'il doit faire. Jésus lui a prouvé qu'il n'est pas un fantôme puisqu'il peut marcher sur les vagues, mais il est partagé entre ses pieds et sa tête, et c'est la tête qui gagne: la peur. Il fait alors l'expérience de quelqu'un qui ne se détourne pas, qui étend la main (et étendre la main, c'est aller vers l'autre - "il étendit les mains à l'heure de sa passion", sur les offrandes); là ce n'est pas le même geste, c'est le geste qui précède le saisir. Et un petit reproche quand même… Ce n'est qu'une fois dans la barque avec Jésus que le vent tombe, sans que Jésus se soit adressé à la tempête.

Il y a aussi une petite phrase qui ne vient pas des psaumes mais de 2 Sam 22,17: "Du  haut du ciel il étend sa main pour me prendre, pour me retirer des grandes eaux". Et cela je pense c'est le vécu de Pierre. 


33 Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »


34 Après la traversée, ils abordèrent à Génésareth.
35 Les gens de cet endroit reconnurent Jésus ; ils firent avertir toute la région, et on lui amena tous les malades.

36 Ils le suppliaient de leur laisser seulement toucher la frange de son manteau, et tous ceux qui le faisaient furent sauvés.



Ce petit morceau de texte, c'est une histoire de nuit une histoire de vent. Soit Jésus parle, soit Pierre parle.

Si c'est Jésus qui raconte , il pourrait dire… 

"Tous ceux qui étaient avec moi ont eu à manger: quand la nuit a commencé à venir, les disciples m'ont demandé de renvoyer ceux qui m'avaient écouté. Mais ça, je ne pouvais pas le faire. Bien sûr il faisait encore un peu jour, mais ce n'était pas possible. Je leur ai donné à manger avec que l'on avait. Je sais qu'ils n'ont pas compris; ils comprendront plus tard, quand je serai parti. 

Puis la nuit est vraiment tombée. Alors j'ai envoyé mes hommes avec leur barque sur l'autre rive.  Je voulais être seul; je voulais avoir mon temps avec mon Père, je voulais aussi profiter de cette nuit, la nuit des commencements. Et puis, quand les étoiles ont commencé à pâlir, quand je suis sorti de mon temps à moi, de ce temps où je suis avec la Source de tout, j'ai vu les nuages, j'ai entendu la tempête, et j'ai su que je devais les rejoindre. 

Je me suis levé pour me mettre en route sur ce chemin d'eau. Il y a un chant qui dit" Ô Dieu lève toi sur les flots, que ta face domine la terre", et je me suis dressé sur les flots.. Je les ai rejoints, mais là, au lieu d'être heureux de me voir, ils se sont mis à hurler, eux mes hommes, ils ont cru que j'étais une émanation du mal, un fantôme qui venait pour les entraîner avec moi dans les profondeurs du lac, dans le néant, dans le shéol. 

Ma voix, les a un peu rassurés, mais pas vraiment. Un fantôme, on en connaît qui chantent pour attirer les marins vers la mort. Alors Pierre, mon Pierre m'a dit: Si c'est toi (ah le doute), dis-moi (commande-moi) de venir jusqu'à toi. C'est ce que j'ai fait. Là il a eu le courage d'enjamber le bord de la barque et de se mettre à marcher. Il me regardait, il avançait. 

Seulement les vagues étaient toujours là, le vent aussi, un vent qui voulait le faire vaciller, parce que oui, le mal est là, le mal existe. Alors la peur est revenue, il a oublié que j'étais là en face de lui, et il a perdu pied, il a commencé à perdre l'équilibre, et à être attiré par la mer qui voulait me le voler. Mais il a crié et c'est cela qui l'a sauvé. Il n'a pas vu que je m'approchais de lui très vite, il a juste vu que je tendais la main vers lui, que je l'attrapais que je le remettais debout et qu'épaule contre épaule, nous avons marché vers la barque, mais toujours avec le vent, qui voulait nous faire tomber tous les deux. 

Nous avons enjambé le bord de la barque, et le vent est tombé d'un coup. Cela a été le silence, un silence étonnant, même pour moi, un silence rempli de présence, et les autres, mes hommes à moi, mes hommes qui avaient eu tellement peur, tellement douté, se sont prosternés devant moi. Pas Pierre, parce que lui, il avait vécu autre chose, quelque chose qui je l'espère l'avait transformé. Lui a a été saisi par moi, et sorti du gouffre. Là aussi, je l'ai sorti du gouffre.

