mardi, mai 19, 2020

" Il se sépara d'eux" - Luc 24,51

Ascension

Peut-on dire que l'Ascension est la véritable fin du confinement de Jésus sur la terre, sur sa terre? Il y a la mort, le corps mort, le souffle donné, perdu, puis retrouvé et redonné. Il y a ce temps, variable d'un évangile à l'autre, avec ce corps différent, qui est là, qui se trouve là où on ne l'attend pas, qui semble disparaître quand on se rend compte que celui qui était là est celui qui est. Et le départ…

Je me suis toujours demandée comment les apôtres avaient pu faire leur deuil , parce que quand même. Il y a bien eu un sacré traumatisme avec la mort de celui en qui ils avaient mis leur confiance. Et pas le temps de le faire le deuil, puisque le corps a disparu. Et ensuite ce temps étrange, qui précède cette phrase de Luc que j'aime tant: "il se sépara d'eux"; un peu comme si le groupe de ceux étaient là (que ce soit à Jérusalem ou ailleurs) était une sorte de matrice à l'intérieur de laquelle Jésus pleinement homme avait vécu son temps d'homme, et que le temps était arrivé, comme une naissance, de partir vers ce lieu où il devait nous préparer une place; ce lieu où il retrouvait pleinement celui qu'il nomme son Père; ce lieu d'où il allait envoyer l'Esprit, feu qui n'est pas volé aux dieux, comme le fit jadis Prométhée, mais qui fait de nous des humains renouvelés, animés, fils du Père et frères du Fils.

Je voudrais juste mettre en parallèle les récits de l'Ascension, commenter brièvement, et ensuite laisser parler Simon, ce Simon si triste qui prenait la route d'Emmaüs, qui a vécu ce temps entre le matin de la résurrection et le matin de l'Ascension, et qui une fois de plus s'est, comme chacun d'entre nous, retrouvé quand même seul sur le chemin de sa vie, mais avec cette joie imprenable du voir.

Matthieu 28
Marc
Jean
Luc - évangile
Luc - Actes

















16 Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.

17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.





18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

19 Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
20 apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
.

14 Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité.


















15 Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création.
16 Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné.
17 Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ;






19 Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.








20 Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.


36 Comme ils en parlaient encore, lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit : « La paix soit avec vous ! »







49 Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut. »



























50 Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, il les bénit.
51 Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel.

52 Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie.
53 Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu..

03 C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.





04 Au cours d’un 
repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche :
08 Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »




















09 Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux.




10 Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs,
11 qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

Pour Matthieu, cela se passe en Galilée. Avec l'ordre de baptiser au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint. Mais on ne sait pas quand.
On sait qu'il y a deux finales chez Marc. La deuxième (citée ici), parle bien d'une ascension, qui semble avoir eu lieu très peu de temps après le Résurrection.
Dans cet évangile, il n'y a pas d'ascension, mais don de l'Esprit le jour de la résurrection, et ce Jésus dans un autre corps
Premier récit. A Jérusalem; qui semble avoir lieu le premier jour de la semaine.
Deuxième récit, qui permet d'introduire le don de l'Esprit.



Simon raconte

Quand ils l'ont crucifié, le monde s'est écroulé pour nous. Il n'a rien fait pour montrer qui il était, il s'est laissé faire, il s'est laissé battre, il s'est laissé humilier, et il est mort, mort, mort. Alors, parce que nous avons dû attendre le premier jour de la semaine pour rentrer chez nous, nous étions abattus, las, tristes à en mourir. Nous étions en deuil, en nous ça pleurait, ça criait, ça gémissait. La Pâque pour nous, c'est une fête, c'est la fête de la libération, mais là, nous nous sentions enchaînés dans notre tristesse, dans notre "à quoi bon". 

Ce qui est étonnant, c'est que quelqu'un a vu que nous étions tout sauf festifs, et qu'il nous a posé des questions. Il était très simple cet homme, et il connaissait les écritures, parce qu'il s'est mis à expliquer des choses auxquelles nous n'avions jamais pensé, et qui permettaient de comprendre que cette mort ce n'était pas un échec, mais que c'était ce que Dieu avait prévu dans sa sagesse, depuis toujours, pour que nous puissions devenir participants à sa divinité, sauvés de l'esclavage du péché: des vivants. Et puis le temps a passé, et puis on est arrivé chez nous, et puis on lui a proposé de manger avec nous. Et là, comme tout hôte, il a prononcé la bénédiction, rompu le pain et là… Là nos yeux se sont ouverts, et nous qui avions en tête l'image de Jésus pendu à sa croix, avec des plaies partout, nous avons compris que c'était lui, redevenu vivant qui avait cheminé avec nous. Et nous sommes partis à Jérusalem prévenir les autres que les femmes ne s'étaient pas trompées, qu'il était bien vivant, comme il l'avait dit..

Quand on est arrivé, on a raconté, et il a été là, au milieu de nous. A la fois le même et pas le même.

Du temps a passé.. Il a fallu s'habituer à ce qu'il soit là, et à ce qu'il disparaisse. Il parlait beaucoup, il expliquait beaucoup, mais là, on comprenait le sens, pardonnez moi l'expression, ça rentrait en nous comme dans du beurre.  Cela a duré quarante jours, quarante jours qui ont passé si vite et si lentement.

Quarante jours, c'est important pour nous. Certains rabbins disent que c'est le temps qu'il faut à un homme pour se rendre compte qu'il ne combat pas contre Dieu, mais avec Dieu.. Quarante jours, c'est le temps que Moïse a passé avec Dieu sur le Sinaï; et nous, nous étions un peu des Moïse avec notre Jésus, avec notre " Dieu Sauve". 
Quarante jours…

Le quarantième jour, il nous a fait sortir du Cénacle. Il nous a emmenés au Mont des oliviers, là où il avait accepté de se laisser arrêter. En fait, on est allés jusqu'à Béthanie. Là il nous a tous regardés, les uns après les autres. Il nous a bénis… Et nous avons vu comme un nuage doré qui l'enveloppait, peut-être cette nuée qui est signe de la présence de Dieu; et il a disparu à nos yeux. Mais ce n'est pas vraiment cela. Il n'a pas été enlevé comme le prophète Elie; il s'est séparé de nous, comme un enfant se sépare du ventre de sa mère quand le temps de la naissance est venu. C'est un peu comme si pendant ce temps passé avec nous, il nous avait pétris et re-pétris par sa parole et par sa présence, qu'il nous avait nourris, et que là, nous étions sortis du four... 

