vendredi, septembre 20, 2019

Un convive raconte ce qui s'est passé chez Simon le Pharisien: Luc 7,36-50

Cet épisode d'une femme qui vient, au cours d'un repas, prendre soin des pieds de Jésus et les oindre de parfum, se retrouve dans les autres évangiles, mais pas au même moment. 

La femme dont il est question ici n'a pas de nom, et c'est peut-être une bonne chose. 

J'ai voulu ici montrer l'étonnement d'un des convives qui a assisté à cette scène étonnante, mais très choquante pour lui: qui est cet homme qui a le pouvoir de pardonner les péchés? 


Un convive raconte.

Notre ami Simon, lui qui se targue de respecter la Loi comme personne, et d'être un juste, a comme souvent offert un repas. Il avait invité Jésus, et c'était l'occasion pour nous de voir de plus près cet homme dont on parle tant, cet homme qui parle de lui en se nommant le Fils de l'homme.

Il était donc là quand est arrivée une de ces femmes aux longs cheveux qui volent sur leurs épaules quand elles sortent, une de ces femmes qui sont de mauvaises femmes, qui passent parfois d'un homme à l'autre. Avant qu'on ait pu faire quoi que ce soit, elle était là, aux pieds de Jésus, à genoux. Et elle pleurait, et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus, qui se laissait faire. On aurait dit un peu une maman entrain de laver les pieds de son enfant quand il rentre à la maison. Quand les pieds lui ont paru enfin propres, enfin c'est l'impression que j'ai eue, elle a cassé le col d'un flacon de parfum, peut-être que ce flacon lui avait été donné par un admirateur, parce que oui, cette femme est belle, très belle, et elle a oint les pieds de Jésus qui n'a rien dit, rien fait, mais qui souriait tout en mangeant, un peu comme s'il était au septième ciel. 
Je dois dire que j'étais un peu étonné, parce que nous savions tous que cette femme n'était pas recommandable. 

Et voilà que Jésus s'adresse à Simon et lui demande de l'écouter. Et il se lance dans une petite histoire de débiteurs qui ne peuvent pas rembourser leur dette et d'un créancier qui remet la dette aux deux, sauf que l'un doit 500 pièces d'argent et l'autre seulement 50. Et il pose une drôle de question, à savoir lequel des deux aimera le plus le créancier; moi, j'aurais parlé de reconnaissance, pas d'amour. Toujours est-il que Simon a répondu ce qui paraît logique: que c'était celui qui devait le plus, qui allait aimer le plus. Peut-être que reconnaissance et amour ça va ensemble pour certains. 

Jésus lui a dit qu'il avait bien répondu; mais moi je me demandais un peu où il voulait en venir.

Et puis là, il lui a fait remarquer que lui, Simon, n'avait pas été très hospitalier envers lui, car il n'avait pas proposé d'eau pour qu'il se lave les pieds, mais que la femme, elle, avait versé ses larmes pour lui laver les pieds. Puis il a continué en disant qu'il n'avait pas reçu de marques d'affection, qu'il était un peu comme une bête curieuse dans ce repas, alors que la femme, elle avait embrassé ses pieds, comme on embrasse les pieds de son bébé (ça c'est moi qui le dit); parce que pour embrasser les pieds de quelqu'un il faut soit beaucoup l'aimer, soit lui baiser les pieds en signe de respect, mais là, c'était bien de l'amour. Et pour terminer, il a parlé du parfum, comme d'une onction, et il a reproché à Simon de ne pas lui avoir donné une onction d'huile quand il était entré chez lui, alors que la femme, elle lui avait oint les pieds, en signe de respect, en signe d'amour. Un peu aussi comme s'il disait à Simon qu'il n'avait reconnu en lui, l'envoyé, celui dont parle le prophète Isaïe. 

Nous étions tous un peu mal à l'aise, parce que nous n'avions pas vu cela du tout dans ces gestes. Et Jésus alors a dit que les péchés de cette femme étaient pardonnés, parce qu'elle avait montré beaucoup d'amour. 

Et là, nous avons réagi en nous même. Car pour quoi se prend-il celui-là, pour remettre les péchés. Enfin il n'a pas dit "Je te remets ta dette", mais "Toute ta dette est remise", comme il avait déjà dit à un homme paralysé à Capharnaüm. Il ne lui a pas dit de rentrer chez elle, comme il l'avait dit à l'homme, mais il lui a dit d'être en paix, et de rentrer chez elle. Et je pensais qu'au lieu de verser ce parfum sur les pieds, en quelque sorte de le gaspiller, elle aurait mieux de vendre ce parfum et de donner l'argent à des pauvres, là elle aurait respecté un peu la loi. Mais non, il a juste dit "Sois en paix, ta foi t'a sauvée". 

Alors là, je crois que j'ai compris quelque chose. Cette femme que moi je méprise, cette femme que je regarde de travers, cette femme de la ville, quelque chose s'est passé en elle. Car, après les mots de Jésus, elle s'est mise debout, elle nous a tous regardés, elle l'a regardé lui; et elle est sortie, comme si elle était une reine. Elle était remplie de dignité, elle était transformée. Alors si Jésus est capable de faire cela, avec une telle femme, sera-t-il capable de changer nos cœurs si attachés à nos coutumes, à nos certitudes. Peut-être que je vais me joindre à ceux qui vivent au jour le jour avec lui. Je suis finalement très reconnaissant à Simon de m'avoir laissé partager le repas de ce jour, jour qui est comme une naissance aussi pour moi. 


La guérison de l'esclave d'un centurion - Lc 7,1-10.

C'est un texte bien connu, puisqu'à chaque messe on répète du moins partiellement la phrase prononcée par le centurion de Capharnaüm: "Seigneur je ne suis pas digne que tu viennes dans ma maison, mais dis seulement une parole, et ..."

Je mets des points de suspension, car la demande du Centurion concerne son esclave, alors que la notre, nous concerne. Ce qui m'a toujours frappée, c'est qu'on ne sait pas quelle parole Jésus a prononcé, puisqu'il loue la foi de cet étranger au peuple. 

Je me suis d'ailleurs demandé si, dans l'optique lucanienne, cette péricope n'était pas à rapprocher de celle que l'on trouve dans les Actes des Apôtres, à savoir celle du Centurion Corneille, comme si Luc voulait montrer que non seulement la bonne nouvelle sera accueillie dans les nations, et qu'elle est bien pour tous, mais que la foi de ceux que les juifs considèrent comme des impies est peut-être supérieure à la foi du peuple choisi. 

Cet épisode, j'ai eu envie de présenter sous deux angles différents, celui du centurion, et celui d'une personne qui entend ce qui se passe et qui le raconte ensuite à des amis.


Le centurion romain raconte....

Mon esclave fidèle, mon esclave qui a été comme un père pour moi, qui s'est occupé de moi et de mes fils, est là, tremblant de fièvre et je sais qu'il va mourir. Les médecins sont venus, mais ils disent qu'il n'y a rien à faire. Et pourtant, il y a bien ce Jésus, qui fait des miracles, seulement, même si j'admire sa religion, jamais il ne viendra chez moi qui ne suis pas juif. Mais s'il sait que j'ai donné mes deniers pour bâtir la synagogue dans laquelle il a parlé, dans laquelle il a pu guérir la main d'un homme; peut-être qu'il acceptera de rentrer dans ma maison pour guérir mon vieil esclave. 

Je me suis dit que je pourrais envoyer deux ou trois de mes amis, des notables juifs - parce que je peux quand même dire amis, même si je suis l'occupant - pour lui demander de venir chez moi, pour guérir mon esclave. Et ils sont partis à sa rencontre. 

Un peu de temps a passé, et je me suis dit que non, ça ne devait pas se passer comme ça. Il ne devait pas rentrer chez moi. Si mon empereur s'invitait chez moi, chez moi pauvre centurion de son armée, je me sentirais indigne d'un tel honneur. Mais là c'est moi, l'occupant, qui lui demande à lui, d'entrer chez moi, lui qui est tellement plus que César. Cet homme, il est différent de Jean le Baptiste que je suis allé écouter et qui m'a fait comprendre combien j'étais injuste envers cette population. Il y a en lui une puissance bien plus grande que celle qui est dans mon empereur. Il commande à la fièvre, il commande à la tempête, il commande à la lèpre. Sa parole est forte. 

Alors non, je ne vais pas lui demander de venir chez moi, je vais simplement lui demander qu'il prononce ces mots qui guérissent, qui sauvent. Et ces mots, parce qu'il est un homme pas comme les autres, un homme vraiment de Dieu, auront en eux la force de guérison. Ses mots ne reviennent pas sans avoir accompli ce qu'ils doivent faire. Cette phrase, elle n'est pas de moi, mais de l'un de leur prophètes, et elle parle de leur Dieu.. Je crois vraiment que cet homme, dont le nom veut dire "Dieu sauve", il est vraiment le messie.