Puis nous sommes arrivés à Génésareth et la vie a repris son cours habituel avec les guérisons; mais je ne suis pas sûr qu'ils comprenaient que Dieu visitait son peuple et que le Salut était vraiment là. 

Et si c'est Pierre qui raconte, voilà ce que lui aurait peut-être pu dire.

Une fois de plus les foules attendaient notre maître : c'est au bord du lac, un endroit sans rien, juste de l'herbe. Il a parlé, parlé comme il sait si bien le faire; il a guéri aussi. Nous, nous étions là, et quand il parle, le temps n'existe plus; et quand le soleil est allé sur l'horizon, on lui a dit qu'il fallait qu'il renvoie tous ceux qui étaient là, pour qu'ils puissent rentrer chez eux avant la nuit, et puis que nous n'avions rien pour leur donner à manger.  Là, une fois de plus, il nous a pris à rebrousse poil. Il nous a dit de leur donner à manger. On avait en tout et pour tout cinq pains (je dis cinq pour dire qu'il y avait un peu) et deux poissons. On lui a donné cela et là il a levé les yeux vers le ciel, il a prononcé la bénédiction et on a donné et donné et donné encore. Tout le monde a eu de quoi manger et il y a eu des restes, beaucoup de restes. Je dois dire qu'au fond de nous on était choqués, on ne comprenait pas. Mais lui il savait ce qu'il faisait. 

Il nous a dit de le laisser, et de repartir avec la barque de l'autre côté. On n'a pas posé de questions, on est parti. On n'aime pas trop le laisser tout seul, mais c'est comme ça. On s'est mis à ramer, et comme ce foutu lac sait le faire, il est devenu mauvais. Je veux dire qu'une tempête s'est levée, qu'on ne voyait plus rien, que les vagues battaient le bateau et qu'on luttait tant qu'on pouvait; et en plus, dans la nuit, on ne savait plus où on allait: plus de repères.

Et voilà qu'aux premières lueurs du jour, enfin même pas, on a vu une silhouette qui avancait vers nous. Alors ce fut la panique à bord. C'était sûrement un fantôme qui venait nous entraîner au fond. Le fantôme s'est mis à parler, il a dit "C'est moi, n'ayez crainte". Mais les fantômes, souvent ils prennent la voix des autres, alors je lui ai dit qu'il me donne l'ordre de venir jusqu'à lui sur les eaux. Et il l'a fait et moi, moi qui ne sais pas nager, j'ai enjambé le bord de la barque et j'ai commencé à marcher sur les vagues. Cela était étonnant, je ne comprenais pas comment c'était possible. Seulement si mes pieds sentaient l'eau, je sentais le vent qui m'enveloppait, qui me poussait, qui me renversait et je voyais les vagues et là, j'ai commencé à m'enfoncer et j'ai eu peur, peur et j'ai crié, j'ai crié au secours Jésus. Et il m'a attrapé, il m'a relevé et j'ai compris que ce que cela voulait dire être sauvé. C'est Lui qui m'a aidé à enjamber le bastingage; et une fois dedans, le vent s'est calmé. 

Alors tous les autres se sont tournés vers lui, ils auraient pu l'acclamer, mais ce n'est pas ça qu'ils ont fait, parce que ce qui venait de se passer, c'était un peu comme le miracle vécu par nos ancêtres quand la mer s'était ouverte pour les laisser passer. Je veux dire que pour nous, en Jésus, la puissance de Dieu était présente, et là on ne peut que se prosterner.

Nous avons accosté; et dès que nous avons posé pied à terre, le bouche à oreille à fonctionné, et on a apporté à Jésus des malades et encore des malades. Il y en avait trop pour qu'il puisse leur imposer les mains à chacun, mais il leur a permis de toucher la frange de son manteau et ils étaient guéris, comme moi j'ai aussi été guéri de ma peur, de mon manque de confiance, et de mon peu de foi. 

Je sais que dans le futur quand vous lirez ce texte vous allez vous centrer sur la barque, dire que c'est l'église, que l'église est en proie aux forces du mal. Vous n'aurez pas tort. Restez un peu avec le Maître dans sa nuit; soyez attentifs à ces vents qui veulent faire basculer, chavirer ceux que vous aimez, ceux que vous connaissez, et priez! Non pas pour que le vent tombe, mais pour que se manifeste, au coeur du vent et de la nuit, cette brise qui est signe de la Présence. Signe du vent de l'Esprit qui souffle dans les voiles de la barque Eglise, mais aussi dans les coeurs. Dans vos coeurs. 


samedi, août 04, 2018

Jn 6, 15: "Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul."

