mardi, septembre 13, 2005

L'évangile du centurion Luc7,1-10

Catherine Lestang

12 septembre 2005

L’évangile du centurion.

Le commentaire sur ce texte, à la messe d'aujoud'hui, était centré essentiellement sur la « bonne distance » trouvée par le centurion avec Jésus. Avec une toute petite incidence sur le fait que le centurion étant non juif, est par définition impur et que Jésus n’a pas à se commettre avec lui. Et sur le fait qu’il s’agit d’une guérison accordée à quelqu’un qui ne l’a pas demandée en son nom propre.


Comme cette notion de distance manifestement ne faisait pas écho en moi, je suis partie sur d’autres pistes.

Ce qui est venu en premier c’est que le centurion qui appartient aux troupes d’occupation romaine peut, par ses ordres, tuer ou de laisser vivre, mais il n’est pas en son pouvoir de donner la vie quand celle-ci s’en va. Là il est comme tous les humains confronté à un échec, à un impossible.

Peut-être a-t-il prié le Dieu des juifs, puisque s’il a construit une synagogue, on peut penser qu’il est un « craignant dieu », mais sans résultats.

Alors comme il sait que Jésus est là et que Jésus est un guérisseur il fait appel à lui.

Si on se base sur les chapitres qui précédent cet épisode, on y trouve un certain nombre de guérisons le jour du shabbat et les relations de Jésus avec les pharisiens ne sont pas franchement cordiales. Alors pour un craignant Dieu qui veut peut-être adhérer à la religion juive faire appel à Jésus, peut-être prophète, mais déjà apparemment en rupture avec les pharisiens, n’est pas évident !

On comprend alors mieux les deux délégations qu’il envoie à Jésus.

Le premier groupe de juifs, exprime une demande.

Le second a une autre fonction. Demander à Jésus de ne pas entrer dans une maison impure. On peut entendre cela comme si cet homme ne voulait pas mettre Jésus dans une situation délicate. Car Jésus est très doué pour se mettre en contravention par rapport aux règles, en particulier sur le pur et l’impur. J’admire cette délicatesse chez un homme d’arme.

Je l’admire autant que la foi en la parole de Jésus.

Quand il dit : je ne suis pas digne que tu entres dans ma maison, j’entends, je ne veux pas te mettre en difficulté avec tes coreligionnaires. Ne viens pas, je sais que ta parole est forte et qu’elle donne la vie.

D’une certaine manière Jésus obéit à la parole de cet homme là. Et cela aussi c’est bon.

Peut-être aussi lui est il reconnaissant de lui éviter de contrer les lois de pureté.

Et un Jésus reconnaissant, ma foi, cela me plait bien !

lundi, septembre 12, 2005

Le Mal est il nécessaire au bien de l’homme ?

CatherineLestang

lundi 12 septembre 2005

Le Mal est il nécessaire au bien de l’homme ?

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« Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur, c'est moi, Yahvé, qui fais tout cela » Is 45 ,7

A dire vrai, j’aime beaucoup ce verset, un peu paradoxal, parce que d’une certaine manière, amputer Dieu du « malheur » ce serait en faire essentiellement une entité protectrice, qui veille sur ceux qui vivent selon sa loi. Or même si j’ai besoin de me sentir protégée, je ne suis pas certaine que Dieu puisse se réduire à la « protection ». Car ni le malheur, ni la mort n’épargnent personne. Croire en Dieu n’élimine pas le malheur, même si croire en dieu (au sens large) permet parfois de donner sens au malheur quand il est là ou de se poser des questions sur la qualité de relation entre Dieu et soi, que ce soit à un niveau individuel ou a un niveau plus collectif, car « nul n’est une île ».

Ce qui suit, est dans la logique qui est la mienne, le besoin de mettre des mots, en utilisant ma culture de psychologue, sur ce que je ressens aujourd’hui comme un véritable clivage entre un Dieu tout bon et le Mal (qu’il est aujourd’hui parfois difficile de personnifier). Tout semble se passer dans la culture judéo chrétienne, comme si Dieu de devait jamais être partie prenante du mal, sauf quand sa Colère s’exerce et ma foi, elle s’exerce quand même bien souvent. Mais si les connaissances scientifiques d'autrefois, ne permettaient pas de comprendre certains phénomènes naturels, il n’en va pas de même aujourd’hui et considérer certains cataclysmes comme punition est pour moi inacceptable. Par contre que ce soit l’occasion de poser des questions sur ce je fais pour empêcher cela, et me sentir partie prenante de ce qui se passe dans ce monde, oui. Et là, je veux bien entendre que dans ces signes, Dieu peut parler, interpeller, questionner peut-être même provoquer et parfois intervenir. De fait, vouloir un Dieu tout bon (à défaut de tout puissant) me dérange. Est-ce que cela n’éliminerait pas la liberté, ma propre liberté ?

J’ai trop souvent l’impression que les discours autour de Dieu, Père de Jésus Christ sont des discours qui dédouanent ce « Dieu qui a aimé l’homme jusqu’à lui donner son propre et unique fils », du mal et du malheur dans lequel l’humanité se débat à sa manière depuis l’origine des temps. On n’a pas le droit d’accuser (le soupçon c’est le travail de Satan, donc du malin, donc du mal) Dieu. Comme si accuser serait d’une certaine manière attirer sur soi la « colère » ou ses foudres, voire même Le rendre malheureux !

Ce Dieu « parfait » hérité du judaïsme, ne devrait pas avoir le moindre lien avec le mal. Et pourtant, en son nom, des tribus sont exterminées, des hommes sont mis à mort(1), sans parler de Jésus, qui est mis à mort parce qu’Il se fait Dieu, blasphème total.

Alors qui est Il ce Dieu qui crée le bonheur et le malheur ? Pourquoi faut il encore aujourd’hui rester dans ce clivage ? Ce clivage aurait-il une utilité ? D’un point de vue psychanalytique, le passage du « bon ou mauvais »au « bon et mauvais » marque un grand progrès dans l’évolution psychique de l’enfant. Ce passage du ou au et, permet une structuration psychique, non sur un mode psychotique, mais sur un mode névrotique. On quitte l'angoisse de destruction de l'être à une angoisse de perte au niveau de l'avoir, ce qui ne touche plus à l'intégrité de la personne. Peut-être faut il faire le pas, car cela n’enlève rien à Dieu. Cela nous oblige peut-être à accepter de ne pas rester dans un vocabulaire et une problématique peut-être un peu obsolète, même si elle est sécurisante.

Pour moi, d’un point de vue pragmatique, il ne s’agit pas d’accuser Dieu d’avoir eu un dessein pervers en laissant le mal dans notre univers, mais de reconnaître que le mal même s’il ne s’explique pas logiquement, rationnellement, est pour notre monde un moteur très puissant, et qu’il peut curieusement contribuer à l’humanisation de l’être humain. Les mouvements de solidarité qui se créent aujourd’hui en cas de désastre sont très impressionnants.

Je pose en fait deux hypothèses. La première correspond à la notion de l’humain qui est la mienne. La seconde est centrée sur une possible utilité du mal sans pour autant négliger l’impérative nécessité de le combattre.

Première hypothèse : L’homme n’est pas « tout mauvais ».

Si c’était le cas, il ne pourrait pas « aimer » or même si aimer n’est pas si simple, c’est aussi inscrit dans le coeur de l’homme, et pas seulement pour assurer la survie de l’espèce. Et c’est bien parce que cela existe en lui que des changements sont possibles. Je pense même que s’il n’existait pas du bon en lui, il lui serait impossible de s’ouvrir à l’autre et même à Dieu. Comment croire au soleil si on est aveugle ? Le narcissisme ne devient pathologique que lorsqu’il ne permet plus de se décentrer de soi. On est alors tellement « courbé » sur son soi, que l’on ne peut plus se redresser et regarder l’environnement. Parfois seul un miracle (la femme courbée depuis 18 ans de l’évangile de Luc 13,11) permet de se redresser.

Deuxième hypothèse Dans notre univers, notre réalité, le mal est nécessaire pour la survie de l’espèce, voir pour son progrès, même si c’est aussi pour plus de malheur.
Autrement dit, la lutte pour la vie est le moteur de base, qui oblige l’humain, à trouver des « parades » à cette fin qui menace chaque individu, chaque groupe humain.

Après avoir énoncé ces hypothèses, j’ai réfléchi aussi la ou les représentations de dieu(2) et je me suis rendue compte qu’il m’est nécessaire dans mon cheminement, de passer d’un dieu protecteur, semblable aux parents idéalisés de l’enfance, à un dieu qui ne protège pas, mais qui se réjouit de l’autonomie de l’homme qui devient apte à reconnaître ce qu’il y a de divin en lui et hors de lui.

Pour moi, il est devenu fondamental de me déprendre de l’image d’un Dieu qui peut tout, même si par ailleurs cela reste dans les possibles et si cette image est sécurisante.Ps 90,1-2

Qui demeure à l’abri du très haut,

Et loge à l’ombre du tout puissant,

Dit au seigneur mon rempart mon refuge,

Mon Dieu en qui je me fie.