C'est difficile à exprimer, mais nous étions vraiment prêts à ce qu'il se sépare de nous pour toujours, pour que nous devenions ses témoins. C'était à nous de devenir Lui, et pour cela il nous a promis la force de l'Esprit qui ferait de nous ses témoins. 

Seulement, parce que nous sommes des humains, une partie en nous était triste, triste; et nous regardions le ciel qui avait repris son aspect habituel. Alors nous avons tous vu et entendu la voix de deux êtres qui nous ont remis les pieds sur terre, nous qui nous avions la tête dans les nuages... Ils nous ont dit de ne pas rester là à bailler aux corneilles: que le Seigneur reviendrait dans sa Gloire.


Cela nous a changés. Il nous avait promis de nous donner son Esprit; alors au lieu de rester entre nous dans cette salle que nous aimons, parce qu'il y a vécu avec nous, nous avons repris le chemin du Temple et de la prière. Nous n'avons plus peur, nous sommes juste dans l'attente de ce Feu d'Amour qu'il nous a promis.

mardi, mars 17, 2020

" ..et l'eau que lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant pour la vie éternelle". Jn 4, 14

C'est l'évangile du 3° dimanche de Carême, du moins pour cette année. C'est un texte connu, commenté, mais toujours renouvelé et renouvelant. On y trouve encore une femme qui n'a pas de nom; certains lui donnent le nom de Photine (la lumineuse); c'est une femme qui, comme plus tard Marie de Magdala, est déjà apôtre.

Quand nous avons lu ce chapitre en groupe, l'idée d'écrire un texte pour raconter cette rencontre auprès d'un puits était là; mais le temps a passé. Et ce dimanche, ce drôle de dimanche de retour de Savoie, en lisant, relisant et re-relisant encore ce texte, la phrase "en source d'eau jaillissant (et non pas jaillissante comme je l'avais toujours lu) en vie éternelle, ou pour la vie éternelle" a fait son chemin. 

Dans la mythologie grecque, les dieux boivent un nectar, l'ambroisie, qui leur procure une vie sans fin, une vie sans mort, mais une vie qui, si on y regarde de près, est complètement centrée sur eux mêmes. L'eau que propose Jésus est bien autre, parce qu'on ne la garde pas pour soi. Elle comble la soif d'infini, la soif de relation et elle devient source. Elle fait un curieux chemin. Elle entre en nous, mais elle ne demeure pas enfermée: elle rejaillit à son tour, elle devient source, ou peut-être gouttelettes; elle peut féconder. 

J'ai choisi pour raconter cette rencontre de laisser parler le rédacteur de l'évangile, parce que malgré tout il faut bien que quelqu'un ait été témoin de cette rencontre, dans cette zone de Samarie près de Sichem, là où se trouve un puits profond acquis par Jacob, et donné aux fils de Joseph; puits qui n'est pas celui où Jacob a fait la rencontre de Rachel (Gn 29, 6-12), mais puits qui est lié à Jacob et à son histoire. Ne raconte-t-on pas que Jacob fut capable de rouler d'un seul bras la pierre qui était sur la bouche de puits, et que l'eau alors monta du puits et se mit à déborder, abreuvant ainsi toutes les bêtes du troupeau. Voir http://bit.ly/2UgGjWH.


Jean raconte:

Il faut dire que ce matin-là nous étions partis un peu tard de Judée - où nous avions séjourné pas loin de l'endroit où Jean baptisait - pour retourner en Galilée. Nous devions hélas passer par la Samarie; et vers la sixième heure le soleil s'est mis à cogner. Nous étions encore loin de la ville de Sychar, cette ville samaritaine. On n'en pouvait plus, ni les uns ni les autres. On savait bien que le puits de Jacob n'était pas trop loin, mais comme nous n'étions pas trop familiers des lieux, parce que nous les juifs nous n'aimons pas du tout passer chez les Samaritains, ces faux frères qui refusent d'aller au Temple de Jérusalem pour prier le Très Haut, et qui continuent à adorer une sorte d'idole sur le Mont Garizim, nous avons mis du temps pour le trouver. Et puis, impossible de demander notre chemin: il n'y avait pas un chat dehors. Il faut dire qu'avec cette chaleur, qui aurait l'idée de sortir... 

On s'est arrêté au puits. La pierre n'était pas posée sur l'ouverture. On entendait l'eau qui clapotait un peu. On raconte que quand Jacob était auprès du puits, l'eau montait et se répandait toute seule pour abreuver hommes et bêtes. Mais là, pour pouvoir s'abreuver, il fallait trouver une jarre ou quelque chose, et nous n'avions rien avec nous. Les autres sont partis acheter des provisions; moi je suis resté avec Jésus, qui manifestement n'en pouvait plus. C'est rare qu'il soit fatigué; en général il marche d'un bon pas, mais là, la chaleur manifestement avait eu raison de lui. 

J'ai dit qu'avec cette chaleur il n'y avait pas un chat dehors, et pourtant voilà qu'arrive une femme, portant une jarre sur son épaule. Je me suis vraiment demandé ce qu'elle pouvait faire là, alors que l'eau on va la puiser à l'heure fraîche; bizarre cette femme. Elle doit sûrement ne pas être bien vue par les femmes du village, pour aller chercher de l'eau en pleine chaleur et non pas au petit matin. Je me demande ce qu'elle a bien pu faire, ou leur faire. 

Et voila que Jésus lui demande à boire! Il ne s'embarrasse pas de formules de politesse, il lui dit: "Donne moi à boire!", même pas s'il te plait. Et elle lui répond du tac au tac qu'il n'a rien pour puiser et qu'elle se demande pourquoi il lui adresse la parole. Mais lui ne se laisse pas déconcerter: il lui rétorque que, si elle avait les yeux du cœur, elle aurait deviné que celui qui lui demande à boire n'est pas n'importe qui, et que c'est elle qui lui aurait dû lui demander à boire! Parce que lui, ce n'est pas une eau dormante dans un puits qu'il donne, mais une eau vive, une eau de source. Bon ça c'est du Jésus tout pur. Il vous emmène toujours ailleurs. La pauvre dame, elle ne pouvait pas comprendre! Bien sûr, l'eau vive, c'est autre chose. 