Jn 6, 15: "Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.

Ce verset conclut la multiplication des pains dans l'Évangile de Jean. Il sera suivi par l'épisode de la tempête affrontée par les disciples et par le discours sur ce que l'on appelle le pain de vie (j'aimerais mieux dire le "pain qui donne la vie"). 

Si on compare ce verset avec ce qui est dit par Matthieu: "22 Aussitôt Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. 23 Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul" , on constate de nombreuses différences.

Bien souvent, Jean montre à quel point Jésus est la maître de la situation. Il sait (comme il sait ce qu'il y a dans le coeur de l'homme, ou ce que pensent les scribes quand il remet les péchés) que non seulement la foule le reconnait comme le "grand prophète", en d'autres termes le successeur de Moïse, mais qu'ils veulent faire de lui leur roi.

Et c'est là dessus que j'aimerais insister, parce que ma réflexion sur ce petit verset s'est faite sur ce mot, du moins en grande partie.

Roi, oui Jésus le sera, mais plus tard, et pas de cette manière mais ce sera le motif de sa condamnation, et c'est ce qui sera écrit sur la croix. Là il est trop tôt. Mais il y a quelque chose de prophétique.

Alors que se passe-t-il? Jésus sait qu'on va l'enlever. Enlever est un terme très fort; on va (et c'est ce qui se passera le soir de la passion) le prendre, et faire de lui un "objet". Etre enlevé, c'est perdre sa liberté, c'est devenir le jouet de l'autre, et cela c'est impensable mais c'est surtout d'une extrême violence.

Alors là Jésus (alors que chez Matthieu il oblige les disciples à partir et que lui même renvoie la foule) "disparait", et il y a ce "de nouveau", comme si c'était quelque chose d'habituel. "Alors de nouveau, il se retira dans la montagne, et il était seul".

Il me semble qu'il y a quelque chose d'abrupt dans le texte de Jean. Il y a la foule, il y a les disciples et Jésus "de nouveau " disparait dans la montagne. Il y a comme une fin de non recevoir. Il ne dit rien, il n'ordonne rien. Il y a là la trace de ce que Jésus fait dans l'évangile de Marc, dès le chapitre 1, où après avoir guéri, il se lève avant l'aube pour aller prier, il disparait. Du coup les disciples, qui savent que le Maître a besoin de ces temps de solitude, reprennent leur barque et retournent sur l'autre rive, pour lui laisser "son" temps. Mais la foule ne sait pas trop que faire; on a l'impression qu'une partie reste sur place, tandis qu'une autre s'en retourne. 

Il y a ce verbe se retirer. On a l'impression que Jésus, un peu comme la mer qui se retire lors de la marée, ou du rideau de théâtre qui tombe, s'en va dans un ailleurs, comme si le premier acte de la pièce était terminé. Et c'est bien ce qui se passe dans ce chapitre 6: le premier acte c'est la multiplication des pains; le second c'est la tempête, et le troisième ce sera le discours sur la signification du signe et surtout sur qui est cet homme. Se retirer, c'est aussi permettre peut-être aux autres de se poser des questions, les vraies questions: qui est-il celui là?

Mais il y a aussi le "seul dans la montagne". Et le "dans" a évoqué pour moi le tombeau. Jésus sera seul aussi dans sa passion, seul dans le jardin des Oliviers, seul face aux prêtres, seul sur la croix et seul dans le tombeau. Ce que je veux dire, c'est que là encore j'entends une préfiguration de ce qui se passera.

En même temps, je me dis que si Jésus reste seul, c'est pour pouvoir retrouver son Père ("le Père et moi, nous sommes un.". "Je suis dans le Père et le Père est en moi"), et peut-être que durant ce temps, Jésus reçoit (comme on le dirait aujourd'hui) sa feuille de route: rejoindre les disciples qui vivent sans le savoir ce qu'ils vivront après la mort de Jésus, c'est-à-dire une tempête dévastatrice: ne plus savoir où l'on va, ce qui arrive, et simplement se cramponner pour rester ensemble dans la barque. Et ensuite leur faire comprendre que le signe du pain donné renvoie à autre chose.