Le problème c’est que dans notre inconscient qu’il soit collectif ou individuel, la mort est la conséquence d’une désobéissance, et qu’il est bien difficile de regarder les choses autrement, car dans la psychologie humaine, la séparation (figure de la mort) est bien souvent entendue comme réponse à la culpabilité engendrée par le désir de tuer une partie ou la totalité de la mère qui ne répond pas à l’attente de son tout petit. Je fais ici référence aux travaux de Freud et des psychanalystes anglais (3).

Ce questionnement autour de la désobéissance comme explication et possible origine du mal qui détruit l’homme, court dans toute la bible. Ces quelques versets du psaume 44 sont pour moi, exemplaires :

44,18 Tout cela nous advint sans t'avoir oublié, sans avoir trahi ton alliance,

44,19 sans que nos coeurs soient revenus en arrière, sans que nos pas aient quitté ton sentier:

44,20 tu nous broyas au séjour des chacals, nous couvrant de l'ombre de la mort.

44,21 Si nous avions oublié le nom de notre Dieu, tendu les mains vers un dieu étranger,

44,22 est-ce que Dieu ne l'eût pas aperçu, lui qui sait les secrets du coeur?

44,23C'est pour toi qu'on nous massacre tout le jour, qu'on nous traite en moutons d'abattoir.

44,24Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur? Réveille-toi, ne rejette pas jusqu'à la fin!


En d’autres termes « Pourquoi nous fais Tu vivre un tel malheur, alors que nous sommes restés fidèles, ce n’est pas juste. ». C’est aussi le questionnement de Job et le questionnement de tout homme qu’il soit ou non croyant quand le malheur s’abat sur lui. Et pourtant, aujourd’hui, il est possible de dire que la catastrophe de l’exil a été un « bien » pour Israël. Nous profitons aujourd’hui de toute la relecture qui a été faite à cette époque et qui a donné lieu à la rédaction du pentateuque.

Une interprétation possible du mythe de la genèse, est que la faute (pour moi, non obéissance plus que désobéissance) crée une rupture entre deux univers : le divin et l’humain (très entaché d’animalité). Il ne s’agit pas uniquement de mettre l’arbre de la vie hors d’atteinte des convoitises humaines et de protéger Dieu de la convoitise humaine, mais peut-être de créer un lieu objet du désir, qui permettra peu à peu à l’homme de trouver un chemin vers le divin. Jésus l’homme redevenu vivant, crée un nouveau chemin pour y accéder librement. Le salut, c’est pouvoir être vivant dans ces deux dimensions.

Quand Jésus termine le Notre Père par la phrase : « délivre nous du mal » ne faut il pas entendre délivre nous du mal qui est en nous, qui tend à casser la relation avec Toi et non pas délivre nous du malheur. Si j’opte pour cette lecture, c’est que Jésus a guéri mais qu’il n’a pas donné pas d’explications à ces maux, il aurait même tendance à sortir du schéma classique de l’époque qui lie malheur et péché. Ceci est vrai dans l’épisode de l’aveugle né, mais aussi pour la tour de Siloé.

Alors du mal peut-il sortie du bon ? Dans notre monde il est là, et il oblige à trouver des parades à tout ce qui peut condamner l’homme à mort.

Les réflexions qui suivent, sont dues en grande partie au livre de Alain Houziaux(4) : « Les grandes énigmes du credo »en particulier tout ce qui concerne la toute puissance de Dieu. Je sais qu’elles risquent d’être profondément choquantes pour les personnes qui ont été volontairement détruites dans leur corps ou dans leur personnalité par ce que l’on nomme pudiquement des sévices. Il y a des choses qui ne s’effacent pas, qui laissent de toutes les manières d’importantes cicatrices. Le mal est ce qui fait mal (5) et peut-on pardonner à celui qui vous a détruit. Mais mon propos, n’est pas une réflexion sur le comment répondre au mal, mais sur le rôle possiblement positif du mal dans notre évolution, ce qui permettrait de comprendre un peu mieux la phrase citée en liminaire.

Une des raisons qui me permet de dire que le mal peut avoir une valeur positive intrinsèque en soi, c’est ce que j’ai appris par la psychanalyse précoce du développement du tout petit dans les premiers mois de la vie. A cette époque là, l’infans n’a pas l’équipement intellectuel pour comprendre ce qu’il vit, et ceci l’oblige malgré tous les soins de sa maman, à inventer des mécanismes de clivage, de projection, d’introjection, de créer un dedans (bon) et un dehors (mauvais) ce qui est fondamental pour la constitution du psychisme. Ces mécanismes se mettent en place parce que la mère ne répond pas comme dans l’utérus à tous les besoins. Quant à la culpabilité qui se met en place quand le bébé se rend compte qu’il a fait du mal à sa mère, c’est un moteur très puissant qui pousse à la réparation, à la symbolisation et à la sublimation. Mais elle aussi peut se dévoyer et devenir un frein à la vie.

Avoir une mère qui répond à tous les besoins même quand l’enfant pourrait être capable de créer des substituts, est en général une catastrophe. La curiosité est au cœur de l’homme. J’ai toujours été surprise par le fait que les polynésiens qui ont des conditions de vie paradisiaques, ne s’en soient pas contentés et soient devenus de bons explorateurs. Aller dehors est une des caractéristiques de l’être humain et c’est aussi une de ses grandeurs.

Si Adam était resté dans son jardin, que serait il devenu ? Ne serait-il pas allé un jour dehors, pour voir ce qui se passe à l’extérieur et ne serait il pas « sorti » de toutes les manières, car la curiosité est quand même un des moteurs de l’homme, avec comme tout dans notre monde, du positif et du négatif. Il me semble qu’il y a un midrash qui va dans ce sens. Pour grandir, il faut sortir, partir, se séparer, quitte à revenir ensuite. Certes il n’y aurait pas eu « faute », mais est ce la vocation de l’homme crée à l’image de Dieu de ne pas être lui aussi créateur, chercheur découvreur ?

Si le prince Gautama, n’était pas (en désobéissant) sorti du palais où son père le tenait à l’abri de la vision de la mort et de la souffrance, le bouddhisme n’eut pas existé. Si Moïse était resté dans les murs de son palais, aurait il tué l’égyptien, pris la fuite, rencontré Dieu à l’Horeb? Sortir de l’environnement est toujours source de peur, perte de la protection, mais cela permet d’apprendre à se faire confiance et de faire confiance à celui qui vous demande de sortir. C’est bien ce que fait Yahvé dans la théophanie de l’exode, quand il oblige le peuple à quitter la sécurité des murs du camp. Répondre totalement à la demande de l’autre, c’est d’une certaine manière le condamner à mort !

Nous sommes dans un univers où trop de vie peut conduire à la mort mais aussi où la mort peut conduire à la vie. La division cellulaire, qui est une sorte de mort permet bien la vie ! La mort, c’est aussi bien souvent ce qui précède la vie, qui la permet. La décomposition de l’humus, donne de l’engrais qui permet la croissance ! Le printemps succède à l’hiver qui est un temps où la terre dort ! « Si le grain de blé ne meurt, dit Jésus, il demeure seul. La mort est à l’origine du fruit.

Dans la psychose maniaco-dépressive, l’emballement de la pulsion de vie ; conduit à la mort. Il en va de même pour la cellule cancéreuse, qui se multiplie sans que rien ne vienne entraver sa croissance, et qui en envahissant tout, mène à la mort. Dans notre univers, mort et vie sont mêlées et qu’il y a sans cesse interaction entre ces deux forces. Elles sont nécessaires au développement et à la croissance de l’homme dans cet univers qui est le notre.

Ceci pour dire que le trop, n’est pas la réponse à nos besoins. Et bien souvent, c’est ce que nous attendons de Dieu (ou du moins d’un certain dieu qui est forgé sur des représentations de la prime enfance).

Par ailleurs, la confrontation permanente à la mort; oblige à la recherche, à la lutte, à la créativité. La capacité d’exploration, d’invention, est bien liée à cette peur de la disparition.

En d’autres termes, si de manière individuelle, la mort est une fin, ne peut-on pas penser qu’à un niveau collectif, au niveau de l’espèce « homme » la mort est un superbe moteur ? Je veux dire par là que si la mort n’existait pas, si nous n’avions pas à nous battre contre l’environnement, contre la maladie, contre la mort, qui serions nous devenus ? Aurions nous évolué ? Aurions nous pu nous servir de nos capacités intellectuelles et sociales.

Je crois, je me donne le droit d’oser soupçonner ce Dieu « tout bon » non pas, de ne pas vouloir le bonheur, c'est-à-dire l’humanisation de l’homme (en lui donnant d’abord par une loi, puis par la présence de l’Esprit donné à tous par son Fils), mais d’utiliser le mal pour que l’homme puisse d’une certaine manière grandir, créer, lutter. Je ne sais pas s’Il crée le mal, mais Il le laisse agir et cela comme tout ce qui est dans notre univers est positif et négatif.