Alors j'ai envoyé d'autres amis, pour lui dire de ne pas venir, que je n'étais pas digne de lui, que je reconnaissais sa puissance, et pour lui demander qu'il prononce simplement ces mots qui guérissent le corps et l'âme. Et j'ai attendu leur retour.

Seulement voilà, d'un coup mon esclave s'est redressé sur son lit, comme si quelqu'un l'avait pris par la main. Il a demandé à boire, et la fièvre était tombée. Mes amis sont arrivés à ce moment là et m'ont dit que Jésus avait dit qu'il n'avait jamais rencontré en Israël quelqu'un avait une foi en lui semblable à la mienne. Et j'ai eu l'impression que cela voulait dire que le salut dont il parle n'est pas seulement pour les juifs, mais pour toutes les nations, pour tous les hommes. Et cela m'a profondément réjoui. Peut-être qu'il voudra quand même entrer dans ma maison…




Quelqu'un qui est dans la foule, raconte.. 

Il est vraiment très fort ce Jésus de Nazareth. Il guérit, il chasse des démons, mais là il a guéri un homme sans même venir le voir, sans même le toucher et même sans paroles, je veux dire que souvent il menace la fièvre, il menace les éléments qui lui obéissent, mais là, rien. Juste une phrase: jamais je n'ai trouvé pareille foi en Israël.. Il parlait de ce centurion qui vit chez nous à Capharnaüm depuis des années. 

A force de nous côtoyer, je crois que ce centurion romain s'est rendu compte que son empereur, même si sa parole fait force de loi dans tout l'empire, même si sa puissance est grande, ne pouvait pas être considéré comme un Dieu. Et il a découvert notre Dieu, notre Dieu qui nous a fait sortir d'Egypte, notre Dieu qui nous a ramené de l'Exil, notre Dieu qui aujourd'hui visite son peuple dans la personne de ce Jésus, de ce Dieu qui est avec nous, de ce Dieu qui est notre force.

Ce centurion, qui est un homme de valeur, a un esclave âgé, auquel il tient beaucoup. On dit que cet homme l'a élevé, et l'a suivi depuis toujours. Mais il est tombé malade, et il est à l'article de la mort. Alors il a pensé à demandé au nouveau prophète de venir chez lui pour qu'il guérisse son esclave.

Il lui a envoyé en ambassade des notables, et Jésus s'est mis en route. Il n'était pas loin quand d'autres sont venus vers lui. Ils lui ont dit que leur ami ne voulait pas mettre Jésus dans l'embarras en lui demandant d'entrer dans une maison païenne. Et surtout ils lui ont dit que leur ami, qui a des hommes qui obéissent à ses ordres, donc à sa voix, était certain que si Jésus ordonnait à la fièvre de tomber, elle tomberait, parce que que lui était bien plus puissant qu'un simple centurion. 

Et là Jésus a été, comment dire cela, surpris, mais c'est bien plus que cela. Il s'est arrêté alors que nous étions tout près de la maison du centurion; et contrairement à ce que je pensais, il n'a pas prononcé de phrase pour chasser le démon qui rendait cet homme malade, il n'a pas prié. Non rien de tout cela. Il a juste dit que c'était la première fois de sa vie que quelqu'un qui n'appartient pas au peuple choisi, avait une telle foi en lui. 

Des amis m'ont certifié que l'homme s'est levé, qu'il avait retrouvé la santé, et cela sans que Jésus le touche.. Qu'est ce que Jésus a voulu dire quand il a parlé de la foi de ce Romain? Est-ce que les Romains, ces païens qui croient en des multitudes de Dieux et qui imaginent même que leur Empereur est un Dieu, ces impies, croiront en notre Dieu, grâce à cet homme? 

Je me pose beaucoup de questions, mais je suis sûr que s'il continue à faire de telles choses, ça finira mal pour lui. 

jeudi, septembre 05, 2019

La pêche de Jésus: Lc 5,1-11

C'est le texte proposé par la liturgie aujourd'hui, un texte bien bien connu, celui de la pêche miraculeuse de Pierre - qui dans cet évangile se nomme encore Simon. Je me suis dit qu'on (enfin les commentateurs) allait nous bassiner avec le "va en eau profonde", qu'on doit pouvoir rapprocher des "périphéries" de notre pape François; et à chaque fois je me dis que dans ce lac là, l'eau profonde est, de fait, bien proche de la rive. Mais bon c'est une belle phrase, qu'on peut rapprocher de ce que le Seigneur dit à Abram: "Va...". Je me suis dit aussi que Jésus est très fort pour pêcher des hommes, que ce soit sur la terre (début de l'évangile de Jean, où il en pêche aussi 4, mais pas les mêmes) et donc sur la mer. Ce qui m'est apparu aussi, c'est le changement qui se fait dans Simon; et c'est peut-être pour cela que Luc, au verset 8, n'écrit plus "Simon", mais "Simon-Pierre", comme si ce qui s'est passé là était un changement profond pour celui qui sera un jour le roc.

Je reprends donc le texte à ma manière, c'est-à-dire en commentant verset par verset, ou par groupe de versets; puis je laisse parler Pierre, même s'il se répète un peu par rapport aux textes que j'ai déjà publiés...



En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.  
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques, qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.

Décor planté. Et on retrouve Simon, sur qui va se centrer le projecteur. Donc "temps un": Jésus est revenu à Capharnaüm, si on croit le texte d'hier, où il est dit "qu'il enseigne dans leurs synagogues". Là il choisit d'enseigner en plein air: la foule sur la terre, lui dans une barque sur la mer. 

Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient.

Est ce qu'on peut prendre ça pour un remerciement? Tu m'as prêté ta barque et ton temps, et moi je te remercie en te donnant ce salaire étonnant, un trop-plein de poissons? Mais pour que cela se réalise, il faut que Simon fasse confiance, et fasse même un acte un peu fou. Pêcher en plein jour, devant tout le monde. Accepter le regard de l'autre, des autres. Et il le fait peut-être aussi parce qu'il sait que Jésus est capable de beaucoup; mais il ne sait pas ce que ça lui réserve, sauf qu'il faudra à nouveau remonter les filets qui risquent d'être vides, de les laver et de les plier. Donc refaire le travail précédent. 

Sauf que les filets reviennent plein de poissons, tellement pleins qu'il faut l'aide d'une autre barque.

À cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » 
En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêché;  
10 et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras.» 

Et là, curieusement, changement du nom, comme si un baptême s'était fait.. Il devient Simon Pierre dans le texte. Et il est pris par cet effroi que l'on a déjà noté quand Jésus chasse des démons et les fait taire. Effroi devant cet homme, qu'il pouvait croire connaître, et qui commande aux éléments. Effroi qui lui fait voir dans cet instant Jésus comme le Tout-Autre. Et il vit ce que vécut autrefois le prophète Esaïe en voyant Dieu, dans son temple. Il ressent sa petitesse, sa lourdeur, son manque de foi, bref ce qu'on peut appeler son péché. Il a peur, peur d'être comme foudroyé; comme ces démons qui étaient sortis des gens. Est-ce le baptême pour Simon, fils de Jonas, qui devient Pierre? 

Qui est cet homme qui est le maître des éléments, et qui ordonne aux poissons de se laisser prendre en plein jour? Qui est-il? 

Et c'est alors le dialogue, qui commence avec une de ces phrases clés: "Ne crains pas." Et la promesse: "Non tu ne vas pas mourir, je ferai de toi un pêcheur d'hommes" - phrase que Simon n'a certainement pas comprise. Tu feras sortir des hommes de ce milieu considéré comme le leur par les forces du mal, pour les plonger dans un milieu où ils trouveront la vie.

11 Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

Après cette expérience fondamentale pour eux, ils ne retournent plus dans leur maison, ils ne laissent plus Jésus aller ailleurs seul, non, ils le suivent. Et pour Jésus, c'est une bonne pêche. 

Je crois profondément que pour suivre Jésus, il est indispensable de faire une expérience qui nous déplace complètement de ce que nous connaissons, de nos certitudes. Et c'est là que la relation nouvelle avec lui se joue. Nous sommes des hommes, et il faut que cela passe par notre corps, notre âme (connaissance) et notre esprit (rencontre autre). 