Et du coup, elle lui fait remarquer que comme il n'a rien pour puiser, elle ne voit pas comment il pourrait lui donner à boire. Elle elle en reste à l'eau du puits, cette eau qui pouvait quand même couler d'abondance du temps de Jacob. Et Jésus lui fait alors comprendre que cette eau là, celle qui sort du puits, jamais elle ne pourra vraiment étancher la soif, la soif du gosier, car la soif revient toujours; mais qu'il y a une autre soif en chaque être humain et que lui, cette soif là il peut la combler. Je ne crois pas qu'elle ait compris, sauf que bien sûr ça l'intéresse cette eau, de ne plus avoir besoin de puiser. Il sait y faire Jésus pour déplacer les gens, je veux dire pour leur faire découvrir des choses complètement inattendues..

Je ne sais pas de quelle eau il parle, mais il lui dit que l'eau qu'il lui donnera, deviendra en elle source d'eau jaillissant pour la vie éternelle. Et moi, j'ai vu comme une fontaine qui jaillissait de lui, une fontaine où des oiseaux venaient s'abreuver; et les gouttes d'eau qui tombaient sur eux, les transformaient en colombes qui s'envolaient. Et chaque oiseau, je ne sais comment le dire, devenait lui même source. Mais ça ne se décrit pas. Non, c'était autre chose. Il y avait une source, et les gouttes qui en jaillissaient, en tombant sur le sol donnaient naissance à d'autres sources, et la vie était là, et se renouvelait en permanence. Quand il a dit: source d'eau jaillissant pour la vie éternelle, quelque chose s'est comme ouvert en moi; mais c'est tellement difficile de l'exprimer. La femme, elle, elle a sauté sur la proposition et elle lui a demande de cette eau-là. Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu l'impression qu'elle commençait à voir en lui une sorte de magicien.

Dans notre histoire à nous, bien souvent quand il se passe quelque chose auprès d'un puits, auprès d'une source, c'est qu'une histoire d'amour n'est pas loin: c'est là que Jacob a rencontré sa bien-aimée Rachel. Alors je me demandais ce qui aller se passer, et voilà que Jésus lui dit d'aller chercher son mari. A quoi elle répond qu'elle n'a pas de mari. Là je n'en croyais pas mes oreilles, mais je comprenais que ce n'était pas une femme très fréquentable. Et Jésus de lui dire qu'elle a dit la vérité, que l'homme avec lequel elle vit n'est pas son mari, mais qu'elle a pourtant été mariée cinq fois. 

Là, elle a du se dire que cet homme, qui lisait en elle comme dans un livre, il était non pas un magicien, mais un prophète. Et du coup elle lui a posé une question de fond: où faut-il adorer le Très Haut? Il lui a répondu que le lieu n'était pas important (je dois dire que j'ai quand même eu du mal à entendre ça), et que les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité. Qu'est ce que ça veut dire? Sauf que ces mots là ont fait écho en elle, parce qu'elle a dû en adorer des faux dieux avec tous ces maris! Et elle lui a dit - et cela m'a vraiment étonné - qu'elle sait que celui que l'on attend, celui que les Écritures appellent l'Oint (le Messie), va venir, et qu'il fera connaître toutes choses. 

Jésus lui répond alors que c'est lui le Messie; lui qui est en train de lui parler. Elle l'a regardé alors autrement. Je crois qu'elle voulait lui poser une autre question, mais les autres sont arrivés de la ville.

Quand ils ont vu que Jésus était en train de parler avec cette femme, ils ont compris que ce ne n'était pas le moment de poser des questions. Mais elle, un peu comme un petit oiseau effarouché, quand elle les a vus, elle a laissé sa cruche en plan, et elle est partie. On a su ensuite qu'elle a ameuté tout le monde en disant qu'elle avait rencontré un prophète qui lui avait dit tout ce qu'elle avait fait, et qu'elle se demandait s'il n'était le messie, annoncé par Elie et par Jean le Baptiseur.

Quant à mes amis, ils n'en revenaient pas; Ils avaient laissé un homme épuisé au bord du puits, et voilà qu'ils retrouvaient un homme en bonne forme, un homme qui avait récupéré, un homme heureux, un homme comblé. Il leur a expliqué que ce qui le rendait ainsi c'était de faire la volonté de son Père, que c'était sa nourriture à lui. Je dois dire que ça encore, ce n'est pas facile à comprendre. Ensuite, il a eu une de ces petites phrases sibyllines que je comprends mal: il a dit que le temps de la moisson, peut-être la première moisson, celle du temps de la Pâque, arriverait dans quatre mois, mais que si on savait voir, on pouvait deviner la moisson. Il a ajouté qu'il nous envoyait moissonner là où nous n'avions pas semé; mais jusque là, il est le seul à semer. Est ce qu'il parle de la Samarie, où il aimerait que son Père soit connu? 

Je pense que ça doit être ça, parce que les Samaritains sont venus vers nous, ils ont écouté la parole de Jésus et ils ont cru qu'il était l'Envoyé, qu'il était le Sauveur du monde. Et cela, en dehors de nous, personne ne le reconnaissait, ni en Judée, ni en Galilée!

Alors finalement cette femme, qui s'est laissée toucher par la parole de Jésus, elle a été comme le vent qui permet à la graine de pousser, et elle est bien devenue la source qui permet la fécondation. 

J'ai encore bien du mal à entendre, à comprendre, à me laisser prendre par la parole du Maître, par la parole de celui qui est mon Seigneur; mais je me dis que j'ai eu bien de la chance de ne pas être parti avec les autres pour rapporter de quoi manger, parce que moi aussi, j'ai reçu une autre nourriture, de celui qui se nourrit de faire la volonté de celui qu'il nomme son Père.

mardi, février 11, 2020

"Jésus se lève de table, dépose son vêtement, prend un linge".. Jn 13,4


Nous avons lu en groupe le chapitre 13 de l'évangile de Jean, qui est le récit du dernier repas de Jésus avant la Passion, récit très différent de ce que l'on trouve dans les évangiles synoptiques.