Dans les religions hindoues, il y a divinisation de la destruction. La destruction renvoie certes à la mort, mais parfois et même souvent il est nécessaire de détruire ou de faire place nette pour que du neuf puisse advenir. Ces temps de « nuit » de « désert » décrits par tant de saints, ont une grande utilité. C’est peut-être parce que Job est confronté à la perte de tout ce qui le faisait « riche et juste » aux yeux de sa communauté, qu’il a pu découvrir que Dieu était autre: « avant je te connaissais par ouïe dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu »Job 41/5.

Alors, la mort est elle seulement conséquence d’une désobéissance, donc une punition, ou est elle une caractéristique de notre univers un moteur ?

Dans un système théocratique, elle est une explication de la difficulté de la vie et de la mort. Elle donne énormément de pouvoir aux représentants de Dieu qui savent ce qui est bien ou mal et qui peuvent exclure de la communauté, voir mettre à mort.

Dans un système plus laïc, lorsqu’elle débouche sur la convoitise, l’envie, elle est mauvaise. Lorsqu’elle pousse (avec la même force de la graine qui sort de terre au printemps), sur la réparation, sur l’altruisme, la créativité, elle permet à l’homme de donner en luttant contre elle, ce qu’il y a de meilleur en lui et de développer ce qui lui est peut-être propre, l’amour de l’autre

Le moteur « mort » peut donc avoir une valence positive, et c’est ce que Jésus a montré par sa mort, quand il s’agit de don, mais aussi la valence négative (et c’est cela le plus courant) chaque fois que chaque fois que pour un humain, l’autre revient une chose à asservir, à humilier.

Alors comment regarder le mal ? Je pense qu’il y a deux attitudes possible face au mal et encore faut il être intellectuellement suffisamment armé(6), soit le combattre en trouvant des parades, soit se laisser faire par lui et là, le risque est grand car accepter le mal met souvent du côté de la puissance ou de la recherche de puissance et ce au détriment des autres, mais aussi de soi-même. Et surtout il crée une espèce de cécité: on s’aveugle soi même, on perd un contact avec la réalité.

Peut-être que à la fin des temps, le combat entre le bien et le mal se terminera et le bien sera enfin vainqueur, mais qu’est ce qu’un bien absolu, parfait ? Pouvons nous nous le représenter ? Là encore c’est une thématique omniprésente de notre culture.

De quelle mort désirons nous être sauvés ? Il y a la mort liée à l’oubli, alors contre cela la procréation ou la création (culture) sont de bons moyens. Et il y a la mort physique, psychique et même spirituelle. Si Jésus est venu pour sauver de la mort de quelle mort s'agit il?

Jésus est l’homme qui en donnant sa vie, en ne prenant pas la fuite (cela il aurait pu le faire et les disciples auraient trinqué à sa place), en acceptant d’être physiquement détruit, mais sans rien renier de ce qu’il a été, en acceptant l’humiliation, est redevenu vivant. Mais ce Vivant là n’a -me semble't'il- rien à voir avec l’homme de 30 ans, mis à mort. Il a en quelque sorte crée une brèche un passage entre l’humain et le divin, brèche dans laquelle nous pouvons nous engouffrer pour que le mal puisse être transformé par l’amour. En mettant Jésus à mort, c’est une parole que l’on a voulu tuer. Et cela s’est révélé impossible. Car la parole est devenue Vie. Et une certaine forme du mal a été vaincue.

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[1] La conquête du pays de Canaan est assez exemplaire sans parler des livres des Maccabées où les morts se comptent par milliers. Même s’il s’agit du genre épique, il n’en demeure pas moins que la mort est omniprésente.

[2] Dieu sans majuscule correspond au mot générique. Pas au Dieu de la Bible !

[3] Je fais ici référence aux travaux de l’école anglaise, qui travaille beaucoup sur les mécanismes précoce de défense contre ce que l’on appelle le mauvais sein. En particulier Winnicott, Mélanie Klein, Hanna Ségal, et Frances Tustin

[4] Alain Houziaux. Les grandes énigmes du credo. DDB. 2005

[5] Lytta Basset : guérir du malheur. 1999

[6] Je fais ici référence au développement intellectuel, des européens, développement décrit par Piaget. Il y a de la séduction dans le mal et il n’est pas toujours facile de s’en rendre compte !

lundi, août 01, 2005

Marthe et Marie Lc 10,38-43

Catherine Lestang

Réflexions sur l'évangile "de Marthe et Marie",
Luc10,38-43: une relecture.



La lecture traditionnelle de cet évangile fait de Marthe une petite ménagère un peu ronchon qui brique et brique encore sa maison pour qu’elle soit accueillante, et de Marie le modèle de la contemplation : être assis et se laisser nourrir par la parole du Seigneur.

Même si par exemple Maître Eckhart essaye de réhabiliter la figure de Marthe, en montrant que Marthe est capable de contempler et de travailler, l’attitude de Marthe ne reste pas un modèle ! Elle n’est même pas capable de s’adresser directement à sa sœur et on a l’impression qu’au bout du compte elle se fait rabrouer par Jésus. Si je mets des mots plus actuels, cela donne : « ce n’est pas ton problème, elle a le droit de faire ce qu’elle veut, laisse tomber ». Or si on regarde ce qui se passe quand Jésus rentre dans une maison, et ce qu’il dit, cela ne colle pas ! Le message est toujours un message centré sur la guérison.

De plus je me demande s’il ne faut pas, quand on entend cet évangile, essayer de regarder un peu autrement, et de sortir de l’image du « pauvre » village, de l’image de « la ménagère », à l’européenne.

J’aime, quand je le peux, m’identifier aux personnages. En écoutant la lecture de ce court passage, je me disais que recevoir Jésus c’est une chose, mais accueillir tous ceux qui se réclament de Lui, ce n’est peut-être pas si simple, et du coup une grande sympathie pour Marthe est née en moi. J’ai alors essayé de repenser un peu autrement ce texte si souvent cité.

Je reprends les différents versets et commente « librement ».

10 38 Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison.

Quand Jésus se déplace, il ne se déplace pas seul. Il s’agit semble t il d’un choix de Jésus. Quand Jésus choisit de s’arrêter chez quelqu’un, c’est qu’il va se passer quelque chose pour le propriétaire de la maison !

Les autres choix que nous connaissons sont la maison de Zachée, la maison de Lévi (Mathieu) la maison de Simon le pharisien. Globalement, ce sont des maisons « riches » avec certainement des serviteurs ou des esclaves. Pour recevoir Jésus et ses disciples il faut de la place et la maison de Marthe n’est sûrement pas une petite «bicoque» pas très bien entretenue !

Si cette Marthe est la sœur de Lazare (évangile de Jean), il s’agit aussi d’une famille loin d’être dans le besoin. Et des serviteurs, il doit y en avoir.

Mais, malgré tout, recevoir Jésus et la troupe qui l’accompagne n’est pas une petite affaire, d’autant qu’Il n’a pas téléphoné pour prévenir !

Alors je peux imaginer, non pas comme on le dit, qu’elle travaille à faire une belle maison, mais qu’elle doit donner un peu partout de la tête. Maintenant, quant à aider ce genre de maîtresse femme, pas évident du tout. Alors elle agit. D’ailleurs n’est ce pas son rôle? Je veux dire, qu’il n’est pas certain qu’elle ait envie de se faire aider et cela Marie le sait certainement.

Quand moi, je fais quelque chose, j’aime le faire à ma manière et je n’aime pas trop que les autres viennent faire « différemment ». C’est vrai que cela peut me mettre de mauvaise humeur, mais comme on dit, « on a sa fierté » même si elle est mal placée! Ceci étant bien entendu un apparté.

Alors pourquoi un peu plus tard irait-elle se plaindre ?

10,39Celle-ci avait une soeur appelée Marie, qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

Je pense que compte tenu du tempérament de Marthe, il vaut mieux ne pas se frotter à elle quand elle a trop de choses à faire, et cela Marie le sait.

Mais si on pense à d’autres passages, on peut penser que cette Marie, c’est celle qui a été délivrée, guérie par Jésus. Et même si ici, elle est décrite uniquement comme la soeur, comme elle connaît bien Marthe, elle se « met dans les pattes de Jésus », parce que Marthe, elle n’est pas facile à vivre.

Mais là se pose une question. Est ce la place d’une femme ? Que peuvent penser les pharisiens qui semblent toujours si présents ? Que vont-ils penser ? Dire ? Est-ce que Marie doit se montrer ainsi ? N’est ce pas inconvenant. Et si cette Marie, c’est celle qui avait une vie « dissolue, à la grecque », que mijote t elle en se mettant ainsi en vue ? Cela ne se fait pas !

10,40 Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service.

Peut être peut-on là faire un parallèle entre Marie qui « écoute et se nourrit de la parole » et de Marthe qui est « absorbée » par le contrôle de la situation. Toutes les deux sont absorbées. Quand on est absorbé, on ne se rend pas compte de ce qui se passe autour de soi. On est « pris ». L’une est prise par la parole, l’autre est prise par l’action. L'une semble passive, l’autre active.

Intervenant, elle dit: "Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur me laisse servir toute seule? Dis-lui donc de m'aider."