Simon-Pierre raconte:

Il était venu chez moi, il avait guéri ma belle-mère; et la manière dont il l'avait fait m'avait estomaqué - et pourtant j'en ai vu des choses dans ma vie. Il faut dire que déjà c'était un jour de Sabbat, et normalement il n'aurait pas dû faire ça. Mais il s'est penché vers elle, elle qui avait du mal à respirer, et il a menacé la fièvre comme si c'était un mauvais esprit, lui a ordonné de sortir d'elle, et elle a été guérie; elle s'est levée et elle s'est mise à préparer la maison pour le repas du sabbat. Il faut dire que depuis que moi j'ai parlé de ce Jésus, elle tremble. Elle a peur que je le suive, elle a peur que je laisse tout en plan; et elle se fait du mauvais sang et ça la travaille. Alors peut-être que c'est de cet esprit d'inquiétude, ce mauvais esprit, que Jésus l'a libérée. Ensuite il avait guéri des malades, chassé des esprits mauvais une partie de la nuit, et disparu au petit matin. Et il avait déclaré qu'il n'allait pas rester chez nous: qu'il devait apporter la Parole partout. Nous, on aurait bien voulu le garder pour nous, un guérisseur pareil. Mais non, il est parti. 

Et puis ce matin il était là, sur le bord du lac. Il nous a vus, nous rangions les filets. Je dis nous parce qu'il y avait avec moi André et nos amis, les fils de Zébédée; et ça avait été une nuit pourrie: pas un seul poisson, ou des si petits qu'on avait dû les remettre dans le lac. Il m'a demandé de le prendre dans sa barque; et de là il s'est mis à enseigner. Je pense que ça devait le changer de parler en plein-air comme ça, avec le petit vent du lac, avec le soleil, et avec la foule sur le rivage. 

Il a parlé un bon bout de temps; moi j'écoutais, mais pas trop finalement. Il s'est alors tourné vers moi et m'a dit de jeter les filets. Je l'ai regardé comme s'il était fou. On ne pêche pas en plein jour, qu'est ce qu'ils allaient penser de moi les autres sur le bord? Et puis je me suis souvenu qu'il avait été plus fort que la fièvre de ma belle-mère, et qu'il avait chassé des démons en quantité. Alors je l'ai fait, j'ai jeté les filets, après avoir été, comme il me l'avait ordonné, en eau profonde; mais on est vite en eau profonde sur ce lac. 

Et là, les filets se sont remplis, remplis remplis, comme s'il ordonnait aux poissons de venir se faire prendre. Et j'ai ressenti la peur de ma vie. Qui était-il celui là, que je croyais connaître parce qu'il avait logé chez moi? J'ai compris ce que le prophète Esaïe avait pu ressentir quand il s'était retrouvé à la cour du Très-Haut. Je me suis senti minable, je me suis senti sale, je me suis senti tout petit, je me suis senti comme écrasé par mon passé, par mes doutes, par mon péché. Et j'ai eu peur, très peur de lui. Qui était-il? 

Il m'a regardé, et m'a dit de ne pas avoir peur. Et sa voix m'a rassuré, son regard m'a rassuré. Il m'a dit qu'il ferait de moi un pêcheur d'hommes. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ce qui est sûr, c'est que moi il m'a bien ferré, il m'a bien pêché; et pour lui, j'irai au bout du monde. J'avais sûrement besoin de ce miracle pour que ma transformation se fasse, et ça il le savait, et il a pris son temps finalement. C'est aujourd'hui que moi et les trois autres, nous pouvons le suivre. Peut-être que nous deviendrons des pêcheurs d'hommes, mais lui, aujourd'hui, il nous a sortis de notre lac, il nous a sortis de notre vie, il a fait de nous des hommes nouveaux, il nous a donné vie. Et je crois qu'être pêcheur d'homme, c'est cela: donner la vie.



lundi, juillet 29, 2019

Un collègue de Matthieu se pose des questions sur les paraboles: Mt 13

Les paraboles du royaume: Mt 13


Le chapitre 13 de l'évangile de Matthieu est consacré à une nouvelle forme d'enseignement de la part de Jésus, l'enseignement en paraboles. Jésus essaie de faire comprendre ce que l'on peut entendre ou comprendre du mystère du royaume des cieux. Des paraboles, il y en aura d'autres, et ceux auxquelles elles s'adressent (la parabole de vignerons homicides par exemple) seront bien comprises par les prêtres et les scribes présents à ce moment là. Mais bien souvent, de nos jours, les "homélies" se centrent sur la moralisation de ces textes, et je me demande si c'est ce que Jésus voulait ou aurait voulu. 

Cette manière de parler n'est pas nouvelle dans la Bible, puisque Salomon s'exprimait déjà ainsi; et cela permet aux auditeurs de penser que Jésus est un nouveau Salomon, donc le roi choisi après David pour gouverner le peuple; mais elle semble quand même pas mal déconcerter les disciples - qui lui demanderont d'expliquer clairement la parabole de l'ivraie - et donc a fortiori la foule. 

A cette foule, Jésus dit: "qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende", ce qui pour moi sonne un peu comme "Ecoute Israël"; et qui fait, de lui, la parole de Dieu; parole qui comme le dit le prophète Isaïe (Is 55), ne reviendra pas sans avoir porté son fruit.

Mais peut-être que Jésus, comme le prophète Isaïe, fait déjà l'expérience d'une foule versatile, dont les yeux ne sont pas ouverts, dont les oreilles sont bouchées, et qui ne peuvent entendre et comprendre que Dieu a envoyé son fils pour sauver autrement que par des guérisons ou des miracles. 


J'ai essayé de me demander comment quelqu'un de bonne volonté, dans la foule des anonymes qui écoutent Jésus, a pu recevoir ces petites histoires, d'autant que Jésus dit bien que, s'il a choisi à partir de ce moment là d'utiliser cette manière de parler, seuls les disciples en auront les clés. Et j'ai imaginé qu'un ancien collègue de Matthieu, un de ceux qui avaient participé au repas donné par ce dernier quand il a été appelé, va le voir et lui demande de l'aider à comprendre. 

Un ami de Matthieu raconte:

Quand mon ami Matthieu, le collecteur d'impôts qui était à l'entrée de la ville, a suivi cet homme étonnant qui se nomme Jésus, j'étais là. J'ai assisté au repas qu'il a donné ensuite. Lui, Matthieu, fils de Lévi, il a tout quitté pour le suivre. Moi, je n'ai pas été appelé ainsi, mais la transformation de mon ami m'a étonné, interloqué, et depuis, j'essaie d'écouter ce que raconte ce Jésus; et chaque fois qu'il parle, j'écoute. 

Il y a quelques jours, il était sorti de la maison de Simon, qui maintenant se nomme Le Roc, et il était allé sur le rivage. Moi je n'étais pas loin, et je n'étais pas le seul à le guetter. Très vite il y a eu plein plein de monde, plein d'éclopés, plein de possédés; mais lui, ce jour-là, il n'a guéri personne. 

Il a demandé à Simon de monter dans sa barque et s'est un peu éloigné; et il s'est mis à parler, mais pas comme d'habitude.. 

Il s'est mis - comme certains rabbins - à parler en racontant des petites histoires. Ces histoires, elles ont en principe une morale. Parfois elles font penser à des contes pour enfants. Et il a raconté une histoire étonnante, une histoire qui parle je pense du Très Haut, mais qui le transforme en semeur. Peut-être que le semeur c'est aussi Jésus, mais je ne suis pas trop sûr. Et ce semeur, il ne sème pas dans le champ,  prêt à recevoir le grain. Non il sème partout, il sème à tout vent, presque comme s'il était aveugle. Moi je pense qu'il est un fou ce semeur, et en même temps qu'il est plein d'espoir. Il veut utiliser tout ce qui pourrait produire du grain.

Alors, il sème sur le sol sec, tellement sec que la graine ne peut pas s'enfoncer; et lui il dit que les oiseaux du ciel vont se régaler, mais que du coup, pour le rendement, ça sera zéro.

Ensuite, il sème sur un terrain où il y a ces espèces de rochers qui affleurent à la surface de la terre, et là, oui ça va pousser au bout d'un certain temps. Seulement voilà, il n'y a pas assez de terre, alors quand le soleil donnera, ça va brûler sur place; et rendement à nouveau zéro. 

Puis il sème là où il y a des ronces. Sous les ronces, la terre est là et après tout, la terre fait bien pousser les ronces; ces ronces qui sont aussi la punition d'Adam: au lieu de porter du grain, la terre porte des ronces qui étouffent tout. Un terrain avec des ronces, c'est un terrain qui n'est pas entretenu. Alors semer là, quelle drôle d'idée. Bien sûr, avec la terre, ça a poussé un peu, mais finalement le rendement est nul. Comme si la terre se retournait contre le travail du semeur.