Car là encore, si on prend les paroles prononcées par Jésus, elles sont pratiquement les mêmes que celles qu'il prononcera le soir du jeudi: il prit le pain il le bénit et le donna (ici à la foule, là, à ses disciples). Quant aux mots "ceci est mon corps", ce sera bien l'essence de ce qui sera dit dans la synagogue de Capharnaüm.

Cette petite phrase a donc eu pour moi, des harmoniques aussi bien dans l'évangile de Jean que dans les synoptiques. D'une certaine manière, tout ce qui va advenir est déjà là: la maîtrise des événements, la relation avec le Père, les paroles du jeudi, la condamnation parce qu'il est le Roi des Juifs, le vécu des disciples dans la tourmente, et aussi la disparition, dans le tombeau puis dans cet ailleurs. 

Moi qui ai parfois du mal avec cet évangile, qui me fait avec ses répétitions, ses redites, penser un peu aux poupées russes qui s'emboîtent les unes dans les autres et on ne sait jamais si on ne va pas en trouver encore une autre, ou dans quel ordre elles seront, j'ai pu faire grâce à cette phrase la découverte de ces harmoniques et cette résonance est pour moi un véritable don.


samedi, juillet 28, 2018

Des agneaux et des brebis.

Dans le temps après Pâques, on relit la fin du chapitre 21 de l'évangile de Jean, et j'ai eu envie de réfléchir à ces agneaux et à ces brebis que Jésus confie à Simon fils de Jean, et de chercher ce que sont les agneaux et les brebis dans l'ancien testament; car les évangiles se comprennent mieux si l'on fait référence à ce qui fut l'histoire du peuple choisi.

            De l'agneau à la brebis

Dans la finale de l'évangile de Jean, Jésus dit à Pierre, d'abord sois le "berger" de mes agneaux, puis sois le "pasteur" de mes brebis; et enfin à nouveau "sois le berger" des brebis. Dans tous les cas, il s'agit du troupeau qui appartient à Jésus et qu'il remet à Simon, Fils de Jean et non à "Pierre", ce qui est étonnant. De fait, le Pasteur, c'est Jésus, et Pierre est le représentant du pasteur, mais surtout le berger. Si on prend le chapitre 34 d'Ezéchiel où il est question de pasteur, le pasteur c'est c'est celui qui possède le troupeau, alors que souvent le berger peut être un employé qui, même s'il a une très bonne connaissance du troupeau et de ses besoins, n'en n'est pas le propriétaire. C'est la même chose pour le vigneron, qui possède la vigne, et le vendangeur qui coupe les grappes, fait le vin mais n'est pas le propriétaire. 
Mais mon propos est surtout de réfléchir sur les mots agneaux et brebis. Avoir un troupeau de brebis c'est un signe de richesse, encore faut-il savoir s'en occuper. Peut-être que si Jacob est devenu le "père" du peuple d'Israël, c'est parce qu'il a su faire prospérer et fructifier les brebis de son beau-père Laban, et avoir lui aussi un beau troupeau (Gn 30). 

L'agneau: de l'Ancien au Nouveau testament

Le mot "agneau" ne figure que peu dans le premier testament. Il apparaît quand Isaac demande à son père où est l'agneau du sacrifice. Et là il est clair que l'agneau est la figure du fils, comme le bélier sera représentation du père. Dieu aurait très pu faire apparaître un agneau, mais le bélier renvoie à Abraham lui-même qui devient réellement père ce jour là, en laissant partir son agneau de fils, pour qu'il devienne ce qu'il doit devenir, pas une chose ou une copie de son père.

On le retrouve ensuite dans le livre de l'Exode, en Ex 12,3, où l'agneau là encore est sacrifié à la place des premiers nés, (qui devront par la suite être rachetés). L'agneau bien sûr est mentionné dans le Lévitique, mais là dans sa fonction d'holocauste. Par la suite, l'agneau est toujours associé au sacrifice; on peut penser au texte du serviteur (Is 53): "Comme un agneau que l'on mène à l'abattoir", ou au texte de Jérémie (Jr 11,19): " Moi, j'étais comme un agneau docile qu'on emmène à l'abattoir". Puis le mot disparaît, jusqu'à l'arrivée de Jésus lors de sa rencontre avec Jean le Baptiste (Jn 1,29) qui le désigne comme l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde - ce qui est bien la fonction de l'agneau holocauste; il donnera sa vie pour sauver l'humanité et non plus le seul peuple Israël; et enfin le mot apparaît dans l'Apocalypse (Ap 5, 6): "Je vis un Agneau debout, comme égorgé"; et là, l'agneau n'est plus victime: il est vivant, il est debout.