Au moment de travailler ce texte, pour expliquer la structure et le sens de ce chapitre, j'ai ressenti une énorme difficulté à faire un "travail" que j'appellerais un peu scientifique, et un peu théologique. 

Que cette difficulté vienne de la narration, c'est plus que possible, c'est le style de Jean. Mais ce que j'ai pu lire par ailleurs sur ce chapitre complique encore plus. Dire que le lavement des pieds est une manière pour Jésus de mimer sa mort et sa résurrection, objectivement j'ai du mal.

La réaction de Pierre, quelque part je la comprends; surtout que Jésus insiste bien sur le fait qu'il est Maître (et pas rabbin, mais Maître, comme Dieu est maitre de l'univers) et Seigneur: donc qu'il est présence de Dieu aujourd'hui sur cette terre et que se laisser laver les pieds, ce n'est pas si facile. D'autant que c'est vraiment un travail d'esclave. Dans le livre de la Genèse, quand "les trois visiteurs arrivent" au chêne de Mambré, Abram, fait apporter de l'eau, mais personne ne se propose pour leur laver les pieds..

Quant à Judas, cela reste toujours compliqué. Qu'est ce qui s'est passé dans cet homme, compagnon de la première heure, pour qu'il "trahisse"? On ne trahit pas sans raison: amour, pouvoir, argent …

Et puis, il y a le disciple que Jésus aimait, qui apparaît ici pour la première fois.

Et la demande explicite de Jésus de nous aimer les uns les autres comme lui l'a fait, c'est-à-dire en allant jusqu'au bout de la volonté de son Père, car c'est ainsi que Lui a rendu Gloire et que nous nous pourrons humblement le faire, ce n'est pas si simple.

 Alors j'ai pensé à raconter des regards croisés sur ce repas, sur ce dernier repas, sur ce geste, comme pour en faire surgir quelque chose de nouveau, et j'ai laissé parler ces hommes, Judas Pierre, Jésus et le disciple que Jésus aimait, chacun à leur manière, chacun avec sa sensibilité, mais aussi avec son histoire.


Ils racontent le lavement des pieds


Judas raconte:

Je ne sais plus ce que je dois croire, je ne sais plus ce que je dois faire. Jésus, il a été mon maitre, il m'a appelé dès le début. Il m'a demandé de gérer les finances, alors qu'il aurait dû le demander à Matthieu. C'est loin d'être facile, et souvent on m'a regardé de travers. On m'a même accusé d'en mettre dans ma poche comme les publicains. Et cela, jamais je ne l'ai fait. Ils peuvent penser ce qu'ils veulent, ça m'est bien égal. 

Quand nous avons été au repas organisé pour célébrer le retour de Lazare à la vie, il y a eu ce geste stupide de Marie. Elle a versé du parfum sur les pieds de Jésus. Ce parfum, si elle nous l'avait donné, on aurait pu en tirer un bon prix.. Mais lui, il s'est laissé faire. Et ça je n'ai pas compris. C'est comme s'il était devenu une femme, avec ce parfum. Un homme parfumé, vous vous rendez compte? 

Mais qu'est-ce qu'il devient, celui que je pensais être celui qui allait prendre le pouvoir, et renverser ces prêtres à la solde des Romains. Mon nom est Judas; et des Judas célèbres, comme Judas Maccabée ou Judas le Galiléen(1), il y en a. Et moi, je veux être célèbre comme eux. Au lieu de ça, Jésus, il parle de mourir, il parle de se laisser faire. Et je ne comprends pas et je veux partir, et le faire partir. Peut-être que je pourrais prendre sa place, et ne pas échouer comme lui. Enfin je me posais des questions jusqu'à ce soir. Parce que ce soir, ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

On est tout près de la Pâque, et il a voulu faire un repas. Encore trouver l'argent.. Bon, passons. Mais voilà que pendant le repas, il se lève, il pose son manteau, il prend un linge, un grand drap blanc qui me fait penser un peu à un linceul, il se le met autour des reins, et là, il m'a fait pensé à ce que Moïse avait prescrit: vous mangerez l'agneau en grande hâte, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Un peu comme si quelque chose de la Pâque se rejouait. Et il a versé de l'eau dans une cruche et il s'est mis à nous laver les pieds. Nous laver les pieds comme le fait un esclave!

Non, ce n'est pas le Maître que j'avais choisi de suivre. Bien sûr, il a dit que c'était lui qui nous avait choisi, mais moi, je sais que si je l'ai choisi, si j'ai supporté beaucoup, c'est pour que mon pays redevienne Israël, le pays donné par Dieu à notre père Abraham, pas une province romaine. Quand il est arrivé à moi, j'ai eu l'impression qu'il passait beaucoup de temps à laver mes pieds, pourtant mes pieds ne sont pas si sales. Il me regardait, mais moi, je ne voulais pas le regarder; j'étais en colère contre lui. Avec Pierre, ça a été encore autre chose, parce que lui, il ne voulait pas que Jésus fasse ça. Une fois de plus, Jésus l'a remis à sa place, il lui a dit qu'il ne comprendrait que plus tard, comme si on allait pouvoir comprendre une telle absurdité; qu'il fallait qu'il se laisse faire, pour avoir part avec lui. Qu'est ce que ça veut dire ça? Bref, au fond de moi, j'étais en colère.  

Ensuite, il a enfoncé le clou, en disant que ce geste là, ce geste de se mettre aux pieds de l'autre, il fallait le refaire entre nous. Je sais bien que souvent on se demande qui est le plus grand entre nous, et que plus d'une fois il nous a dit que le plus grand devait se faire le plus petit, mais là.. Je trouve que ça dépasse les bornes. Et le repas a repris, mais la colère grondait en moi. Je ne comprends pas ce qu'il cherche.