Alors d’un coup Marthe sort de ce qui l’absorbe et elle se rend compte (cela c’est mon interprétation) que Marie n’est pas du tout là où elle devrait être et qu’elle risque de mettre la famille dans une fâcheuse position, car les pharisiens ne font pas de cadeaux ! L’enseignement c’est pour les hommes ! Pourquoi se met elle là, au premier rang (si j’ose dire ?) pour qui se prend elle ? Alors elle formule une « fausse demande », car la vraie demande, elle ne peut la formuler. Mais c’est bien pour cela qu’elle s’adresse à Jésus et non à sa sœur. Car ces demandes à mi mots, Il peut les entendre !

10 41 Mais le Seigneur lui répondit: "Marthe, Marthe, tu te soucies et t'agites pour beaucoup de choses;

Il y a le doublement du prénom, et cela en soi c'est un signe que Jésus va dire (et faire) quelque chose d’important. Quand il dit tu te soucies, je pense qu’elle se soucie du « quand dira t on », pas du repas, parce que les serviteurs sont là et savent ce qu’ils doivent faire. Et quand il ajoute « tu t’agites » je me demande si ce qui agit Marthe, ce n’est pas « aller à droit et à gauche » mais la colère et l’inquiétude. Et je pense à la tempête apaisée. Et ce que fait Jésus c’est de permettre à Marthe de prendre conscience de cette colère dévastatrice qui est en elle et qui voudrait priver (c'est de l’envie) Marie de ce qui lui est donné à ce moment là. Oui, beaucoup de choses sont en Marthe, l’envie d’être à la place de sa sœur, la peur de ce que vont penser les autres devant cette « liberté » qui traduit la libération de Marie, et peut-être aussi le fait qu’il y a un peu trop de choses à gérer, et que personne « ne propose de l’aider ». Je ne sais pas si elle aurait accepté, mais au moins quelqu’un aurait remarqué qu’il y avait beaucoup à faire.

Je crois, comme je l’ai déjà dit, que la demande de Marthe est comme une fausse demande. Il ne s’agit pas que Marie vienne l’aider, mais, que Jésus, signifie que la place d’une femme n’est pas là ! Ne doit Il pas protéger la famille de ces pharisiens à la pierre si facile?

L’important est que la tempête qui est en Marthe puisse s’apaiser ! La fin peut s’interpréter dans ce sens !

10 42 pourtant il en faut peu, une seule même. C'est Marie qui a choisi la meilleure part; elle ne lui sera pas enlevée.

Il y a le parallèle entre « beaucoup de choses » et « peu, une seule même». Beaucoup de choses s’agitent en Marthe. En Marie, il n’y a plus cette agitation. Il y a juste le « être là », quelles qu’en soient les conséquences.

Ce que fait Marie est une bonne chose. Marthe n’a pas à s’inquiéter. Il n’arrivera rien. Marthe peut être en paix, comme Marie est en paix.

Alors la bonne nouvelle pour cette maison ?

Peut-être de permettre à Marthe de laisser vivre sa sœur sans crainte (ne plus avoir peur), et d’être délivrée d’une agitation qui peut-être une espèce de maladie.

dimanche, juillet 24, 2005

reflexion sur certains comportements gestuels dans l'ancien testament.

Catherine Lestang

Les comportements « gestuels » dans l’ancien testament

Quel sens leur donner aujourd’hui ?

La lecture du livre d’Esdras et en particulier du chapitre 9, m’a fortement questionnée. En effet quand Esdras, qui est manifestement une figure du « Juste » apprend qu’il y a eu des mariages « illicites » entre les rescapés et les habitants non juifs, il a un comportement pour le moins étrange à mes yeux. Je cite : Es/9,3 « Lorsque j'entendis cela, je déchirai mes vêtements et mon manteau, je m'arrachai les cheveux de la tête et les poils de la barbe, et je m'assis désolé ».

Cela fait très théâtral, voir un peu hystérique et évoque les rituels de deuils dans les sociétés méditérannéennes. Je dois avouer que ma première réaction a été de me demander ce que Madame Esdras avait dit ou pensé en retrouvant des vêtements de son mari tout abîmés ! Puis, parce que une fois quelqu’un m’a tiré les cheveux très violemment, de me demander pourquoi se faire mal. Je le voyais cet Esdras, en train de s’arracher les cheveux, et je le trouvais un peu ridicule…Pourtant, ne dit on pas quand on a aujourd’hui des problèmes avec ses enfants ou que l’on n’arrive pas à faire quelque chose que l’on s’arrache les cheveux ! Et souvent s’arracher les cheveux est un geste de désespoir… Est-ce ce geste là que fait Dieu quand il regarde son peuple ? Mais je doute fort qu’Esdras puisse s’identifier à Dieu ! Il s’agit certainement d’un geste de désespoir, qui va assez bien avec l’attitude de prostration qui suit. Mais est cela que Dieu attend ? A quoi cela peut-il servir ? Ou encore, qu’est ce que cela signifie ?

Je me suis demandée dans un premier temps, si ce comportement qui consiste à se faire du mal, n’était pas un moyen d’anticiper la punition qui risquait d’advenir. Mais cela avait un côté très puéril, « je me punis avant que Tu ne me puisses, comme cela Tu ne me feras pas de mal ». Cela fait penser aux enfants qui se tapent eux-mêmes (ce qui est peut-être aussi un moyen de se faire moins mal et de dire que l’on sait que l’on mérite une punition), mais est ce l’attitude d’un adulte ? Et puis cela a une connotation un peu masochique : se faire du mal. Par ailleurs, il y a dans le lévitique des prescriptions concernant les holocaustes dont le but est « d’apaiser » Yahvé en cas de faute ou de transgression, c'est-à-dire qu’il existe des « rituels » très précis et bien codifiés. Alors pourquoi ne utiliser ces prescriptions ? Peut-être que ce comportement d’Esdras, fait partie de ces rituels. Dans ce cas, mes réactions spontanées, devaient être amendées !

Je me suis rappelée que le grand prêtre Caïphe, au moment de la passion de Jésus déchire son vêtement. C’est le fait que Jésus ait blasphémé en s’affirmant fils de Dieu, qui provoque ce comportement (Mt26/65). On retrouve aussi cela quand David apprend que Saül a été tué. 2S 7, 11-12, «Il déchire ses vêtements, et tous les hommes qui étaient avec lui en firent autant »…

Ceci servirait il à apaiser Yahvé ? Ne pas Lui laisser s’enflammer contre le peuple ; désarmer la colère, car ce Dieu des volcans, ce Dieu de la montagne, ce Dieu chevaucheur de nuées est un Dieu bien irritable et terrible. La suite du texte dit : Es/9,4 : « Ta colère n’éclaterait elle pas encore contre nous jusqu’à nous détruire sans laisser de reste ni réchappés »

Ceci, a été pour moi le mot révélateur d’une compréhension un peu différente. Que faire pour que la colère n’éclate pas et ne détruise pas, n’anéantisse pas les « survivants fautifs ». Car c’est toujours la transgression de l’alliance et de la loi mosaïque, qui est responsable des catastrophes vécues par Israël. Dans le livre de Jonas, ce qui désamorce la colère de Yahvé, c’est que, du roi de Ninive, au plus petit de ses sujets, tous jeûnent, se revêtent avec un sac, mettent de la cendre sur leur tête et reconnaissent qu’ils ont péché. Il s’agit là d’une sorte de posture corporelle, qui accompagne une attitude plus spirituelle : se reconnaître mauvais.

Dans le monde animal, quand il y a combat, arrive un moment où le vaincu, plutôt que de mourir, prend une posture significative de sa soumission. Il se couche, présente sa gorge, et montre ainsi qu’il se rend. Ainsi, même s’il doit quitter le territoire et renoncer aux femelles, il reste vivant. Ce comportement habituel des jeunes devant les mâles dominants, leur permet de rester dans le clan.

Depuis que les hommes se font la guerre, le vaincu est amené à vivre toute une série d’humiliations. D’une certaine manière il perd son identité, ses possessions, il devient la chose du vainqueur et l’humiliation devient son lot quotidien.

- Désormais il doit se contenter de guenilles, de vêtements en lambeaux. Et cela peut-être la signification symbolique du sac et de la déchirure des vêtements. De plus le vêtement est le signe de l’identité. Or le vaincu dans une guerre, perd son identité. Il devient un vaincu, un esclave. Il s’agit donc là d’une symbolique très forte.

- Il souffre de la faim, car l’occupant vit sur lui et ses richesses (ils mangent mon peuple, voilà le pain qu’ils mangent Ps14/4). Le jeûne, la privation volontaire de nourriture traduit cela.

- Il vit dans la saleté, car il doit travailler et travailler durement pour survivre. Obliger quelqu’un à vivre dans la saleté (voir dans notre folklore l’histoire de peau d’Ane) est une humiliation très forte. La cendre, renvoie à cet état de saleté, si dur à vivre pour un peuple qui doit se purifier plusieurs fois pas jour.

A noter que ces humiliations, Jésus les a toutes vécues durant sa passion et qu’elles sont décrites par Deuxième Isaïe dans les troisièmes et quatrièmes chants du Serviteurs, chants qui sont post exiliques et qui peuvent décrire le vécu d’un bon nombre de déportés. Is506J'ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe; je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats.