        Alors qu'est ce que Jésus fait comprendre à Pierre? 

Peut-être que les agneaux ce sont ceux que l'on aime le plus: alors ce seraient ceux de la première heure, ceux qui un jour donneront aussi leur sang pour leur église. Etre le berger des agneaux, c'est être le berger de ceux qui ont connu Jésus de son vivant, mais aussi des petits, de ceux sur lesquels il faut veiller pour qu'ils grandissent. Et si l'agneau renvoie à l'holocauste, alors peut-être que l'on peut dire que Pierre est bien appelé à être le berger de ceux qui seront à l'image de Jésus des "agneaux offerts"...

Les brebis, de l'Ancien au Nouveau Testament.

Puis il est question par deux fois de brebis, avec la même question: "M'aimes-tu?" Si on fait référence aux synoptiques, Jésus compare souvent la foule à des brebis sans pasteurs, et le rôle de Pierre sera alors comme Jésus celui qui rassemble en Son Nom à Lui, les brebis qui sont loin, celles qui sont perdues, celles qui sont égarées, celles qui sont malades ou blessées, et aussi celles qui vont bien (Ez 34). Mais si on fait référence à l'évangile de Jean, il y a les brebis qui connaissent la voix du berger, mais aussi celles qui ne sont pas de la bergerie. Et peut-être que de ces autres brebis, Pierre devra s'occuper, comme de ce centurion Corneille qui est un païen; même s'il ne semble pas avoir tellement envie de s'en occuper (Gal 2, 11).

Alors peut-être que l'on peut penser qu'il s'agit des brebis de l'enclos, celles qui ont entendu la voix, ou qui l'attendent, mais aussi des brebis des autres bergeries (celles auxquelles Paul sera envoyé en premier), mais dont Pierre est  le pasteur désigné. 

Donc des agneaux, qui renvoient à ceux qui donneront leur vie, et des brebis qui sont à la fois celles qui viennent du peuple juif et d'autres brebis, celles qui vont entendre l'appel de la bonne nouvelle et qui ayant une autre origine seront aussi des brebis. 

Les brebis, les troupeaux de brebis doivent être l'objet des soins du berger, il doit choisir les bons pâturages (Ps 23), mais ils sont aussi un certain signe de richesse. Celui qui possède un troupeau est un homme qui ne sera pas dans le besoin. Et si on se réfère à la parabole donnée par Nathan au roi David, il y e entre la brebis et son propriétaire une relation très forte: "il l'aimait comme sa fille" (2 Sam 12).

Et si on revient au texte d'Ezéchiel, on se rend compte qu'il peut arriver pas mal de choses à ces brebis: il y a la brebis perdue, la brebis égarée, la brebis blessée, la brebis malade, et aussi la brebis en bonne santé. 

Quand on lit la parabole du berger qui a cent brebis et qui en perd une, curieusement on pense qu'elle a perdu son chemin, qu'elle n'a pas suivi les autres, qu'elle est tombée dans un trou, qu'elle s'est égarée. Or égarée et perdue ce n'est pas la même chose.

Si Ezéchiel fait parler Dieu, qui s'adresse à ceux qui avaient en charge le peuple d'Israël, et qu'il parle de brebis perdues, que veut-il dire? Jésus ne parle-t-il pas des brebis perdues de la maison d'Israël, brebis vers lesquelles il est envoyé? 

Alors qu'est ce qu'une brebis perdue? On peut voir cela du côté de celui qui possède la brebis, ou bien du point de vue de la brebis.

     La brebis perdue

Il y a le maître, qui a laissé se perdre la brebis (il était absent et elle ne savait plus qui suivre), donc c'est lui qui l'a perdue, il ne s'est pas occupé d'elle. Cela, Dieu peut le reprocher à ceux qui avaient en charge son peuple. Peut-être est-elle allée dans d'autres pâturages, elle y a trouvé son compte, et ne veut plus revenir. Alors là, le maître a bien perdu sa brebis. Mais peut-être qu'un jour elle trouvera que ces pâturages ne sont pas les meilleurs, elle retrouvera le désir des anciens pâturages et reviendra. Je pense que c'est cela ce que disent les prophètes, mais aussi Jean le Baptiste et surtout Jésus. Réveiller le parfum de la présence, donner le désir d'aller vers un Dieu qui vous attend, qui vous respecte, qui vous aime.