J'ai vraiment l'impression qu'il veut mourir, tout abandonner; et en plus il dit que c'est son Père qui lui demande ça. S'il nous aimait, s'il nous aimait vraiment, il ne ferait pas ça. 

Et voilà que d'un coup, il dit que l'un d'entre nous va le trahir. On s'est tous regardés, moi j'avais du mal à masquer ma colère. J'ai vu Pierre qui demandait quelque chose à un des disciples qui était tout proche de Jésus; je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, mais la colère a explosé en moi, je me sentais exclu...

Curieusement Jésus m'a donné une bouchée de pain trempée dans la sauce, je sais que c'est un geste de partage, mais ça m'a mis encore plus en colère; je me sentais comme un petit enfant à qui on donne la becquée, alors que je suis un homme moi, un vrai homme. Et c'est à ce moment que ces pensées qui étaient en moi ont pris forme: je vais aller dire aux prêtres que je sais où il est, comme cela il sera arrêté et nous pourrons repartir à la conquête du pouvoir. Je ne sais plus si c'est bien ou mal, mais je crois que c'est ce que je dois faire. Et à ce moment là, il m'a dit: "Ce que tu as à faire, fais le vite", et je suis sorti. Il faisait nuit, comme il fait nuit dans mon cœur.

(1) "Judas le Galiléen", "Judas le Gaulanite" ou "Judas de Gamala", personnage souvent identifié à Judas fils d'Ézéchias, est un chef révolutionnaire qui dirigea une révolte en Judée au moment où celle-ci devint une province romaine, en l'an 6. Associé à un pharisien nommé Sadoq, il s'oppose alors par la violence au recensement fiscal effectué par Quirinius. Il serait le fondateur d'un mouvement que Flavius Josèphe désigne sous le nom de "Quatrième philosophie" et qu'il rend responsable de la destruction du Temple de Jérusalem. Il est souvent identifié à Judas fils d'Ézéchias qui dirigea une révolte en Galilée au moment de la succession d'Hérode le Grand (mort en 4 av. J.-C.).


Pierre raconte:

Encore un repas, avant le repas pour célébrer la Pâque, mais j'ai un pressentiment, ce repas d'aujourd'hui, est ce que ça ne serait pas son dernier repas? Et puis le repas chez Lazare, il m'est resté sur l'estomac. Parce que Jésus a parlé de son enterrement, donc de sa mort, et moi, ça je ne veux pas, sauf que je sais que rien ne peut le détourner du chemin que celui qu'il appelle son Père lui a demandé de prendre.

On n'était pas très joyeux à dire vrai. Un peu comme un repas d'adieux. Et voilà que d'un coup il se lève, il dépose son vêtement, et moi j'ai pensé à ce jour où il avait dit qu'il déposait sa vie pour ses brebis, et ça m'a fait peur. Ensuite il a pris un linge qu'il a noué à sa ceinture, et moi j'avais l'impression qu'il était ceint comme on doit l'être quand on mange l'agneau pascal, sauf que l'agneau n'est pas là, sauf si c'est lui...

Puis il a mis de l'eau dans une cruche et il s'est mis à nous laver les pieds. Il dénouait nos sandales, il prenait nos pieds dans ses mains, il les touchait, il les regardait, il prenait soin de nous, comme notre mère autrefois; et moi, de le voir à genoux comme ça, c'était insupportable. Il est celui que je reconnais comme mon Seigneur et comme mon Maitre: le voir faire ce travail d'esclave, je ne veux pas, je ne peux pas. Alors, quand il est arrivé à moi, j'ai dit non. 

Mais là, il m'a regardé comme il sait le faire, avec ce regard qui fait chavirer (et moi un pêcheur, chavirer je sais ce ça veut dire), et il m'a dit que s'il ne me lavait pas les pieds, je n'aurais pas de part avec lui. Je pense qu'il veut dire que si je n'accepte pas, il me mettra dehors. Alors j'ai eu de la peine, et je lui ai demandé de me laver certes les pieds, mais aussi mes mains qui sont tellement maladroites et ma tête qui est si dure.

Il a dit que les pieds ça suffisait, que je ne pouvais pas comprendre maintenant, que tous nous avions pris un bain, que les pieds c'était suffisant. En soi, il a raison, mais je ne comprends pas bien. Il a dit qu'on était pur, propres, mais pas tous. Il veut dire quoi?

Puis il a dit que ce geste là, on devrait le refaire entre nous. Que si lui il l'avait fait, ce n'était pas pour rien. C'était nécessaire. Il avait repris son vêtement à ce moment là, et pour moi, j'ai eu l'impression qu'il était redevenu plein de puissance. Comme s'il l'avait perdue avant, sa puissance. Je ne sais pas expliquer.

Et surtout il nous a dit qu'il nous ordonnait de faire cela entre nous, faire comme lui il avait fait. Et puis le repas a continué. Il m'a semblé que quelque chose se passait, qu'il était troublé, inquiet, et voilà qu'il dit que l'un de nous va le trahir. On sait bien que sa tête est mise à prix, on a même entendu dire que la tête de Lazare l'est aussi; mais que nous on le trahisse, ce n'est pas pensable. Et pourtant..

J'ai demandé à Jean, ce disciple qui est souvent avec nous, qu'il demande, lui, à Jésus qui ce serait, et voilà que Jésus donne une bouchée à Judas et que celui-ci sort. Mais ce n'est pas possible. Il a dû se tromper, Jésus.

Puis le repas a continué, mais ce n'était plus pareil. Quand Judas est sorti, il y a eu comme du froid qui est entré dans la salle. Et Jésus s'est mis à parler, à nous parler à nous. Il nous a appelé ses petits enfants. C'était nouveau. Il nous a dit qu'il nous donnait un commandement nouveau, nous aimer les uns les autres, comme lui nous avait aimés. C'est la première fois qu'il emploie ce mot, enfin qu'il l'emploie vraiment. Nous aimer comme lui nous aime, ça veut dire quoi? Il n'y a pas longtemps, il avait dit que le berger donne sa vie pour ses brebis, alors est ce de ça dont il parle?