Et puis le semeur est arrivé là où la terre avait été retournée et préparée; et là, il y a eu du rendement. Et Jésus n'a rien ajouté; moi je suis resté sur ma faim. Il a juste dit: "Que celui qui a des oreilles , qu'il entende". Moi des oreilles, j'en ai, mais je n'ai pas trop compris. 

Ce que j'ai retenu c'est que par trois fois c'est du zéro pour le rendement et que par trois fois, il y a du rendement. Alors, cela fait finalement du cinquante-cinquante, ce qui n'est pas si mal. 

Après il a raconté une autre histoire. Il a parlé d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ, enfin ses serviteurs ont fait ça. Et puis pendant la nuit il y a son ennemi qui est venu planter de l'ivraie. Et c'était facile, parce que le terrain venait d'être préparé. Et puis le temps a passé. Et d'un coup les serviteurs ont vu l'ivraie qui pointait en même temps que le blé. Ils ont cru que c'était le maître qui avait fait ça, mais il les a détrompés. Il leur a expliqué que c'était son ennemi qui l'avait fait pendant la nuit. Alors eux ont demandé s'il fallait arracher l'ivraie; ce n'était pas une mauvaise idée, mais lui a dit qu'il fallait attendre la moisson et que là, on séparerait les deux et qu'on brûlerait l'ivraie.

Et là encore, il n'a rien ajouté, il n'a rien expliqué. Bon, moi je pense que là, il ne doit pas s'agir d'un homme, mais du Seigneur, et que l'ennemi c'est le Satan, mais je ne suis pas trop sûr de moi. Et je me suis demandé si le champ, ce n'était pas moi, avec ces pensées qui sont en moi et qui ne sont pas bonnes et qui m'empêchent de faire le bon que le Très Haut me demande de faire.

Un autre jour, il a raconté encore d'autres histoires; il a parlé d'un homme qui doit cultiver un champ qui ne lui appartient pas, et qui trouve un trésor. Et là, au lieu de prévenir le propriétaire, il vend tout ce qu'il a et achète le champ: et le trésor est pour lui. Puis dans la foulée, il a parlé d'un homme qui est négociant en perles. Les perles, ce doit être toute sa vie pour cet homme; et il en trouve une d'une telle beauté et d'une telle forme qu'il vend tout pour l'avoir à lui. J'admets qu'on puisse faire cela. Mais qu'est ce qu'il veut nous faire comprendre? Est ce que pour mon ami Matthieu, Jésus est la perle rare? 

Matthieu a bien voulu m'expliquer comment il faut comprendre ces paraboles. On dit qu'autrefois Salomon parlait et interprétait les paraboles. Peut-être que Jésus est aussi un nouveau Salomon, un nouveau roi, qui nous donnera notre vraie place. Bon cela c'est mon rêve. 

Matthieu a dit que seuls ceux qui Le suivent ont reçu du Très haut de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais pas nous, la foule. Donc ça veut dire que ce qu'il nous raconte, c'est une manière de parler du royaume des cieux. Il s'est plaint que notre cœur s'alourdisse, que nos oreilles soient devenues dures, que nos yeux soient incapables de voir; et que du coup nous ne pouvons pas nous convertir...

 Et c'est vrai qu'avec la vie que nous menons ce n'est pas facile de vivre comme de bons juifs, comme ces justes dont parlent nos écritures. Mais lui, il a guéri les aveugles, les sourds, les lépreux... Alors peut-être qu'il nous guérira de notre aveuglement et de notre surdité. Et je me dis que s'il explique le sens de ses histoires à ceux qui lui sont proches, c'est pour qu'ils nous expliquent, à nous, ce qui s'est dit là. J'ai de la chance, moi, avec mon ami Matthieu.

Ainsi la première histoire: il paraît que c'est un semeur qui ne lance pas du grain, mais des paroles. Et ces paroles, quand elles tombent sur un cœur sec (c'est comme cela que j'ai envie de raconter à mon tour), elles ne peuvent pas entrer en profondeur; et même si on a trouvé bien ce qu'il disait, le Mauvais s'arrange pour qu'il oublie. 

Quand elles tombent sur un sol pierreux - et moi j'ai envie de parler du cœur de pierre qu'un jour Dieu remplacera par un cœur de chair, lui, il dit que oui ça lève, mais que ça ne dure pas. Ce sont un peu des girouettes. Ils oublient vite. 

Quand elles tombent sur des ronces, et pour moi un terrain avec des ronces, c'est soit un terrain pas entretenu, soit un terrain encombré déjà par pas mal de choses; un cœur pas facile à atteindre. Lui il dit que c'est un cœur qui dans un premier temps est tout feu, tout flamme, mais que quand la vie avec ses ennuis arrive, eh bien cela se passe comme si tout était étouffé, comme un feu qui prend vite et qui s'éteint faute d'aliments. 

Et puis la bonne terre, qui attend, elle retient la parole; et la parole - c'est ça qui est important - à son tour elle va produire quelque chose. Et quand mon ami Matthieu m'explique, je trouve que la parole, en lui, porte beaucoup de fruits. 

Bien sûr, je me suis demandé quelle sorte de terre j'étais, quelle sorte de cœur j'avais. En fait je ne sais pas trop, je me dis que la parole parfois il faut du temps pour qu'elle se niche en soi et fasse son chemin. Simplement je veux continuer à écouter et entendre son enseignement.

Après, il m'a expliqué la parabole de l'ivraie, qui est plus simple. Elle concerne le présent, à savoir qu'il y a toujours du bien et du mal, et qu'à la fin des temps le mal, et ceux qui font le mal, iront brûler à tout jamais; et ça c'est une bonne nouvelle. Il m'a aussi dit que Jésus avait dit qu'à la fin des temps les anges jetteraient un filet sur tous les hommes, et qu'ils feraient le tri pour enlever les méchants du milieu des bons. Là, ça me plaît bien.. 

Seulement la question que je me pose, c'est bien de savoir si moi, tel que je suis, avec mon métier, avec ma famille, est-ce que je serai capable de porter du fruit, au moins un peu, pour que le royaume advienne. Il faudra que je demande à Matthieu, et qu'il m'explique quand lui aura compris…

Je sais que pour pousser, le grain a besoin d'eau. Quand l'eau est là, un terrain sec peut produire. Je sais aussi que quand il y a des ronces, il faut les couper, les arracher; et la terre produit. Et je sais aussi qu'après une bonne pluie, ces terrains où il y a de la roche produisent des fleurs magnifiques. Alors moi je vais demander au très haut qu'il fasse pleuvoir sur notre terre, sur la terre de mon cœur, pour qu'elle donne des fleurs et des fruits..



dimanche, juillet 21, 2019

Un disciple raconte la venue de Jésus chez Marthe. Lc 10, 38-42

"Marthe et Marie, au plus près du texte"

Quand nous lisons cet évangile, et moi la première, compte tenu de ce que nous savons par l'évangile de Jean, nous pensons que cette rencontre se passe à Béthanie, donc près de Jérusalem; mais Luc ne nomme pas le village. Par contre on sait (chapitre 9) qu'après la Transfiguration, Jésus prend avec courage la route qui va à Jérusalem. On apprend aussi qu'il envoie des messagers pour préparer sa venue, et que certains villages, dont un village de Samaritains, refusent de l'accueillir. Au chapitre 10, Luc rapporte comment doivent se comporter ceux qu'il envoie au devant de lui. Ils doivent prier le maitre de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson (autre est le semeur, autre est le moissonneur), et partir sans rien, en sachant qu'ils sont comme des brebis au milieu des loups. Ils doivent quand ils entrent dans une maison dire, avant toute chose, "que la Paix soit sur et dans cette maison"; manger et boire ce que l'on propose, guérir les malades et dire que le règne de Dieu c'est approché.

Si l'on se réfère à cela, on peut penser que des disciples sont arrivés dans le village de Marthe et Marie - que nous assimilons à Béthanie alors que ce n'est pas dit dans le texte. Dans ce village, une femme propose d'accueillir Jésus. 

Voici donc le texte écrit par Luc: 

38 En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut. 
39 Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 
40 Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » 
41 Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. 
42 Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Commentaires sur le texte

On est donc dans un village. Une maison accueille; on ne sait rien de cette maison. On sait qu'il y a une femme qui se nomme Marthe, qui a une sœur qui se nomme Marie; on ne sait rien de cette dernière, sauf qu'elle se met à l'écoute de celui qui est leur hôte. Elle ne joue pas son rôle d'hôtesse, contrairement à sa sœur. Cette dernière semble ne plus savoir où donner de la tête, et cherche de l'aide: donc sa sœur. 