Mais, on peut aussi parfois croire que le maître veut se débarrasser de sa brebis, et parfois les épreuves (et l'exil pour le peuple en a été une sacrée!) peuvent détourner du maître. Dans nos contes de fées, les parents qui abandonnent leurs enfants dans la forêt, c'est parce qu'ils sont dans une période de disette, et qu'ils ne supportent pas de voir leurs enfants mourir sous leurs yeux; et peut-être qu'ils espèrent que quelqu'un va leur donner à manger., Et la souffrance des parents est réelle; alors on peut imaginer que lorsque le peuple vit ces épreuves qui finalement vont le fortifier, le maître souffre pour ses brebis; mais c'est le seul moyen, sauf qu'il prend un véritable risque. 

Mais perdre la brebis, cela veut dire la laisser se tourner vers d'autres Dieux, devenir adultère?

Cette brebis-là, elle a perdu son cœur pour le tourner vers un autre. Autrefois, quand on parlait d'une fille "perdue", cela voulait dire: on a eu une fille, mais elle n'existe plus pour nous, et elle a pris le mauvais chemin, elle a perdu nos principes, c'est une fille de mauvaise vie. Or Dieu, lui, va vers ces filles là, parce qu'il sait que ce n'est peut-être pas de leur faute; et il les reprend telles qu'elles sont. Il n'y a rien à faire; juste à savoir que pour Dieu, rien n'est jamais perdu. Et Jésus, c'est pour ces brebis-là qu'il est envoyé, pour ces brebis qui ont perdu le gout de Dieu, qui n'ont plus besoin de lui, qui vivent sans lui et qui ne se rendent pas compte qu'elles ont perdu le sens de leur vie. Et c'est ce que Jésus a fait en allant vers les publicains et les pécheurs. Et c'est ce que Pierre et ceux qui lui succèderont sont amenés à faire.

     Une brebis égarée, c'est une brebis qui, a un moment donné, ne sait plus qui croire, que faire, qui suivre. Et ce temps peut-être un temps plus ou moins long. Ce peut-être le temps de la folie (où on erre dans les tombeaux sans savoir où aller, où on ne sait plus bien qui on est, qui est l'autre, ce que l'on doit faire). Et là Dieu arrive, redonne ses repères, et parle (là je pense à Jn 10). Une brebis égarée est dans l'attente. La brebis perdue ne l'est peut-être plus. Peut-être que ces brebis égarées, ce sont tous ces possédés dont parle l'évangile.

     Une brebis blessée, c'est qu'elle s'est fait mal en tombant ou en étant attaquée. Il y a une plaie, et cette atteinte, Dieu va la panser. Ce n'est pas un acte magique, parce qu'il faut du temps pour la guérison, mais Dieu est là. 

    Une brebis malade, c'est une brebis faible, dépendante des autres. Et celle-là, Dieu ne la rejette pas. Mais parfois il faut aller la chercher parce qu'elle se cache, elle a honte.. 

    La brebis  "normale". Quant à la brebis qui est restée là où il fallait, il y  a un risque, c'est qu'elle ne se soucie pas des autres, qu'elle mijote un peu dans sa graisse. Alors celle-là, elle doit se soucier de ce qu'elle mange, de ce qu'elle enfourne, mais c'est aussi au berger de veiller sur elle. Car il est aussi question de la brebis maigre ou de la brebis grasse; qui sont dans le troupeau, mais sur lesquelles il faut aussi veiller. 

Alors voilà toutes les brebis dont Pierre est chargé. Et il a bien du du travail en perspective, car il lui est demandé d'être le berger, mais aussi le pasteur, ce qui n'est pas tout à fait pareil. Le berger c'est celui qui au jour le jour s'occupe des brebis, là où elles sont; le pasteur, même si cela peut paraître très proche, est aussi celui qui cherche les "bons lieux", qui doit voir à long terme; et si on se réfère au chapitre 10 de l'évangile de Jean, c'est celui qui, à l'image de Jésus, doit marcher à leur tête, et donner sa vie pour ses brebis. 

jeudi, juillet 26, 2018

Réflexions sur le chapitre 10 de Matthieu

Mt 10,28 "Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps". 