Il a dit que ce serait à cet amour qui n'est pas un amour banal, enfin je dis ça, parce que je ne sais pas le dire autrement, que nous serions reconnus comme ses disciples. Je pense qu'il parle de ce qui va advenir quand lui ne sera plus avec nous, mais je ne voulais pas y penser. Seulement il a dit que là où il allait nous ne pouvons pas venir. Cela, c'est la troisième fois qu'il le dit. 

Comme je suis un peu fanfaron, j'ai rétorqué que moi je donnerais ma vie pour lui, et que je resterai avec lui. Il m'a regardé et m'a dit qu'avant que le coq ne chante, je l'aurai renié trois fois. Et là, je n'ai pas su quoi répondre.


Jésus raconte:

Il y a eu Cana, il y a eu ces repas au bord du lac où j'ai multiplié le pain, il y a eu ce repas à Béthanie où je me suis laissé faire par Marie quand elle a oint mes pieds en vue de ma sépulture; et ce soir il y a ce repas, qui est le dernier que je vais partager avec eux. Ensuite, ce sera ma mort, et encore plus tard, ma vie dans la plénitude avec mon Père. Mais ce soir, c'est le dernier repas. Ils sont tous là, et ils ne comprennent pas. Je voudrais tant que le Paraclet soit sur eux, pour qu'ils comprennent, mais ce sera pour après.

Ce soir, je vais leur donner un commandement nouveau, même si ce commandement est déjà dans le livre du Lévitique au chapitre 19. Mais je voudrais qu'ils comprennent qu'être mes disciples, c'est être dans l'amour, c'est être prêt à donner sa vie pour que les autres vivent. Qu'ils n'ont pas à choisir qui doit ou ne doit pas être aimé. Est ce qu'ils aimeront Judas quand il aura accompli ce qui est prévu pour lui? Car je sais que Judas va me trahir, parce qu'il ne supporte pas que je ne réponde pas à ses attentes, que je ne le rende pas glorieux comme ce Judas Maccabée qu'il admire tant; mais je vais à lui aussi laver les pieds, comme aux autres. Il faut qu'ils comprennent que ce geste là est fondamental. 

Ils aiment tellement savoir qui est le premier, qui est le plus grand, qu'en refaisant ce geste ils comprendront que se mettre au pied de l'autre, le soigner, le regarder, être avec lui sans vouloir faire autre chose que de le respecter et peut-être même de me voir en lui, c'est cela la marque du disciple, la marque de ceux qui m'aiment et qui un jour donneront leur vie pour que ma parole donne la vie au monde.

Et puis, quand j'ai fait ce service, en quelque sorte en ôtant mon vêtement, en ayant juste ce linge noué autour de ma taille, c'est un peu comme si je leur disais que dans quelques heures je serai ainsi, allongé nu sur une croix, puis allongé dans mon tombeau; que j'allais tout perdre; que comme le dit le prophète Isaïe, je serai l'agneau qui se laisse conduire à l'abattoir, je n'ouvrirai pas la bouche.

En faisant cela, c'est un peu comme si je leur faisais, comme autrefois Josué, traverser les eaux du Jourdain ou comme Moïse les eaux de la mer. Passer par l'eau, être baptisé dans la mort, en sortir lavé, en sortir purifié. Comprendront-ils?

Mais là, j'ai encore beaucoup de choses à leur dire, sauf qu'ils ne vont pas retenir.

Comme je pouvais m'y attendre, Pierre a fait sa forte tête. Alors j'ai insisté et il a laissé faire, mais je sais qu'il n'a pas compris. Un jour il comprendra, quand le Paraclet sera venu sur eux, mais pour cela, il faut que moi je parte, et même si je le sais, même si j'attends ce moment, le trouble en moi est grand. Comment leur faire comprendre qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime. 

Eux je les aime, mon Père je l'aime, mon Père m'aime, et cet amour là, cet amour qui nous relie l'un à l'autre, je veux le leur donner. Seulement le don passe par ma mort; et j'ai peur, parce que je suis un être de chair et de sang. Le chemin est là devant moi, et ils ne vont pas comprendre. Mais un jour, un jour très proche ils comprendront que je suis l'agneau qui se donne pour que la vie soit en eux, qu'elle soit en abondance, et qu'ils soient libérés du mauvais.


Le disciple que Jésus aimait raconte:

Quand j'ai rencontré Jésus la première fois, c'était sur les bords du Jourdain. Jean le Baptiseur a dit de lui qu'il était l'agneau de Dieu, qui portait, "enlevait" le péché du monde, ce péché qui fait que souvent Dieu nous rejette, nous humilie, nous fait comprendre que malgré les sacrifices dans le temple nous ne savons pas aimer. Il a dit l'agneau de Dieu, comme si celui là, comme l'agneau mangé juste avant de sortir d'Egypte, serait pour nous libération, libération du mal, libération des ténèbres, passage vers la lumière. Mais aujourd'hui, il me semble que les jours, les heures lui sont comptées.

Quand Marie, la sœur de Lazare, a versé sur ses pieds ce parfum de grand prix, j'ai bien vu que Judas tremblait de rage. Il a dit qu'au lieu de faire ça, il aurait mieux valu donner l'argent aux pauvres, mais je sais bien que ce n'est pas ça, surtout qu'au fond de nous, on pensait un peu la même chose. 

La Pâque est proche, toute proche, demain les agneaux seront immolés.

On avait commencé à partager le repas, et le voilà qui se lève, qui se dévêt presque entièrement, on l'a regardé comme s'il était un peu fou; qui prend un linge et le noue à sa ceinture, moi je pensais à la Pâque, à manger les reins ceints, les sandales aux pieds.

Il prend une grande cruche d'eau, et il se plie devant moi, il se met à genoux devant moi, et il me lave les pieds. Il prend son temps, tout son temps. Et moi j'aurais voulu que ça dure, l'eau qui s'écoule sur mes pieds, qui les lave, qui les purifie, parce que c'est cela que je ressentais, comme si toute la saleté accumulée s'en allait. Et c'était son cadeau à lui, pour moi et pour nous tous. Lui le Seigneur, il nous donnait ça. 