Pourquoi s'adresse-t-elle à Jésus et non pas à Marie? Peut-être lui a-t-elle fait des signes, mais Marie ne les voit pas, ou ne veut pas les voir. Alors elle s'adresse à Jésus, en le prenant un peu par les sentiments... Et normalement Jésus, effectivement, devrait compatir à la peine de cette femme qui le reçoit. Sauf que ça ne marche pas: Jésus reconnaît que Marthe en fait beaucoup, mais que dans la vie il faut faire des choix, et que le choix de Marie est un bon choix; et ce n'est pas lui qui va lui dire de partir pour aider. Il y a donc des choix à faire. 

La question qui vient alors, c'est: que faire de ce texte; on a tellement l'habitude de voir en ces deux femmes les sœurs de Lazare, que l'on oublie peut-être que si Luc montre ces deux figures féminines à ce moment là, c'est avec une intention précise. Il y a eu, juste avant, la parabole du bon samaritain; et aussi Jésus s'est quand même fait plus ou moins chasser d'un village de samaritains. La présence de Jésus dans cette maison peut faire comprendre finalement que l'homme ne se nourrit pas de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. 

Laissons la parole à un disciple qui a rencontré Marthe avant l'arrivée de Jésus dans le village.

Un disciple raconte ce qui s'est passé dans la maison de Marthe

Il nous avait envoyés devant lui, dans un village où il comptait enseigner, guérir, et passer la nuit avant de partir plus loin. En fait on ne sait jamais très bien où il veut aller, mais c'est bien ainsi. Dans ce village là, c'est une femme qui nous a accueillis et a proposé l'hospitalité. Elle s'appelle Marthe; comme vous le savez, cela signifie "dame, maîtresse", et elle m'a bien semblé être une maîtresse femme. 

Dès que Jésus est arrivé, elle a mis sa maison à sa disposition. Lui s'est assis, comme souvent, et s'est mis à parler. Pendant ce temps, compte tenu de l'heure - le soir tombait, elle s'est affairée à la préparation du repas. Elle allait à droite et à gauche, je la voyais chercher une autre nappe, sortir pour avoir un peu plus de vaisselle parce qu'elle n'avait pas assez de coupes, surveiller la cuisson du pain, parce qu'il en fallait quand même beaucoup. Une vraie maîtresse femme. 

Sa sœur elle, est bien différente. On nous a dit qu'elle se prénommait Myriam. Elle m'a paru jeune. Elle est allée s'asseoir aux pieds de Jésus, et elle buvait ses paroles, un vrai bonheur de la voir. Mais c'est sûr que comme maîtresse de maison, ce n'est vraiment pas ça. Elle veillait quand même à ce que Jésus ait à boire, et elle s'est même levée plusieurs fois pour cela. 

Tout à coup, Marthe est arrivée. Elle s'est adressée à Jésus en lui demandant s'il trouvait normal qu'elle fasse seule tout le travail. Moi, je pensais qu'elle avait bien raison de se plaindre: quand autant de personnes arrivent chez vous, il faut des bras. Elle lui a donc demandé de dire à sa sœur qu'elle devait l'aider. 

En général, Jésus, quand on lui donne des ordres, et là, c'en était un, un peu déguisé certes, mais un ordre quand même, il n'aime pas. Il lui a quand même répondu gentiment; mais fermement. 

Il ne lui a pas dit que ce n'était pas bien de se donner du souci pour que tout soit parfait. Il ne lui a pas dit que ce n'était pas bien de s'agiter dans tous les sens. Je crois qu'il sait bien ce que c'est que de recevoir un hôte tel que lui et ses amis. 

Il a quand même eu une de ces phrases dont il a le secret; il lui a dit qu'elle s'agitait pour bien des choses, mais qu'une seule était nécessaire. Et cela, c'était une phrase bizarre, parce qu'il n'a pas dit que Marie devait l'aider, mais qu'elle avait choisi la seule chose nécessaire; et que cette chose ne lui serait pas enlevée. Et en disant cela il la regardait en souriant, un peu comme s'il y avait une connivence entre eux. Je me demandais ce que c'était que cette chose. C'est peut-être ce bonheur d'être là, avec lui, de l'entendre parler du royaume, de l'entendre parler sans se lasser, de se laisser en quelque sorte nourrir par lui.

Et Marie a eu un sourire de bonheur; et Marthe a regardé sa sœur aussi avec un sourire, et du coup certains d'entre nous, ont proposé leur aide; et le repas qui a suivi a été un repas finalement simple, où chacun se sentait accueilli comme un frère. 

En général, quand Jésus entre dans un village, souvent il guérit. Je me demande si, en douce il n'a pas guéri cette Marthe de quelque chose, de cette maladie de la perfection.

samedi, juillet 20, 2019

Marthe et Marie racontent la visite de Jésus chez elles. Lc 10, 38-42

Marthe et Marie, Luc 10. 38-42


C'est cet évangile qui sera lu - ou proclamé - le seizième dimanche du temps ordinaire. Comme le fait remarquer un commentateur, il fait suite à la parabole du Bon Samaritain. Est ce qu'il y a un lien entre les deux? Jésus est-il le samaritain de Marie qui se fait apparemment attaquer par sa sœur, ou de Marthe? Je pense qu'il est intéressant de regarder en même temps le chapitre 11 de l'évangile de Jean, où Jésus, au moment de la mort de Lazare, s'adresse successivement aux deux sœurs qui curieusement disent toutes les deux exactement la même phrase: "Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort" (Jn 11,21 et 11, 32). 

La remarque ci-dessus, dans la bouche de Marthe, sonne un peu comme un reproche; de la même manière que ce qu'elle dit dans l'Evangile de Luc: "Cela ne te fait rien ma sœur m'ait laissé faire seule le service? Dis-lui donc de m'aider", que l'on pourrait remplacer par "Dis à ma sœur de m'aider"; phrase que pour ma part j'aime bien rapprocher de la demande de l'homme qui se pense lésé: "Dis à mon frère de partager avec moi l'héritage," auquel Jésus répondra par une fin de non recevoir. Dans l'évangile de Luc Jésus prend la défense de Marie, et fait comprendre à Marthe, qu'à ce moment là, Marie a choisi la meilleure part. Dans l'évangile de Jean, Jésus utilise la phrase de Marthe pour pousser celle-ci à poser une affirmation: "Oui je le crois, tu es le fils de Dieu"; et donc pour aller bien au-delà de ce qu'elle pouvait croire d'une résurrection dans le futur. On reconnaît bien la pédagogie de Jésus

Dans la bouche de Marie, c'est la même phrase (Jean 11), mais comme elle se jette aux pieds de Jésus (décidément c'est là qu'elle semble se sentir bien), celui-ci est bouleversé et ne parle pas; il va même se mettre à pleurer. Sa seule demande sera: "Où l'avez vous mis"? Comme si Marie, en le touchant au plus profond de lui-même, avait pu mettre en route l'acte qui va par ailleurs pousser les Juifs à décider de le tuer.

On a donc deux personnalités très différentes; et Jésus se laisse toucher par Marie, même si plus tard, à la résurrection, il lui dira ne ne pas le toucher, de ne pas le retenir. Mais il avait bien été touché par les pleurs et la volonté de cette femme de récupérer le corps de son Rabbouni. 

On a écrit bien des commentaires sur le texte de Luc; parfois très moralisateurs. Aujourd'hui, je voudrais laisser parler les deux femmes, qui ont eu certainement une vision très différente de l'hospitalité. Je veux dire que Marthe se comporte un peu comme Abraham qui va faire tuer le veau et demander à sa femme de faire cuire du pain pour ses trois hôtes, alors que Marie ne fait rien, elle est juste là, à la place qu'elle pense être la sienne, et elle écoute Celui que son cœur aime. 

Marthe raconte

Quand Marie est revenue à la maison après sa rencontre avec celui qu'elle appelle son maître, j'ai cru retrouver enfin ma sœur, mais elle n'est plus la même. Déjà avant ce n'était pas facile, mais maintenant elle est un peu dans la lune, elle ne fait pas grand chose, elle essaie de savoir où se trouve son Jésus. Et voilà que son Jésus, il est dans notre village, à Béthanie, "la maison des figues", et il s'invite chez nous. 

Naturellement il ne vient pas tout seul, et à moi de préparer le gite et le couvert. Bien entendu les serviteurs sont là, mais ils ne voient pas comme je vois; je dois, de fait, être derrière eux et veiller à tout. J'espérais que Marie, qui le connaît bien, pourrait m'aider, et même me dire ce qu'il aime manger. Mais voilà, elle s'est assise par terre, tout près de lui, à ses pieds. Lui, il parle, ou il raconte, ou il prie. Je ne sais pas. 