Alors on peut faire l’hypothèse suivante : pour désarmer la colère de Dieu, il est indispensable de prendre la posture du vaincu, ce qui revient à reconnaître dans son corps et par son corps que l’on se met à la merci de Yahvé. Normalement, comme dans le règne animal, ceci doit désamorcer la colère et la vengeance de celui qui a été trahi.

S’arracher les cheveux et la barbe, c’est d’emblée montrer que l’on n’est plus « un homme » car la barbe et les cheveux sont les symboles de la virilité. Quand les envoyés de David reviennent avec la moitié de la barbe coupée, et les fesses nues, ils sont honteux et David les fait rester à Jéricho, jusqu’à ce que leur barbe ait repoussé (2S 10, 4-5).Il s’agit d’un véritable geste d’humiliation.

Il est d’ailleurs possible que le geste d’Esdras, même s’il s’agit d’un geste rituel, (Ba6/30 En leurs temples, les prêtres se tiennent assis, tunique déchirée, tête et barbe rasées, chef découvert); soit un geste symbolique, semblable en cela aux gestes de certains prophètes Il montre ainsi à quel point du fait du non respect de la loi de Moïse, il se sait en faute, il se vit honteux et de ce fait, il prend la posture du vaincu, de l’humilié.

Si David déchire ses vêtements lors de la mort de Saül, c’est qu’il peut craindre que Dieu ne lui en tienne rigueur, car David a toujours respecté la royauté en Saül. De même le grand prêtre, qui pense à tort que Jésus blasphème, déchire son vêtement pour désamorcer la colère d’un Dieu qui voit tout et entend tout !

Ces gestes qui traduisaient la crainte, mais aussi la reconnaissance de la faute, peuvent malheureusement devenir comme tout rituel, un rituel vidé de tout sens et c’est bien ce que Jésus reprochera aux pharisiens, du moins à certain d’entre eux. La pratique remplace le sens… Ps51/18 « Car tu ne prends aucun plaisir au sacrifice; un holocauste, tu n'en veux pas ».

Dans les évangiles la question du jeûne revient dans les conflits avec les pharisiens. Ceux ci reprochent aux disciples de ne pas respecter les jeûnes, et Jésus leur reproche de vider le jeûne de son sens, qui serait de se reconnaître comme vaincu par le mal, le péché. Jésus ne va-t-il pas jusqu’à dire : Mt6/17 : « quand tu jeûnes, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, mais parfumes toi la tête, et ton Père qui te voit dans le secret te le rendra ». Il ne s’agit pas de montrer que l’on jeûne, mais d’être en état de jeûne, c'est-à-dire de se reconnaître dépendant de Yahvé et de se reconnaître aussi solidaire de tous ceux qui d’une manière ou d’une autre tournent le dos à l’alliance.

Mais la « force », la puissance du jeûne existe. Elle est affirmée dans l’épisode de l’enfant épileptique (Mt/17,15). Jésus expliquant à ses disciples aux quels il avait pourtant donné tout pouvoir sur les démons que « cette sorte de démon ne se chasse que par le jeûne et la prière ». En d’autres termes, le jeûne sans la prière ne suffit pas.

Je crois que dans cet épisode, il s’agit d’un combat contre les forces du mal. Cette maladie avec les symptômes étranges et inquiétants qu’elle montre, est comprise à cette époque, comme étant due à l’emprise d’une force mauvaise. Si cette force a pu pénétrer, posséder, c’est qu’il y avait une brèche, due à la rupture, au non respect de l’alliance.

En d’autres termes, ce jeûne là c’est être aussi solidaire de toutes ces ruptures. C’est les reconnaître, c’est savoir qu’on n’est pas fort et que seul Dieu ou ici son Fils sont capables de lutter contre le désordre et de donner la vie. Et reconnaître cela c’est aussi entrer dans la prière. Car jeûne et prière sont indissociables.

Jeûner, cela peut vouloir dire que l’on se reconnaît impuissant et que l’on a besoin de Dieu lui –même vienne à la rescousse. Prier, va dans le même sens. Il s’agit de la même manière de rappeler à Dieu que lui seul est le plus fort.

Le modèle de la prière tel qu’on le trouve dans l’ancien testament est finalement particulier et très riche. La prière commence toujours par un temps de louange très important. Vient ensuite un rappel des bienfaits de Yahvé dans l’histoire du peuple, avec souvent le rappel des transgressions, et seulement ensuite la demande apparaît, presque comme un épiphénomène. Cela revient à remettre réellement Dieu à la première place, à le reconnaître comme Celui qui peut, comme Celui qui peut tout. C’est prendre une place non pas d’humilié, mais d’humilité.

Aujourd’hui, même si au moment de l’entrée dans le carême, l’église demande de jeûner, de recevoir les cendres, ces actes n’ont plus la signification de demande de « non attaque, de non punition », qu’elles pouvaient avoir dans le premier testament. Jésus par sa mort et sa réssurection bloque définitivement la colère de Yahvé et la posture d’humiliation n’est plus de mise. Seulement, depuis Paul, le corps est souvent considéré à cause des pulsions qui sont les siennes, comme un obstacle à la « vraie vie », la vie en Jésus. Il semble que le corps d’une certaine manière devienne mauvais et source de chute. Il faut donc se défier de lui, le maintenir sous une certaine coupe, ne pas se laisser dominer par lui. Le jeûne devient alors un moyen de sortir de la domination du besoin. Mais il y a un risque, même si théoriquement, la souffrance physique voulue, choisie, permet d’une certaine manière de s’identifier aux souffrances de Jésus, la recherche de la souffrance peut devenir perversion.

Il me semble qu’un rôle possible du jeûne, est de créer par le manque lié à la non satisfaction d’un besoin élémentaire,le désir toujours plus grand de faire de la place à l’Esprit donné par Jésus en abondance. On est beaucoup plus dans une optique de désencombrement, de purification. En soi, se priver que ce soit de nourriture ou d’autre chose, est certainement positif, s’il s’agit de rejeter ce qui obstrue le passage de la petite source qui est en nous et certainement négatif s’il s’agit de la recherche d’une performance.

Quand Jésus, est conduit par l’Esprit, après son baptême dans le désert et qu’il jeûne 40 jours et 40 nuits, comment comprendre cette performance si on la coupe de la prière qui lui est « accrochée » ? Ce qui provoque peut-être la présence du démon, ce n’est pas tant la fatigue liée au corps que l’intense relation avec Yahvé, et c’est relation là, qu’il s’agit de subvertir, car elle met en péril le règne du mauvais.

Rendre au jeûne, son sens primitif de se remettre en posture non pas d’humilié, mais « d’orant » devant Dieu, en acceptant de se reconnaître solidaire du mal qui est en nous et en dehors de nous, montre comment une posture, un geste peut devenir significatif et positif. Il ne s’agit plus d’obtenir de Dieu une protection, mais d’entrer en relation toujours plus intime avec Lui. Le salut, c’est peut-être cela.

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mardi, juin 21, 2005

"Faire mémoire"

samedi 18 juin 2005

Faire mémoire.

S’il te plaît, apprivoise moi

Prenez et mangez…

« Ceci est un mémorial pour toi et tes fils. » Premier testament.

En d’autres termes, il vous faudra transmettre ceci à vos fils, pour ne pas oublier votre histoire et qui est votre Dieu, le Dieu qui vous a fait sortir de l’esclavage et qui vous a choisi..

« Vous ferez ceci en mémoire de moi». Second testament.

Cet « ordre » de Jésus, donné la veille de sa mort et transmis; quel est son sens ?

Faire mémoire, c’est en tous les cas refuser l’oubli, refuser d’une certaine manière que la mort fasse son travail de déliaison. C’est être dans la pulsion de vie.

Les apôtres ont du faire face à deux disparitions, à deux deuils, puisqu’ils avaient vécu avec Lui. La mort sur la croix, qui signait l’anéantissement des espérances messianiques, et l’ascension : « Ce Jésus qui, d’auprès de vous a été enlevé au ciel, viendra comme cela, de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel »Ac1/11. La mort c’est l’absence. Désormais, même si Jésus est ressuscité, il n’est plus là.

Faire mémoire de l’Absent ? Faire mémoire de gestes ? Faire mémoire de paroles ? Faire, mais quoi faire ?

Le renard du petit prince de A. de Saint Exupéry, pour expliquer ce que veut dire apprivoiser dit: « moi, je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste. Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé qui est doré me fera penser à toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé. Le renard se tut et regarda longuement le Petit Prince. S’il te plait apprivoise moi, dit-il.

Voir le blé prend du sens, permet de se remémorer, et de penser avec amour à quelqu’un. La couleur du blé, symbolise le Petit Prince et la relation. Même quand le Petit Prince aura disparu, le blé sera toujours symbole de la présence. Faire mémoire à l’aide d’un symbole, donne corps à l’absent. C’est une autre présence, mais surtout une évocation de la relation qui ne disparaît pas. Simplement c’est juste vrai pour ce renard là et s’il ne transmet pas à un renardeau ce chant du vent dans le blé, cela s’éteindra.