Ensuite il a lavé les pieds de Judas, les pieds de Thomas, les pieds de Philippe et il est arrivé à Pierre. Pierre, une fois de plus, il a fallu qu'il soit celui à la nuque raide. Enfin je le comprends quand même, parce que le Maître, en faisant cela, prend la place de l'esclave. Mais en ne se laissant pas faire, il n'a pas pu ressentir que ce lavement est purification. Alors Jésus lui a dit que s'il ne se laissait pas faire, il serait comme exclu, comme mis dehors. Pierre naturellement a forcé la dose: pas les pieds mais les mains et la tête. Sacré Pierre.

Ensuite Jésus a continué, puis il a remis ses vêtements et le repas a repris. Il nous a demandé quelque chose d'étonnant, de faire entre nous ce geste qu'il venait de faire. Eh bien ça ne sera pas facile du tout.. En même temps, nous mettre comme cela devant un frère, devenir son serviteur, ne pas être plus grand que lui, le reconnaître plus grand que moi, je pense que cela va empêcher bien des disputes pour savoir qui est le plus grand.

À un moment, un peu après, il a eu son sourire crispé, son sourire qui dit que ça va mal et il a dit que l'un d'entre nous allait le trahir. Moi, je sais bien qui ça sera, mais je ne le dis pas. Pierre m'a fait signe de demander à Jésus qui allait le trahir. Alors Jésus a pris un peu de pain, ce bon pain, et l'a trempé dans la sauce et l'a donné à Judas, qui n'a pas compris, qui n'a pas aimé et qui est sorti pour faire ce qu'il devait faire. Que va-t-il faire? Je m'en doute un peu, mais quel malheur que d'être le traître.. Comment pourrais-je me mettre à ses pieds et lui laver les pieds s'il revient parmi nous?

Et le repas s'est achevé, dans une certaine tristesse.

jeudi, janvier 30, 2020

La parabole du semeur. Mc 4, 1-20

Dans l'évangile de Marc, c'est la première parabole. Pour moi qui suis une visuelle, elle m'a toujours posé question. Ce semeur qui sème n'importe où, il est quand même un peu fada.

Près de chez moi il y a de grandes surfaces cultivées, et il est bien évident que celui qui sème ne le fait pas au hasard.

Je me suis toujours dit que semer sur des pierres, semer sur des ronces, semer là où la terre est trop tassée, c'était stupide; et les homélies qui commentent cette histoire ne me plaisent guère plus, avec ces endroits en nous, où il y aurait tous ces mauvais lieux où la graine ne pousse pas.

En essayant une nouvelle fois de penser cette parabole, j'ai vu une grande étendue de terre: que de la terre; de la terre nue, de la terre à semailles. Dans mon petit jardin, quoique je fasse, il y a des endroits où des orties poussent et pourtant je ne leur ai rien demandé, mais c'est comme ça; alors je me suis dit quand dans ce champ, il y a des endroits mauvais qu'on ne voit pas à l'oeil nu, mais qui existent.

Il y a donc des endroits où à un moment, des ronces vont pousser: on ne le voit pas quand on sème, mais les racines sont là, parce que la terre n'a pas été retournée assez profondément. Alors la graine va certes lever, mais les ronces aussi et elles vont étouffer ce que l'on a semé. Et les ronces, cela peut bien être, comme le dit Jésus, ces soucis qui sont là, qui font que oui, ce qu'on a entendu ou même fait, c'est bien, mais là, ce n'est plus possible, la vie est trop dure, Dieu ne devrait pas permettre ça...

Il y a un autre endroit, où il y a plein de pierres, qui font un peu comme un soubassement. Alors la graine est tombée dans la terre, elle a commencé à pousser, mais elle n'a pas pu s'enfoncer assez loin, parce que la couche pierreuse n'a pas permis que les racines puissent aller puiser de l'eau. Et quand la chaleur est arrivée, ça a séché sur place. Pour moi, la chaleur, ce peut être la colère, la convoitise, la jalousie, tous ces affects qui donnent un coup de chaud, et qui du coup détruisent.

Il y a aussi cet endroit qui a été un peu piétiné, mais ça ne se voit pas trop. N''empêche que là, le grain reste en surface. Dans les champs qui sont près de chez moi, il y a des dizaines, voir des centaines d'oiseaux, mouettes, corbeaux, étourneaux qui viennent se nourrir quand le grain a été mis en terre, je pense qu'ils sont capables avec leur bec de trouver le grain, pas la peine que la terre soit tassée. Mais si la terre est tassée, parce qu'elle a été un peu piétinée, alors elle ne peut prendre racine et heureusement elle sert à autre chose.

Je ne sais pas trop si on peut penser que c'est le diable qui empêche la graine de rentrer, qui fait pousser les ronces, qui laisse la couche pierreuse, mais c'est vrai que celui qui a ce champ livre un véritable combat pour que la terre produise son fruit.

Quant à ce que Jésus appelle la bonne terre, les rendements sont quand même bien différents, ce qui montre que la terre n'est pas travaillée partout de la même manière, qu'il peut rester des pierres, qu'il peut y avoir encore des ronces, des mauvaises herbes qui étouffent, et que par endroit la graine n'est pas entrée, mais ça pousse, et une moisson est possible.

Je sais que travailler la terre, la retourner, l'amender, c'est un sacré travail. Pour moi, c'est le travail de l'Esprit Saint de faire de ma terre quelque chose qui donne un tout petit peu de rendement. Sauf que le rendement ce n'est pas moi qui peut l'évaluer, et je ne sais pas si cela m'importe vraiment.

Car ce qui m'importe, ce sont les fleurs qui poussent en même temps que les épis, et ce sont ces fleurs là que j'ai envie de donner au semeur, à lui de les mettre dans un vase et de se réjouir avec moi de la beauté.

En fait, ce que j'ai envie de dire, c'est que  que se culpabiliser parce qu'il y a des zones de ceci ou de cela, qui empêchent le grain de la parole de pousser en soi, ça ne sert pas à grand chose. Avoir honte parce qu'il y a des pierres, parce qu'il y a des ronces qui se mettent parfois à pousser, ça ne sert pas à grand chose, sauf que lorsqu'on s'en rend compte, il faut bien les enlever ces racines, et pour cela, appeler l'Esprit Saint, ou comme le dirait celui que j'appelle mon accompagnateur, "le divin jardinier", à l'aide.