Et la moitié du village est là, et ma maison est envahie, et je ne le supporte pas trop. Du coup je ne sais plus où donner de la tête. Il faut bien leur donner aussi de quoi boire et de quoi manger, à tous ceux qui se sont invités. Et d'un coup, ça s'est mis à bouillir en moi. Moi aussi j'aimerais bien pouvoir m'asseoir, pouvoir écouter, pouvoir être remplie par sa parole, mais ce n'est pas possible, pas pensable. 

Alors j'ai osé l'interrompre le Jésus. Je lui ai demandé de dire à ma sœur de m'aider, ce qui est normal. Et puis, en plus, je n'aime pas qu'elle soit là, à écouter, à ne rien faire. Les autres, les pharisiens, les amis de mon frère Lazare, ils vont encore en profiter pour raconter des horreurs sur elle. 

Et lui, au lieu de faire ce que je lui ai demandé - je reconnais que ce n'était pas sur un ton très aimable, mais comme je l'ai dit, je me sentais submergée, il m'a regardée droit dans les yeux, et il m'a dit que je devais cesser de me donner du souci (tiens peut-être qu'il comprend aussi que je me soucie pour ma petite sœur), et de m'agiter pour bien des choses (et là, il a raison, je dois avoir la tête partout et c'est fatigant), mais que je ne devais pas compter sur ma sœur. Il dit qu'elle a choisi la meilleure part, et que cela ne lui sera pas enlevé. En d'autres termes, elle, elle reste là, elle peut se nourrir de sa présence, de sa parole, et moi... 

Il dit qu'une seule chose est nécessaire. Une seule.. Si c'est celle que ma sœur a choisie, pourquoi est-ce que je ne la choisirais pas aussi? Ne plus se soucier, ne plus s'inquiéter, être dans le présent avec lui; et faire confiance aux autres, que je forme quand même depuis des années. 

Et alors là, il s'est passé quelque chose. Je suis allée dire aux serviteurs de se débrouiller sans moi, et que je voulais aussi écouter ce que ce Jésus avait à dire du Royaume, et aussi comprendre pourquoi ma sœur est devenue autre depuis qu'elle l'a rencontré. Je vais leur faire confiance, parce que c'est peut-être cela qu'il veut me faire comprendre. 

Moi aussi, je me suis assise, moi aussi j'ai écouté, et moi aussi j'ai commencé à croire que Celui-là était le Fils du Très-haut.


Marie raconte

Il est là, il est là celui, que mon cœur aime. Il est dans ma maison, enfin dans la maison de ma sœur. Il est entré, il nous a saluées; il s'est installé dans la cour, et les autres sont arrivés, et se sont mis en cercle autour de lui. Il y a des têtes que je connais bien, ceux qui le suivent depuis le début, mais aussi des gens du village qui veulent l'entendre parler du règne de Dieu, de ce Dieu qui est certes le nôtre, mais que lui appelle son Père. Et moi qui ai versé sur ses pieds un flacon de parfum, moi qui ai versé des larmes parce que je me sentais si sale, bien plus sale que ses pieds, je me suis assise à ses pieds, parce que c'est là que je suis à ma place, que je suis bien; et je l'ai écouté, mais je crois aussi que je me remplissais de sa présence, que quelque part je me laissais remplir par lui. 

Et voilà que Marthe est arrivée, avec sa tête des mauvais jours. Elle l'a interrompu en lui demandant de me dire que je devais aller l'aider. Bon, elle a raison, mais Jésus je sens bien qu'on ne l'aura pas toujours alors tant qu'il est là, tant que l'Epoux est là, moi je veux me réjouir de sa présence et ne rien en perdre. 

Et le miracle, c'est qu'il est allé dans mon sens. Il lui a dit qu'elle devait cesser de se donner du souci et de s'agiter pour bien des choses. Et là, je me suis dit que vraiment il la connaissait bien, parce que ma sœur, elle ne sait pas se poser. Je crois qu'elle veut être comme la femme parfaite du livre des Proverbes, se lever la première, se coucher la dernière, veiller au bien-être de tous. Seulement elle, c'est un tourbillon, et elle ne goûte plus la vie. Si je suis partie, c'est un peu aussi pour ne pas devenir comme cela, être mangée par les soucis, alors qu'il y a autre chose. 

Ils se sont regardés. Il a ajouté que j'avais choisi la meilleure part, et que cela ne me serait pas enlevé. J'en aurais pleuré de joie si j'avais pu. Oui, aujourd'hui, c'est moi qui ai choisi cette place qu'il dit être la meilleure; aujourd'hui cette place, personne ne me la ravira et aujourd'hui, je peux dire que ma joie est totale. 

Et ma sœur m'a regardée, mais autrement; et elle est venue s'asseoir à côté de moi. Et quand Jésus a eu fini de parler et de répondre aux questions des uns et des autres, le partage du repas est ven. Et après le repas il est resté, il a demeuré chez nous, et nous sentions que toute notre maison était changée par sa présence. 

Cet homme là, je le suivrai jusqu'au bout du monde…

lundi, juillet 15, 2019

Un docteur de la loi raconte sa rencontre avec Jésus - Luc 10

Quinzième dimanche du temps ordinaire - Luc 10,  évangile dit "du bon samaritain".

Cet évangile a été lu en deux fois par le célébrant. Il a insisté sur le fait que le péché, c'était tout ce qui faisait que nous laissions passer du temps quand Dieu nous demande quelque chose; du moins c'est ce que j'ai cru retenir. Puis il a lu la parabole, pratiquement sans commentaires. Or ce texte pose deux questions, celle de la vie éternelle (et c'est l'évangile de Jean qui y répond: qu'ils te connaissent Toi et ton envoyé Jésus-Christ), mais surtout la question du faire. 

Ce sera la question du (jeune) homme riche (Mt 19,16, Mc 10,17 Lc 18,18) et celle de la péricope de ce jour.

Ce que Jésus fait comprendre, c'est que la vie dite éternelle est déjà là si on laisse à Dieu la première place; et si l'autre - pas seulement celui qui est proche, mais le prochain - a lui aussi la place qui lui est réservée. 

Je pense que c'est ce que Jésus veut faire découvrir à ce docteur de la loi qui à mon avis cherche à en découdre avec lui. 

Le Docteur de la Loi raconte sa rencontre avec Jésus

Cela fait un bout de temps que j'entends parler de ce Jésus. Il est de Nazareth, donc ça ne peut pas être lui le messie annoncé, quoiqu'il raconte. Mais pourtant il fait des miracles, il enseigne, et les gens l'écoutent bien plus que nous. Il y a même certains de nos disciples qui le suivent. Alors j'ai décidé de quitter Jérusalem et d'écouter ce qu'il raconte, et je suis bien décidé à faire comprendre à tous que seule la Tora est importante; et que celui-là, il n'est rien. Il dit que le royaume est tout proche.

Et il en dit des choses aux foules, qui semblent boire ses paroles. Le plus étonnant, c'est qu'il passe son temps à dire que les anciens ont dit certaines choses, mais que maintenant c'est lui qui parle, comme s'il se prenait pour Adonaï. Lui un homme, oser parler à la place du Tout Puissant.

Alors je vais me mêler à la foule, et je trouverai le bon moment pour le coincer et j'espère bien qu'il sera lapidé.
Et là je n'en n'ai pas cru mes oreilles. 

Comme les hommes qu'il avait envoyé au devant de lui pour dire qu'il allait passer dans certaines villes revenaient vers lui, il s'est mis à dire, en levant les yeux vers le ciel, comme s'il s'adressait au Dieu invisible, en l'appelant Père, mais avec une manière de le dire qui faisait penser à "mon père à moi, mon père très cher, mon père chéri" qu'il le bénissait parce qu'il avait caché aux sages et aux savants les mystères du royaume pour les révéler aux tous petits. 

Alors là en moi, mon sang n'a fait qu'un tour, moi qui étudie chaque jour la parole, moi qui mets ma joie dans l'étude, moi qui me répète sa loi tous les jours. Et il a ajouté que nul ne connaissait le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler. Mais qui il se croit celui là. On m'a dit qu'il se donnait le pouvoir de remettre les péchés, qu'il se permettait de toucher des lépreux, de partager ses repas avec des pécheurs publics, de se laisser toucher par des femmes de mauvaise vie. Et il croit que c'est cela être le fils du très Haut? Je ne sais pas si ses disciples sont heureux de voir ce qu'ils voient, et d'entendre ce genre de paroles, mais moi qui sais, cet homme me dérange au plus profond de moi-même.