Le Jésus des évangiles synoptiques, sachant qu’il va mourir, qu’il va disparaître le jour suivant, fait des gestes, dit des mots, transmis jusqu’à aujourd’hui, des mots de mémoire. Au cours de ce repas mémoire de la sortie de l’esclavage, Jésus -je cite l’évangéliste Marc[1] -, prend du pain, le béni, le rompit et le leur donna en disant: « Prenez ceci est mon corps. ».Puis prenant une coupe, il rendit grâces et le leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude ».

A partir de ce moment, lors de ces repas qui font mémoire de la mort et de la réssurection, ce ne sera plus l’holocauste qui servira à faire mémoire, mais ce pain et ce vin qui sont devenus symbole d’un Présent, alors qu’il y a un Absent.

Peut-on dire que ces aliments sont comme des objets transitionnels ? Car le rôle de l’objet transitionnel qui pour Winnicott est un objet fourni par la mère au bébé, est faire comme apparaître la mère absente. Celle-ci reste absente, mais elle prend « corps » pour son enfant.

Ils permettent de faire mémoire du don de la vie, ils ne sont peut-être pas seulement réactualisation d’un sacrifice qui a eu lieu une fois, mais re-mémoration de celui qui reste vivant au-delà de la mort. Et faire mémoire, c’est donner vie à Celui qui donne la vie par sa mort. Jésus a disparu, mais le pain et le vin sont symboles de sa présence. Mais présence, parce que deux ou trois sont réunis en son nom et aussi parce que le don de l’Esprit est advenu.

Dans le livre des Nombres, on rapporte un épisode où Yahvé prend de l’Esprit qu’Il a mis en Moïse, pour le répandre sur 70 « chefs »; mais cet esprit de prophétie ne se maintient pas. A la Pentecôte, il en va très différemment. L’Ésprit qui se donne ce jour là, montre que la Puissance qui était prérogative de Yahvé appartient désormais aux humains, qui reconnaissent que Jésus est Fils. Elle est donnée à tous les hommes. Ce qui appartenait à l’Unique est désormais répandu.

Mais faire mémoire ce n’est pas si simple. Il y a aussi le risque de vivre dans le culte du disparu, de ne pas faire le deuil de la mort, de l’absence. Or ce n’est pas de cela dont il s’agit. Ce n’est pas un repli sur du passé, c’est vivre dans le présent avec quelqu’un ; dans la relation qui se renouvelle un jour après l’autre.

Faire mémoire, c’est donner du corps à l’absent. Faire mémoire c’est actualiser, et la mémoire pour bien fonctionner a besoin de nos sens : le voir, l’entendre, le goûter, le toucher, le sentir. Et nos sens sont sollicités…Même le sentir, par le « bouquet » du vin !

Au chapitre 15 de ce même livre des Nombres, on lit que lorsque le peuple sera installé dans le pays de Canaan il lui sera demandé en plus de l’holocauste (animal) d’apporter de la farine (blé) du vin (vigne), de l’huile (olives). Cela revient à donner à Yahvé quelque chose qui symbolise la fécondité de ce pays.

Quand Jésus partage le dernier repas avec ses disciples, et si ce repas est le repas pascal, il y partage de l’agneau. Désormais il n’ y aura plus besoin de ce rituel, puisque Jésus s’identifie à l’agneau pascal ; agneau qui à la fois soude les familles et les préserve de la mort qui passe dans tout le pays. Le mémorial de Pâques, c’est aussi faire mémoire de la fin de l’esclavage. La mort de Jésus, qui est une mort acceptée, et qui est de l’ordre du don, permet de sortir de cet autre esclavage qui a pour nom convoitise[2].

Jésus sera « absent présent », ou « présent absent ».. Si le renard fait vivre le petit Prince en regardant la couleur du blé, nous faisons vivre Jésus en regardant ce pain et ce vin qui « bornent » ce repas centré sur un agneau qui n’a plus sa raison d’être puisque la sortie de l’esclavage est réalisée. Nous le faisons vivre en prononçant les mots qui sont les siens. Et la vie circule entre Lui et nous.

L’holocauste absent est désormais symbolisé par autre chose, par des aliments, qui en eux même ont une valeur : le blé doit être écrasé pour donner la farine (le pain renvoie au cuit comme l’agneau rôti), le raisin doit être pressé pour donner le vin (ce qui renvoie au cru, au vivant, à l’âme). Il faut même lui laisser le temps de fermenter, comme il faut laisser au pain le temps de cuire.

Du coup je me demande si Jésus qui se présente comme l’holocauste; et ce une fois pour toutes, n’utilise pas ce symbolisme en le changeant, en lui donnant un autre sens. Il ne s’agit plus d’offrir un « met » d’agréable odeur à un Dieu souvent bien imprévisible et malgré tout difficile à satisfaire, mais de Le rendre présent, et de reconnaître que cette présence habite en quelque sorte, dans le pain broyé et partagé, et dans le raisin écrasé, fermenté, qui devient l’âme du vin.

Que le Tout Puissant qui dans le premier testament logeait dans une Tente, puis dans un temple, accepte de se manifester dans un morceau de pain et du pain et du vin, quel cadeau fait à l’humanité.

« S’il te plait apprivoise moi ».

Laisse moi te reconnaître dans ce pain et ce vin



[1] Marc14/22-25

[2] Je préfère remplacer mal ou péché par convoitise, parce que cela est plus parlant pour moi : désirer ce que possède l’autre, avoir envie de s’en emparer et une caractéristique de l’homme

samedi, juin 18, 2005

Arbre de la connaissance du bien et du mal: version courte

Catherine Lestang

Interdit… Vous avez dit interdit ?

"Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas"…

VERSION COURTE

1 Préalables.

Les premiers chapitres de la Genèse sont considérés comme des chapitres à portée universelle. Nous sommes encore totalement tributaires de ces récits qui racontent l’histoire d’un homme (d’un couple) crée parfait et qui par sa désobéissance fut chassé d’un lieu appelé Eden (paradis), où tout était à lui, sauf un arbre celui de la connaissance du bon et du mauvais. Même si nous savons, que cet homme là est un homme mythique, qu’il n’a pas pu sortir ainsi « prêt à l’emploi », parce que l’histoire de l’humanité est une histoire progressive et que l’animalité en nous reste très présente, il n’en demeure pas moins, que même si on ne parle plus du péché originel mais du péché des origines, nous traînons cette culpabilité d’avoir désobéi et de devoir le payer.

Bien des chants, bien des textes de la messe, sont centrés sur la colère de Dieu qu’il faut apaiser. Cette colère étant générée par la désobéissance de l’homme à l’ordre divin. Elle est toujours capable de se réveiller, malgré le don total de son fils jésus, homme parfait.

Cependant cette non perfection elle est en nous depuis nos origines. Pour survivre, il a certainement fallu tuer. Simplement au cours des âges, un temps est arrivé pour l’homme, où compte tenu de son évolution et de son emprise sur l’environnement, d’autres possibles se sont ouverts pour vivre en société et pour laisser vivre « la douceur » antidote de la violence. Et puis, ne pas être parfait crée aussi le désir d’être parfait et cela est positif ! Les religions s’appuient aussi sur ce désir de chaque humain. Elles s'appuient aussi sur des interdits/ l'interdit, inter-dit, permettant à l'homme de se structurer.

Mais qu'en est il de cet interdit précis: de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras .

2 A propos de l’interdit.

Recentrons nous tout d'abord sur la notion d’interdit. La plupart des auteurs qui commentent aujourd’hui ces textes, insistent sur la notion d’interdit et sur l’impact positif de l’interdit sur l’homme. L’interdit permettant d’une certaine manière l’humanisation de l’être humain, vu comme « pécheur ». L’interdit fonctionne en tant que limite. Il crée une césure. Ce qui est alors sous jacent à ce premier interdit biblique, ce serait l’interdit de ne pas « tout »manger, « tout » consommer, « tout » dévorer et en particulier l’autre. Il s’agit bien d’un interdit au niveau de l’oralité. Or tout interdit au niveau de l’oralité est une limite au cannibalisme et au désir primaire d’incorporation, désir que l’on retrouvera quand même, mais sublimé dans l’eucharistie.

Mais il me semble que dans la Genèse, il ne s’agit pas d’un interdit global sur l’oralité, mais d’une interdiction très particulière concernant « la connaissance du bien et du mal », et dont la transgression conduit à la mort, puisque le « tu mourras » est répété deux fois.

Or cet interdit résonne en moi en parallèle avec l’interdit de l’inceste dans nos sociétés patriarcales, interdit qui s’énonce : « toutes les femmes sauf ta mère » ou « tous les hommes sauf ton père » ou encore « toutes les filles ou tous fils sauf la tienne », encore que là dans la société, épouser quelqu’un de plus jeune que soi, ait très mauvaise réputation ! Mais ceci pose la question du rôle de l’interdit. Dans le cas de l’interdit de l’inceste, on peut dire que cela fonde d’une part la société patriarcale et d’autre part, - et c’est me semble t il le point important- empêche la confusion des générations au sein d’une même famille ou d’un même clan. Cette non confusion est indispensable pour s’y reconnaître dans les liens de parenté et donc dans la vie sociale. C’est un interdit à valeur culturelle fondamentale.