Cette phrase m'a toujours interrogée, car quel est celui qui a le pouvoir de faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps? Cette phrase je l'ai interprétée dans un sens psychologique, http://giboulee.blogspot.com/2012/12/reflexions-pas-encore-assez.html, en réfléchissant sur la question du mal, car les personnes qui ont été la proie du mal dans leur enfance, bien souvent semblent (et cela est très lié à la structure psychologique induite par ce "malheur") avoir bien du mal à vivre et non pas à survivre (ce qu'elles disent toutes). 

Est-ce qu'il s'agit de Dieu lors d'un jugement, ou bien est-ce qu'il est question du diable (le Mal), qui peut corrompre tellement l'âme qu'au moment de la mort, l'être humain ne pourra pas vivre dans le royaume? 

Il m'a paru intéressant, de reprendre l'ensemble de ce chapitre 10 de l'évangile de Matthieu, pour remettre la phrase dans son contexte.  

Au début de ce chapitre, on voit que Jésus, après avoir choisi ceux qui vont le représenter, donne à ses douze "envoyés "des pouvoirs qui sont les siens, du moins en partie: expulser les démons, et guérir toute maladie et toute infirmité. Il ne leur a pas donné le pouvoir de pardonner, mais de guérir et de délivrer. 

Vient ensuite une liste de recommandation qui s'adresse certes aux apôtres: "aller vers les brebis perdues de la maison d'Israël" (terme qui renvoie certainement au livre d'Ezéchiel Ez 34, c'est à dire ces personnes qui ne savent plus où aller, qui ont perdu leurs repères, faute de berger), mais aussi à nous aujourd'hui.

 Il s'agit peut-être simplement, là où nous sommes, dans nos communautés, d'aller vers ceux qui sont perdus ou qui se sentent perdus (encore qu'il faut réfléchir à ce que l'on met sous ce mot). Que Jésus leur demande de ne pas entrer dans les villes des nations païennes et chez les samaritains paraît un peu étonnant, (surtout depuis que le pape François parle des périphéries), mais il y a ce risque dénoncé dans le premier testament de "se faire avoir" par les faux dieux, et peut-être qu'à ce moment là Jésus veut protéger ses apôtres de certains risques. Et peut-être que parfois c'est aussi un risque pour nous.

Puis les pouvoirs des apôtres sont en quelque sorte étendus, et cela est bon de à entendre: ils doivent guérir, ressusciter, purifier, expulser (je ne garde volontairement que les verbes). Et cela permet de comprendre que le royaume de Dieu est là, qu'il est tout proche. 

Une fois munis de ce viatique, ils peuvent se mettre en route, mais tels qu'ils sont: pas de provisions, car ils doivent apprendre à faire confiance à ceux qui vont les recevoir, et aussi à faire confiance - cela sera dit à la fin du chapitre - à l'Esprit Saint, qui leur enseignera à la fois ce qu'il faut dire pour annoncer la Bonne Nouvelle, et pour se défendre le jour où la persécution arrivera.

Arrivent alors ces recommandations qui peuvent faire un peu peur à celui qui se veut missionnaire: être comme des brebis au milieu des loups, être malgré tout prudents comme des serpents et candides (simples) comme des colombes, risquer les coups, les arrestations, la mise à mort. Et c'est là qu'apparaît la phrase qui est pour moi un questionnement depuis fort longtemps -  "Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l'âme, mais craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps" - qui, dans le cas d'une église en train de se construire, a tout son sens. 

L'évangile de Matthieu étant, comme tous les évangiles, une catéchèse qui s'adresse entre autres aux juifs qui ont reconnu que Jésus est l'envoyé, le messie, le sauveur, le Fils du Très Haut, veut - en reprenant des phrases que Jésus a peut-être employées - leur dire que si on les met à mort parce qu'ils refusent de renier celui en qui ils ont mis leur foi, c'est leur corps qui sera mort, mais leur âme restera vivante quoiqu'il arrive. Mais s'ils cèdent à des propos pernicieux, s'ils abandonnent leur foi, alors ils risquent de se retrouver corps et âme dans ce lieu de tourment que l'on appelle la Géhenne. La mort de l'âme dans ce contexte, c'est de renier Dieu, mais c'est aussi se renier soi-même, renier ce en quoi on a mis sa foi, son espérance, sa manière de vivre. C'est perdre ce noyau qui permettait de se sentir existant, mais qui permettait aussi d'exister pour et avec le Tout Autre. Ce que dit, je crois, Jésus, c'est que l'être humain ne peut tuer que le corps de celui qui croit, mais que si celui qui a cru, sous la contrainte est mis à mort et en même temps perd la foi, alors il se retrouvera, par le jugement de Dieu, exclu du royaume.