Alors comme il y a eu un peu de silence, je lui ai demandé ce que je devais faire pour avoir en héritage la vie éternelle. C'est une question piège que je lui ai posée là. Le très haut nous a donné cette terre en héritage si nous suivons sa Loi, mais la vie éternelle, cette vie qui demeure après la mort, qui peut y prétendre? Elle nous a été enlevée, cette vie, à cause d'Adam; et qui nous la rendra?

Et là, il m'a interrogé, comme le fait tout Maître. Il m'a demandé ce que la Loi disait. Alors je lui ai donné une réponse digne de mes propres maîtres, car j'ai choisi à la fois un verset du Deutéronome et un verset du livre du Lévitique. J'avais beaucoup réfléchi à cela. Pour moi, si j'aime mon créateur de tout mon cœur, de toute mon âme, et toute ma force et de toute mon intelligence et si j'aime mon prochain comme moi-même, peut-être que je pourrai dans l'au-delà ne pas être condamné à vivre dans le shéol, mais contempler la Gloire du très haut, et me joindre aux anges qui le célèbrent jour et nuit. 

Il s'est contenté de me dire que j'avais bien répondu, comme si je ne le savais pas: et de me conformer à ce que j'avais dit. Moi qui voulais une bagarre avec lui pour le mettre en défaut sur ce que lui appelle la vie éternelle, j'en étais pour mes frais. Alors je lui ai demandé qui était mon prochain. Je voulais qu'il me donne une définition. Et là-dessus il a raconté une petite histoire, ce qu'on appelle une parabole. 

Il a parlé d'un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho. Et je pensais que cet homme ça pouvait être moi, parce que j'ai quitté Jérusalem pour me mettre en quête de ce Jésus. Et je suis descendu.. Mais l'homme dont il parlait est alors attaqué par des malfrats, roué de coups, dévalisé et laissé pour mort au bord de la route. Pauvre homme. Il aurait mieux valu qu'il soit tué, parce que passer la nuit dans le désert, c'est dangereux aussi, à cause des animaux. Je le voyais bien cet homme, en train de souffrir et peut-être de s'en vouloir. On sait bien que la route est dangereuse, alors pourquoi tenter le sort? 

Là-dessus passe un prêtre. Le prêtre n'a pas le droit toucher un homme qui saigne. D'après Jésus, il s'est dépêché de passer son chemin, en tournant la tête, comme s'il ne le voyait pas. Au fond de moi, je trouve que ce n'est pas bien. Peut-être que moi, je me serais arrêté, parce que je connais une phrase du prophète Michée qui dit que ce que Dieu attend de moi, c'est que je pratique la miséricorde. Mais bon, cet homme, on ne sait pas d'où il vient, alors peut-être que le prêtre a bien fait. Et puis, c'est vrai que les mendiants, bien souvent, on fait comme si on les voyait pas.

Puis c'est un lévite qui passe. Peut-être que lui, il monte vers le Temple, pour participer au culte, alors c'est certain qu'il ne fera rien. Et c'est bien ce que dit Jésus. Mais il aurait pu s'arrêter, dire un mot, dire qu'il allait prévenir, lui demander son nom. Mais non, rien.

Et il invente maintenant qu'un samaritain arrive. Moi, je n'aime pas les samaritains et eux ne nous aiment pas non plus. Un samaritain, c'est un hérétique, un sans Dieu, un adorateur de faux dieux, qui n'a rien à faire de notre Loi. Et lui,, le samaritain il le voit ce blessé, et il s'arrête. Il descend de sa monture, il se rend compte que l'homme est vivant. Alors il le soigne, le met sur son âne ou sur sa mule, je ne sais pas, continue sa route à pieds, et arrive dans une auberge. Il prend une chambre pour lui, le veille toute la nuit. Bon cela Jésus ne l'a pas dit. Et le lendemain, il donne de l'argent à l'aubergiste pour les soins et la chambre, et dit qu'il donnera ce qui manque quand il repassera. J'étais assez étonné qu'un samaritain puisse faire ce genre de choses. Et je commençais à me demander ce que moi j'aurais fait. 

Jésus me regarde et me dit:" A ton avis, qui a été le prochain pour cet homme tombé dans les mains des bandits"? Bien entendu il n'y avait pas trente-six réponses; il n'y avait que le samaritain qui avait su voir en cet homme blessé, un prochain, celui qu'il faut aimer comme soi-même, même si on ne le connaît pas, même s'il fait peur, même s'il est étranger. Je n'avais pas le choix. J'ai donc répondu le samaritain. Il m'a juste : "Va et toi aussi fais de même". Et il m'a planté là, et a continué sa route. 

Ce qui est certain c'est que ce rabbi, qui n'a pas fait d'études, qui ne se réclame que de Dieu, je n'ai rien pu faire contre lui. Je cherchais le combat, je ne l'ai pas eu. Et je dois reconnaître que le blessé c'est moi. Blessé parce que pour moi, Jésus était bien pire qu'un samaritain et que je m'étais trompé. Blessé parce que je voulais le mettre à l'épreuve avec mon savoir, et que c'est moi qui ai été mis à l'épreuve finalement. Blessé, parce que je me rends compte que j'aurais aimé qu'il me prenne avec lui. Peut-être que malgré tout, j'aurais pu servir à quelque chose. Blessé parce que je me rends compte que la miséricorde n'est pas de mon côté mais du sien. 

Alors j'ai obéi... Je suis reparti d'où j'étais venu, mais celui qui est revenu n'est plus celui qui est parti. J'ai compris que juger les autres, c'était en quelque sorte les mettre à mort et que ce que Dieu veut, c'est la vie. Et j'ai compris que la vie éternelle, ce n'est pas dans le futur qu'elle commence, mais ici, chaque fois que je peux me faire le prochain de celui que je rencontre. 

Alors merci à ce Rabbi, dont le nom dit que Dieu Sauve, parce que je crois qu'il m'a sauvé de moi-même et qu'il m'a fait comprendre que tout docteur, tout savant que je sois, c'est quand même à son école à lui que je dois me mettre. Mais comment est-ce que je vais faire comprendre cela à mes frères?










vendredi, juillet 12, 2019

Thomas, surnommé Didyme, ce qui veut dire jumeau. Jn 20,24-28

Thomas dont le nom signifie le jumeau. Jn 20, 24-28.
Incrédule moi?

Fête de l'apôtre Thomas. L'évangile retenu est celui de Jean. Ce qui est normal, car cet apôtre y apparaît plusieurs fois, avec toujours ce commentaire de Jean: "Thomas appelé Didyme c'est-à-dire Jumeau". Or c'est quand même surprenant, car en araméen Thomas veut dire jumeau! Alors on peut penser que le rédacteur traduit l'araméen en grec: didyme, et que le grec est retraduit dans la langue courante: jumeau. Mais pourquoi cette insistance de l'écrivain? Si on cherche ce qu'il en est des écrits de cet apôtre, puisqu'il y a de nombreux écrits qui lui sont attribués, dont "l'évangile de Thomas" qui est un recueil de paroles de Jésus, on apprend que ce texte qui est considéré comme un apocryphe, est attribué à "Judas ou Jude Thomas" ou à " Didymos Jude Thomas".

Quand on parle de Pierre dans l'évangile de Matthieu au moment où Jésus envoie ses disciples, il est écrit: "Simon nommé Pierre"; nous y mettons une majuscule, mais il s'agit plus d'une qualité donnée par Jésus à cet homme: le roc, la pierre. Et il ne perd pas son prénom pour autant. Par contre Thomas reste Thomas, c'est ce nom qu'il porte; et si on y réfléchit ce n'est pas simple: venir au monde sans avoir de prénom autre que celui de "jumeau", donc une fonction, n'est pas bon. Si Thomas avait été un vrai jumeau, il aurait porté un prénom, comme c'est le cas des jumeaux portés par Rebecca ( Esaü et Jacob, Gn 25), ou par Tamar: Perets (la brèche) et Zerah ( Gn 38). 

Mais on sait que, du temps de Jésus, quand un bébé mourait en très bas âge, celui qui naissait ensuite pouvait prendre la place de l'enfant mort, il était son jumeau; c'était sa fonction et donc son prénom, puisque le prénom est souvent porteur de sens. Alors peut-être que celui qui se nomme - ou qui est nommé - Thomas, a eu pour fonction de remplacer un bébé mort avant lui: comme pour lui donner une existence, pour que ce petit être n'erre pas dans le Shéol. 