Dans l’interdit de la genèse, de quoi s’agit il, quelle confusion faut il éradiquer ? La connaissance du bien et du mal dit le serpent, vous fera être « comme des dieux ». Or il est si facile de passer « à être comme des dieux », à « être Dieu ». Car être Dieu c’est, basculer dans la tentation de la toute puissance au sens fort du terme. Je veux dire qu’il faut différencier ce que l’on appelle le fantasme de toute puissance du bébé, fantasme indispensable à la naissance de sa vie psychique, de ce que certains appellent l’hybris, avec la tentation de l’appropriation de l’autre et/ou de sa destruction pour son propre plaisir. Ce qui sous tend cet hybris, c’est la convoitise et en deçà l’envie, qui elle est meurtrière.

Comme dans l’interdit de l’inceste, le risque est celui d’une confusion. Dans les espaces qui sont l’espace du divin (Dieu) et l’humain (la terre) il y a confusion, ce qui est d’ailleurs l’inverse de ce qui est conté dans le premier récit de la création. En fait ce qui est demandé c’est de reconnaître que dans l’ordre de la création, Dieu a une place, l’homme en a une autre, et la distance entre les deux doit être maintenue, pour qu’il n’y ait ni fusion, ni confusion. Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse y avoir un entre deux, comme l’intersection d’espaces en mathématiques modernes, mais rentrer dans l’espace de l’Autre c’est annuler la différence, ce n’est plus reconnaître l’Altérité, et ce peut aller jusqu’à le dévorer en prenant sa place.

Il y a aussi une autre valence : dans notre mentalité être Dieu, c’est faire ce que l’on veut, c’est aussi laisser libre cours à la convoitise et la convoitise est bien le moteur du mauvais en nous. L’interdit peut à la fois éviter la confusion et le divin et l’humain mais aussi permettre de considérer la convoitise comme un mal.

Mais pour ne pas transgresser cet interdit, il aurait fallu que l’humain ait atteint un état de développement qui ne semble pas avoir été le sien et qui encore aujourd’hui est loin d’avoir été atteint. Mais, en tout humain, il y a un appel à la sainteté, c'est-à-dire à un dépassement de l’animalité, qui rend capable d’accéder à un autre ordre, pour entrer dans une filiation avec Dieu, donc d’une certaine manière entrer dans cet espace qui n’est pas le notre mais qui pourra le devenir.

3-De l’obéissance passive et craintive à l’obéissance active et aimante.

L’humain est en devenir. Il est non parfait, mais perfectible. Et le désir de la perfection est en lui, non comme un état perdu (sauf si l’on fait référence au vécu in utéro), mais comme un état à acquérir et le but de l’interdit de la genèse était peut-être de lui donner un moyen en maintenant une limite à ses désirs de prise de possession des attributs de Dieu, de devenir humain au sens fort de terme, c'est-à-dire capable d’entrer en relation sans vouloir détruire, posséder ou mettre à mal et de développer en lui ce que l’on appelle l’amour. En d’autres termes, avoir donné cet interdit, était un moyen de sortir de l’animalité pour aller vers l’humanité. De ce fait, il peut être considéré comme universel.

Mais l’autre difficulté liée à ce texte est celle de la désobéissance, et de la punition. Or nous traînons aujourd’hui, comme un boulet cette notion d’homme perverti depuis les origines par un refus d’obéissance. Peut-être faut il poser les choses autrement, compte tenu de ce que nous savons sur l’origine de l’homme. On peut imaginer que la notion de Dieu s’est imposée petit à petit. Elle est liée au développement cérébral et à des modes de vie qui ont permis une certaine sécurité. L’intérêt de la genèse est de montrer comme à un moment donné, une représentation de Dieu a pu se faire et comme cette représentation a petit à petit structuré tout un peuple, le peuple « élu ».

C’est là que pour moi, intervient la notion de l’obéissance, mais pas n’importe laquelle. Quand un enfant vient au monde, au plus profond de lui, les deux arbres sont là : désir de vivre indéfiniment, désir de tout connaître. Petit à petit, il apprend à différer son désir, à accepter ce que les psy appellent la frustration. Mais cela se fait dans la relation d’amour qui le lie à ses parents. On obéit à l’autre quand il existe une relation de confiance. L’obéissance devient un moyen de concrétiser une relation d’amour et c’est cela que Jésus vient montrer comme un possible pour les hommes non parfaits -compte tenu de notre hérédité-, que nous sommes.

Si Adam n’a pas respecté l’interdit proposé, c’est peut-être parce que la relation d’obéissance demandée ne pouvait être entendue que comme une obéissance passive au supposé désir de l’autre de tout conserver par devers lui. Et la transgression était de fait inévitable. Quand Jésus parle d’obéissance en ce qui le concerne, il ne s’agit pas d’obéir pour obéir, mais d’abord et avant tout d’aimer, d’aimer jusqu’à donner sa vie. Car si Jésus possède la vie éternelle et le discernement, c’est bien parce qu’il a été capable non pas uniquement d’obéissance, mais d’obéissance amoureuse, ce qui change complètement les choses. Mais on peut dire aussi que par sa double nature, Jésus a été le trait d’union manquant entre les deux univers, et que désormais, parce qu’Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix, alors la vie éternelle et le discernement (don de l’Esprit) sont accessibles à tous et c’est peut-être cela le salut. Le salut étant la possibilité pour l’homme d’entrer dans cet autre espace fondé sur l’amour.

En guise de conclusion.

Dans le premier livre des rois, il est rapporté que Salomon demande à Yahwé le discernement, la capacité de juger le bien et le mal. Et cela lui est accordé. Jésus en rétablissant d’une certaine manière la circulation entre le divin et le terrestre, (l’alliance peut s’entendre comme cela), a peut-être rendu caduque cet interdit.

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jeudi, avril 28, 2005

"Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas"

Catherine Lestang

Interdit… Vous avez dit interdit ?

"Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas"…

VERSION LONGUE

1 Préalables.

Les premiers chapitres de la Genèse sont considérés comme des chapitres à portée universelle. Nous sommes encore totalement tributaires de ces récits qui racontent l’histoire d’un homme (d’un couple) crée parfait et qui par sa désobéissance fut chassé d’un lieu appelé Eden (paradis), où tout était à lui, sauf un arbre celui de la connaissance du bon et du mauvais. Même si nous savons, que cet homme là est un homme mythique, qu’il n’a pas pu sortir ainsi « prêt à l’emploi », parce que l’histoire de l’humanité est une histoire progressive et que l’animalité en nous reste très présente, il n’en demeure pas moins, que même si on ne parle plus du péché originel mais du péché des origines, nous traînons cette culpabilité d’avoir désobéi et de devoir le payer.

Bien des chants, bien des textes de la messe, sont centrés sur la colère de Dieu qu’il faut apaiser. Cette colère étant générée par la désobéissance de l’homme à l’ordre divin. Elle est toujours capable de se réveiller, malgré le don total de son fils jésus, homme parfait.

Cependant cette non perfection elle est en nous depuis nos origines. Pour survivre, il a certainement fallu tuer. Simplement au cours des âges, un temps est arrivé pour l’homme, où compte tenu de son évolution et de son emprise sur l’environnement, d’autres possibles se sont ouverts pour vivre en société et pour laisser vivre « la douceur » antidote de la violence. Et puis, ne pas être parfait crée aussi le désir d’être parfait et cela est positif ! Les religions s’appuient aussi sur ce désir de chaque humain.

Avant de repenser ce qui peut être entendu aujourd’hui de cet interdit, je voudrai commenter librement certains versets de Genèse 2 et 3. Quand j’écris librement, il s’agit de l’approche qui est la mienne, c'est-à-dire une approche psychologique, voire psychanalytique.

2 Des commentaires.

Gn2/9

Yahvé fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à manger. Et l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

A mes yeux, l’arbre de la vie, est un arbre très enviable. C’est « ne pas mourir » ou mourir quant on le souhaite, quand réellement on ne veut plus vivre, quand on a la certitude d’avoir fait son temps. L’immortalité est en général l’apanage des dieux et le désir de l’homme c’est soit de s’emparer de cet aliment (qu’il soit fruit ou boisson), soit de durer dans le temps par la procréation et dans l’espace par la possession. C’est d’ailleurs comme cela que l’on peut entendre la promesse faite à Abraham : avoir une descendance que l’on ne peut compter et une terre.

Quant à la connaissance du bien et du mal, du bon et du mauvais, c’est autre chose. Quand on est enfant, on croit que les parents qui autorisent et interdisent, ont ce savoir là, et que souvent ils l’exercent pour « leur plaisir » et que ces « non » n’ont pas leur raison d’être et qu’ils n’y connaissent rien ! C’est un premier aspect de la connaissance. Mais il y en a un autre. Avec la découverte de sa propre sexualité, l’enfant comprend que ses parents ont un savoir qui ne lui appartient pas, et que ce qui se passe entre eux est « bon » et qu’il voudrait bien savoir ce que c’est et le faire. Ce que je veux dire, c’est que cette connaissance touche aussi bien à la vie en société avec ses règles (variables d’une société à l’autre) qu’à la sexualité.