Se mettre martel en tête sur le rendement, alors que dans une autre parabole Jésus dit aussi que la moisson mise en terre pousse toute seule, ça ne sert à rien.

Par contre,  être dans la joie parce que ça pousse, dire merci quel que que soit le rendement, entrer dans la joie du semeur, pour moi c'est autrement plus important. Et surtout s'extasier devant ces fleurs qui sont beauté, en faire un bouquet, l'offrir au semeur, ça c'est l'important pour moi.


Voilà ce que j'avais envie de dire pour commenter cette parabole et qu'elle soit source de joie.


dimanche, janvier 19, 2020

"Comment ! Il mange avec les publicains et les pécheurs" Mc 2,16

L'appel de Lévi. 

Cet appel se trouve dans les synoptiques, plus ou moins développé. En ce moment c'est l'évangile de Marc qui est en lecture continue, et qui propose cet appel: Mc 2,13-17. Cela vient juste après la guérison du paralytique; et à sa manière, celui qui est derrière sa table est aussi un paralysé. Alors c'est une guérison qui se passe, une libération. Ce qui m'a frappée, c'est que Lévi (ici il n'est pas appelé Matthieu) donne ensuite un repas (un festin chez Luc). Et je pense que ce repas, auquel participent les autres collecteurs d'impôts, mais aussi des pécheurs, c'est le repas préparé par Dieu, avec des viandes savoureuses, pour les nations (Is 25,6). C'est un "beau repas". 

C'est un texte que j'ai déjà travaillé - http://giboulee.blogspot.com/2013/07/matthieu-lapotre.html, mais en relisant ce texte, j'ai eu envie de le dire autrement, de laisser parler quelqu'un qui a vu; finalement quelqu'un qui est un peu comme nous, qui se pose des questions, qui regarde; et que cela met en mouvement. 

Quelqu'un raconte

C'est quand même bizarre ce qui s'est passé. Vous savez, Lévi, le collecteur d'impôts, celui qui passe sa vie, assis à son bureau d'octroi, à calculer combien on doit payer pour tout ce qu'on a pêché ou cultivé, et qui s'en met plein les poches sur notre dos, eh bien il est devenu un disciple de cet homme qui est peut-être le messie que nous attendons, celui qui va nous libérer des Romains et de leurs injustes impôts. Car les impôts, vraiment, on en a assez, il y en a trop. Si ce Jésus pouvait nous libérer de ça, qu'est ce que ça serait bien, on pourrait vivre tellement mieux. Et s'il nous libérait carrément des Romains, alors là, je n'ose même pas en rêver. Mais après tout, le Dieu de nos pères nous a bien libéré des Égyptiens, et nous a donné à nous, et pas aux Romains, le pays où nous habitons.

Il faut dire que ce Jésus, il est étonnant. Pour un fils de charpentier qui n'a pas fait d'études, il a une sacrée autorité; il appelle, et on le suit. C'est ce qu'il a fait avec Simon et André, et avec les fils de Zébédée. Ils ont tout laissé en plan, leur barque, leurs filets, leur père même, et ils le suivent. Il enseigne, il fait des choses incroyables: il délivre les possédés, il guérit les malades et même les lépreux; il est capable de pardonner les péchés, et ça, c'est plus que surprenant; et souvent on ne sait pas où il est, où il va. Il est là, puis il disparaît. Ceux qui sont avec lui disent qu'il prie seul dans la montagne. 

Mais pour en revenir à Lévi, Jésus - qui cherchait manifestement un endroit où enseigner sur le bord du lac - est passé devant lui. Comme je n'étais pas loin, j'ai entendu qu'il disait "Suis-moi!", sauf que je ne savais pas trop à qui il s'adressait. Et j'ai vu Lévi se lever, avec un grand sourire, laisser son escabeau, laisser sa table, et le suivre.

Vous savez le Lévi, il ne s'en laisse pas conter, même si on pense du mal de lui. Il a la chance d'avoir eu un père qui était déjà comme lui collecteur d'impôts, un de ces collaborateurs des Romains, un de ces hommes qui nous font du mal et que nous détestons et que nous mettons au ban de notre société. D'ailleurs, je me demande comment Alphée, son père, va réagir, et qui va le remplacer. 

Bref, il l'a suivi, il l'a écouté; et puis il a invité Jésus et ses disciples à manger chez lui. Avec tout l'argent qu'il nous a pris, il pouvait faire un vrai festin et c'est ce qu'il a fait. Et du coup, tous ses amis collecteurs d'impôts sont venus et aussi plein plein de gens qui voulaient je crois rencontrer Jésus, tous ces gens dont nous savons qu'ils ne vont pas au Temple, qui ne versent pas la dîme; qui sont des pécheurs. 

Du coup, ça en faisait du monde! Et alors les bien-pensants n'ont pas pu s'empêcher de demander aux disciples pourquoi leur maitre mangeait avec des pécheurs. A croire qu'ils avaient oublié qu'il avait touché un lépreux il n'y a pas si longtemps. Eux ne savaient pas que répondre, je voyais qu'ils étaient bien ennuyés de ne pas savoir comment défendre leur maître. 

Mais Jésus, manifestement, avait entendu. Il leur a rétorqué que ce n'était pas les bien-portants qui avaient besoin d'un médecin (bon ça, ça a dû leur plaire, parce qu'ils se sentent tellement justes qu'ils ne reconnaissent pas qu'ils sont comme tout le monde, incapables de faire le bien), et qu'il n'était pas venu pour appeler les justes, mais les pécheurs. 

Alors, là, ça m'a bien plu à moi. J'ai eu l'impression qu'en s'adressant à eux, il s'adressait à moi, qu'il me disait que tout n'était pas perdu, qu'il m'aimait tel que je suis; et s'il aime Lévi, moi aussi il m'aime, et moi aussi je peux entrer dans cet amour là. Et du coup, moi aussi je l'ai suivi, et je sais que je ne suis pas le seul, car beaucoup de ceux qui étaient à table ont dit qu'ils veulent l'écouter, et changer.