Seulement, avoir ce rôle, c'est quand même plus que compliqué: car il faut prendre la place d'un enfant merveilleux, imaginaire; combler le trou laissé par sa mort, combler. Et à ce jeu-là, on peut ne plus savoir qui on est. De nos jours, on parle des enfants médicaments, ces enfants qui viennent au monde pour pouvoir donner leur moelle osseuse, ou une autre partie d'eux-mêmes; et ces enfants-là, qui sont un peu comme des enfants-objet, ont bien du mal à se sentir exister pour eux-mêmes et à être aimés pour eux-mêmes.

Alors peut-être qu'on peut faire l'hypothèse que cet homme, ce Jude - Thomas Didyme, en suivant Jésus, a enfin eu une existence pour lui; et c'est peut-être cela qui lui a donné le courage d'entraîner les autres pour suivre Jésus malgré le danger au moment de la mort de Lazare: "Allons-y, tous aussi, pour mourir avec lui," (Jn 11,16) dira-t-il; mais aussi de dire tout haut ce que lui et les autres ne pouvaient pas comprendre: "Seigneur, comment pourrions-nous te suivre, si nous n'en savons pas le chemin". Et peut-être que la réponse de Jésus, pour un homme qui a dû jouer le rôle de double, mais aussi d'être l'enfant magique pour une mère endeuillée, lui a permis de comprendre qu'il était libre de suivre cet homme qu'il appelle Seigneur, et qui dit être "le chemin, la vérité et la vie."

Mais malgré cela, pour la postérité, Thomas est l'incrédule, comme Pierre est le renégat et Judas le traitre. Et même si Jésus a dit cela à cet apôtre choisi dès le début, et qui était prêt à mourir avec lui, je ne peux m'empêcher de penser que cela a dû être un peu difficile à entendre pour Thomas.

Incrédule. Voilà ce qu'il est. Et pourtant ici, ce dont Jésus parle, ce n'est pas de la crédulité, qui renvoie à croire sans passer au crible au de la raison; mais c'est d'être croyant, d'avoir foi dans ce que transmet l'autre ou les autres. Et cela pose la question de la confiance. Pourquoi Thomas n'a-t-il pas cru ce que lui racontaient ses frères? Peut-être simplement parce que le traumatisme de la mort de son maître était trop fort, avec le deuil qui aurait juste pu commencer à se faire. Ce n'est pas qu'il ne voulait pas, mais il ne pouvait pas. Et même si c'est exprimé maladroitement, c'est quand même de cela qu'il s'agit. Et en cela, parfois nous sommes bien les jumeaux de Thomas. Et pourtant pour tout quitter pour suivre Jésus, il en fallait de la foi. Alors Thomas raconte.



Thomas raconte:

Ils m'ont demandé d'aller en ville pour rapporter des provisions. Il faut dire que depuis que Jésus est mort, nous vivons dans la peur, peur que les Romains ne nous cherchent et ne nous fassent subir le même sort qu'à lui, mais peur aussi des dirigeants de notre peuple. Alors nous restons dans cette salle où il a rompu le pain et partagé la coupe, nous nous terrons. Nous avons peur. La porte est verrouillée et on a un mot de passe pour rentrer quand on doit sortir.. Mais il faut bien trouver à manger et aussi savoir un peu ce qui se dit dehors. 

Quand je suis revenu, ils m'ont dit que le Maître était venu. Là, j'ai eu l'impression qu'ils voulaient me faire une blague. Mais ils étaient sérieux, sauf que moi, je ne peux pas croire ça. Je l'ai vu mort. Je l'ai vu sur cette croix, j'ai vu sa tête qui était retombée. Je n'ai pas vu le coup de lance du soldat romain, mais je sais que son côté a été ouvert profondément et qu'il est bien mort. Il n'est pas descendu de sa croix, il est mort sur la croix. Et cela m'a anéanti. Quelque chose est mort en moi, avec lui. Et pourtant je sais qu'il est le chemin, la vérité et la vie. La vie.. Il me l'a dit et je le crois, mais ressuscité je n'y arrive pas.

Pourtant, par trois fois, il avait dit, qu'il reprendrait vie quand il aurait été mis à mort, mais bon, j'y ai cru sans y croire. Il disait qu'il ressusciterait d'entre les morts. Il a bien rendu la vie à des morts, que ce soit la fille de Jaïre, le jeune homme de Naïm ou Lazare. Mais lui, qui peut le ramener à la vie? Seul celui qu'il appelle son Père pourrait le faire. Mais jamais cela n'est arrivé. Certes Elie a été enlevé sur un char de feu. Mais lui, il est mort sur cette croix. 

Et là, eux ils racontent qu'il était au milieu d'eux, qu'il n'avait plus de marques de coups sur son visage, qu'il était souriant, qu'il avait mangé avec eux, qu'il leur avait donné ce qu'il appelle son Esprit et même le pouvoir de pardonner les péchés. Est-ce que ne pas croire c'est un péché? Est ce qu'ils vont me pardonner? 

Alors, d'un côté, je suis un peu jaloux, parce que si j'avais été là, je pourrais croire; mais voilà, je n'y arrive pas. Je ne les crois pas, ils ont inventé une belle histoire pour se rassurer, mais ce n'est pas possible. Ils ont eu une vision, une hallucination, cela leur a fait du bien. Mais pourtant... 

J'ai affirmé que si je ne mettais pas mon doigt dans le trou fait par les clous, que si je ne posais pas la main dans le trou fait par la lance dans son côté, je ne le croirais pas. 

Pourtant je crois que cet homme, qui m'a permis, à moi que l'on appelle "Jumeau" parce que j'ai remplacé un bébé qui est mort à la naissance pour le faire vivre quand-même, d'avoir enfin une identité, je crois que cet homme là, il est le messie, il est l'envoyé, il est un prophète, il est la parole, il est la lumière, mais que les forces méchantes ont été plus fortes que lui et qu'il est mort.

Et puis une semaine a passé. En fait c'était comme l'anniversaire du jour où d'après les autres il leur était apparu. Il faut dire que des femmes aussi l'avaient vu et entendu, ainsi que deux disciples qui rentraient chez eux, le désespoir dans l'âme. Alors au fond de moi, je crois que j'attendais quelque chose.

Et le quelque chose est advenu. On était ensemble, une fois de plus, la porte bien fermée. On ne pouvait pas la forcer cette porte. On était à table et d'un coup, il était là. C'était incroyable. Il était là pour de vrai. Mais il n'était plus comme avant. Il était, comment puis-je dire moins massif, plus fin, plus… Mais comment décrire. 

Et il m'a regardé et il a repris mes mots en me montrant les trous laissés par les clous et la lance. Il m'a dit de cesser d'être incrédule et de devenir croyant. Quelque part, cela m'a fait mal cet "incrédule". Devenir croyant, qu'est ce qu'il voulait dire?

Et j'ai regardé ses mains et son côté, et il n'y avait plus de sang, il n'y avait pas de peau; c'était comme un puits de lumière où quelque chose était vivant, mais les trous étaient bien là. Alors bien sûr, je n'ai pas touché... Et j'ai été pris dans cette lumière qui avait vaincu les ténèbres et la mort. Lui qui m'avait dit qu'il était le chemin, la vérité et la vie, là je comprenais ce qu'il avait voulu dire. Et ma bouche a proclamé qu'il était, et mon Seigneur, et mon Dieu. Quand j'ai dit cela, je proclamais qu'il était le Seigneur, et que sa divinité était visible: ce qu'on appelle la gloire. 

Et là, parce que j'étais comme transporté devant lui, qui était bien revenu à la vie comme il l'avait annoncé, parce que j'étais dans la joie, je m'attendais à le voir sourire. 

Mais non. Il n'a pas souri. Il m'a dit: "Parce que tu as vu, tu as cru. Heureux sont ceux qui croient sans avoir vu". À moi qui voulais croire, qui aurai aimé croire, et qui n'y arrivais pas, il a bien voulu se montrer, me montrer qu'il avait entendu ma demande et qu'il y avait répondu. Et cela, cette réponse, c'est le plus beau cadeau qu'il pouvait me faire; et je suis sûr que quand on demande, il répond. Et ce qu'il a ajouté, cette nouvelle béatitude, pour ceux qui croiraient sans avoir vu, je crois que cela a été le déclic pour moi. 

J'ai su, au de fond de moi, que ce que j'ai vu ce jour là, ce premier jour de la semaine qui finalement est un peu comme ma vraie naissance, je le raconterai au monde entier. Je ne resterai pas en Israël ou dans les pays proches, non. J'irai dans des pays inconnus, et grâce à ma parole, d'autres croiront en celui qui est venu pour nous les hommes. Je serai son témoin. Et pour cela, j'irai au bout du monde; et tout ce que j'ai entendu, je le transmettrai.