La question qui se pose pour moi est bien celle de la mort de l'âme, de tuer l'âme comme le dit le texte. Bien sûr, on peut répondre en terme de péché (voir tout ce qui a pu être écrit sur les péchés dits "mortels"). Et on pourrait se lancer dans toute une réflexion sur l'homme qui s'est détourné de Dieu (qui est devenu l'esclave du Péché, du mal, du tentateur, de Satan) et auquel Jésus par sa mort et sa résurrection redonne vie en le libérant de ce qui l'aliénait et lui ouvre les yeux du cœur. 

J'ai pour ma part rencontré beaucoup de personnes qui, violées ou maltraitées dans leur enfance, vivent avec en elles une partie d'elles qui a été mise à mort un jour de leur vie. Toutes disent: "j'aurais préféré mourir, pourquoi est ce qu'il ne m'a pas tuée". Et elles vivent avec une partie d'elle qui est morte, car la vie s'est arrêtée ce jour-là; sans parler de la douleur somatique et des conséquences psychiques comme la dissociation. 

Et cette partie bien souvent continue à les entraîner vers la mort, comme si le mal voulait les garder captives; pour moi, ce vécu est peut-être aussi une mort de l'âme. Par ailleurs beaucoup d'entre elles vivent, dans la réalité quotidienne, un véritable enfer sur terre, car elles s'estiment responsables de ce qui leur est arrivé. SI dans si l'enfance on vit quelque chose de terrible c'est que l'on a commis quelque chose de terrible et que l'on doit le payer. Je connais quelqu'un qui disait: "Je suis sûre que j'irai en en enfer parce que si j'ai vécu ce que j'ai vécu, c'est que j'ai dû faire quelque chose que Dieu ne peut pas pardonner".

Pour le dire autrement, ce que je pense c'est que ces personnes qui ont été confrontées au mal avec un M majuscule, quand elles essayent de s'en sortir, sont souvent confrontées à une espèce de force qui les pousse vers le bas. Même des personnes qui croient en Christ ont des pulsions suicidaires massives, dès qu'elles se sentent un tant soi peu abandonnées ou rejetées, comme si le suicide restait la seule issue face à la souffrance (et ce n'est pas moi qui leur jetterai la pierre); ce qu'elles veulent en fait ce n'est pas mourir, c'est arrêter de souffrir ou de vivre une vie qui au regard social n'en n'est pas une.

Seulement voilà, ces personnes, du moins celles que j'ai la chance de connaître, ont en elles une capacité d'amour incroyable. On peut dire que c'est parce qu'elles ont besoin (enfin) d'être aimées qu'elles sont serviables, gentilles, prévenantes. Mais avec ce qu'elles ont vécu, on pourrait s'attendre à l'inverse. Et même si parfois elles aiment d'une manière un peu possessive, et font des erreurs (mais qui n'en fait pas) parce qu'elles veulent éviter à ceux qu'elles aiment les mêmes déboires que ceux qui leur ont été infligés, elles aiment. 

Et celui qui aime, même s'il fait des erreurs, même s'il lui faut apprendre à aimer peut-être autrement, celui là n'a pas perdu son âme et il est plus fort, parce qu'il n'a pas étouffé l'esprit qui est en lui et qui le pousse à aimer. Et même si un jour il cède à la force de la souffrance, je suis sûre qu'il n'ira pas dans la Géhenne. Celui qui ira dans la Géhenne, ce sera celui qui a scandalisé au sens fort cet enfant qui est devenu un adulte, qui a joué avec lui pour en faire son objet, qui a essayé de s'emparer de son coeur et de son âme. Si je dis cela, c'est bien aussi parce que je crois que même si Dieu est Amour, Dieu est aussi Justice et que je crois en sa justice. 

Mais pour ces personnes qui si souvent vivent dans la honte et la culpabilité, je crois qu'au soir de leur vie, ces personnes qui ont pourtant été sevrées d'amour, et qui savent aimer, c'est sur cet amour qu'elles seront "jugées". 

A nous de leur montrer que leur cœur est un cœur de chair et non un cœur de pierre et peut-être de leur permettre de découvrir que ce germe d'amour qu'elles ont su faire fructifier, est le germe d'une autre présence en elles, celle de Celui dont le cœur est malade d'amour pour l'humanité.