Quand certains auteurs écrivent que la sexualité et même l’initiation par le biais du serpent (avec la symbolique phallique de cet animal qui de surcroît de par sa mue peut sembler immortel) est le « fruit défendu », ils touchent à une certaine réalité. L’accès à la sexualité fait sortir de l’enfance et du sommeil pulsionnel, et par certains côtés Adam semble un « endormi ». Dans beaucoup de religions « l’éveil » est essentiel. Et l’ouverture des yeux qui suit la « transgression » est de cet l’ordre. Ces deux arbres sont donc très chargés de sens et de fait très désirables et objets de convoitise, car ils sont des attributs des deux..

Gn2/16

Et Yahvé fit à l’homme ce commandement : Tu peux manger de tous les arbres de ce jardin. Mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal Tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras,tu mourras. Ou comme le traduit A.Chouraqui: «Oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras, tu mourras »

Actuellement les commentaires qui portent sur ce commandement, insistent sur la notion d’interdit : ne pas tout manger… Seulement il ne s’agit pas de ne pas dévorer tous les autres arbres (là on ne parle plus de fruit), mais de renoncer à un arbre qui est la source de l’envie, car c’est l’arbre qui fait d’une certaine manière sortir de l’enfance, qui permet non pas de devenir le parent, mais comme le parent. Alors la menace est énorme : la peine de mort, Comme si être le parent signait son propre arrêt de mort ! Si le fils veut prendre la place du père, alors il va mourir… On retombe la dans la problématique de « totem et tabou » de Freud.

Gn3/1

Le serpent dit à la femme, « Alors Dieu a dit : vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » La femme répondit : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort ».

Là, on ne sait plus bien de quel arbre il s’agit : arbre au milieu du jardin. Mais il s’y greffe un autre interdit : ne pas toucher. Ne pas toucher c’est certes maintenir à distance mais la question est pourquoi la femme transforme t elle partiellement l’interdit initial. Cela fait un peu penser à ces clôtures électrifiées avec une tête de mort : attention danger. Et c’est là aussi que le serpent va introduire le doute: « mais si, tu peux toucher et tu vas voir qu’on t’avait raconté des histoires, il ne t’arrivera rien ». En général quand un petit enfant touche un objet, c’est pour le porter à la bouche et voir si c’est comestible ou non. C’est aussi pour apprendre à la connaître. Pour aller au goûter, il nous faut passer par le toucher.

Le serpent répliqua à la femme: « Pas du tout, vous ne mourrez pas. Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ».

La convoitise est exacerbée par le serpent, qui suggère que ce fruit permet d’être comme des dieux». Il est trop malin pour dire : vous serez Dieu, parce que Eve aurait certainement pris peur devant une telle affirmation. Il se contente du comme, qui va jouer son rôle et créer le besoin. Simplement dans notre univers, le fait de devenir « comme » se fait dans le temps et à travers un certain apprentissage, par essais erreurs et par une transformation progressive du corps, Cette transformation physique qui s’accompagne d’une transformation des processus intellectuels et affectifs, permet de réaliser ce désir, sans pour autant « tuer » l’autre, le couple parental pour simplifier. Il y a une nuance très importante entre être Dieu ou être comme des Dieux… Mais quand on veut inciter l’autre à transgresser, il faut être malin et utiliser correctement le langage comme un appât.

La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir et qu’il était cet arbre désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea

Peut-être que là, il se passe quelque chose que nous connaissons bien : on voit l’enveloppe, l’extérieur, le contenant, et on imagine que le contenant et le contenu sont identiques ; et on est dans une certaine confusion entre le dedans et le dehors. Mais ces expériences là, sont pour l’humain, qui contrairement à ce que dit la genèse n’est pas un être « parfait », fondamentales, ou fondatrices, parce qu’il faut passer par ces erreurs pour pouvoir d’une certaine manière accepter l’interdit.

Il ne s’agit pas de « ne pas manger tout », mais de « ne pas se jeter sur », de « ne pas s’approprier » quelque chose quand on n’est pas en mesure de le comprendre, de l’intérioriser. Il s’agit aussi d’apprendre que certaines choses bonnes rendent malade et que d’autres mauvaises au goût sont bénéfiques et peuvent même guérir de la maladie. Mais pour cela il faut en général un guide et lui faire confiance.

Si la connaissance du bien et sont des attributs de dieu, il est normal que l’humain qui dérobe, qui vole ce qui de fait est à la base de toute civilisation, soit mis à la porte. D’une certaine manière, le bien et le mal ce peut être tout le système qui va régir la vie sociale. C’est pouvoir s’ériger en juge et avoir aussi pouvoir de vie ou de mort sur le prochain. C’est la punition normale de tout humain qui s’approprie un savoir qui permet à l’homme de se civiliser, de s’humaniser. C’est le cas de Prométhée et le feu c’est la sortie de l’animalité et le début de la culture.

3 A propos de l’interdit.

Recentrons nous maintenant sur l’interdit. La plupart des auteurs qui commentent aujourd’hui ces textes, insistent sur la notion d’interdit et sur l’impact positif de l’interdit sur l’homme. L’interdit permettant d’une certaine manière l’humanisation de l’être humain, vu comme « pécheur ». L’interdit fonctionne en tant que limite. Il crée une césure. Ce qui est alors sous jacent à ce premier interdit biblique, ce serait l’interdit de ne pas « tout »manger, « tout » consommer, « tout » dévorer et en particulier l’autre. Il s’agit bien d’un interdit au niveau de l’oralité. Or tout interdit au niveau de l’oralité est une limite au cannibalisme et au désir primaire d’incorporation, désir que l’on retrouvera quand même, mais sublimé dans l’eucharistie.

Mais il me semble que dans la Genèse, il ne s’agit pas d’un interdit global sur l’oralité, mais d’une interdiction très particulière concernant « la connaissance du bien et du mal », et dont la transgression conduit à la mort, puisque le « tu mourras » est répété deux fois.

Or cet interdit résonne en moi en parallèle avec l’interdit de l’inceste dans nos sociétés patriarcales, interdit qui s’énonce : « toutes les femmes sauf ta mère » ou « tous les hommes sauf ton père » ou encore « toutes les filles ou tous fils sauf la tienne », encore que là dans la société, épouser quelqu’un de plus jeune que soi, ait très mauvaise réputation ! Mais ceci pose la question du rôle de l’interdit. Dans le cas de l’interdit de l’inceste, on peut dire que cela fonde d’une part la société patriarcale et d’autre part, - et c’est me semble t il le point important- empêche la confusion des générations au sein d’une même famille ou d’un même clan. Cette non confusion est indispensable pour s’y reconnaître dans les liens de parenté et donc dans la vie sociale. C’est un interdit à valeur culturelle fondamentale.

Dans l’interdit de la genèse, de quoi s’agit il, quelle confusion faut il éradiquer ? La connaissance du bien et du mal dit le serpent, vous fera être « comme des dieux ». Or il est si facile de passer « à être comme des dieux », à « être Dieu ». Car être Dieu c’est, basculer dans la tentation de la toute puissance au sens fort du terme. Je veux dire qu’il faut différencier ce que l’on appelle le fantasme de toute puissance du bébé, fantasme indispensable à la naissance de sa vie psychique, de ce que certains appellent l’hybris, avec la tentation de l’appropriation de l’autre et/ou de sa destruction pour son propre plaisir. Ce qui sous tend cet hybris, c’est la convoitise et en deçà l’envie, qui elle est meurtrière.

Comme dans l’interdit de l’inceste, le risque est celui d’une confusion. Dans les espaces qui sont l’espace du divin (Dieu) et l’humain (la terre) il y a confusion, ce qui est d’ailleurs l’inverse de ce qui est conté dans le premier récit de la création. En fait ce qui est demandé c’est de reconnaître que dans l’ordre de la création, Dieu a une place, l’homme en a une autre, et la distance entre les deux doit être maintenue, pour qu’il n’y ait ni fusion, ni confusion. Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse y avoir un entre deux, comme l’intersection d’espaces en mathématiques modernes, mais rentrer dans l’espace de l’Autre c’est annuler la différence, ce n’est plus reconnaître l’Altérité, et ce peut aller jusqu’à le dévorer en prenant sa place.

Il y a aussi une autre valence : dans notre mentalité être Dieu, c’est faire ce que l’on veut, c’est aussi laisser libre cours à la convoitise et la convoitise est bien le moteur du mauvais en nous. L’interdit peut à la fois éviter la confusion et le divin et l’humain mais aussi permettre de considérer la convoitise comme un mal.

Mais pour ne pas transgresser cet interdit, il aurait fallu que l’humain ait atteint un état de développement qui ne semble pas avoir été le sien et qui encore aujourd’hui est loin d’avoir été atteint. Mais, en tout humain, il y a un appel à la sainteté, c'est-à-dire à un dépassement de l’animalité, qui rend capable d’accéder à un autre ordre, pour entrer dans une filiation avec Dieu, donc d’une certaine manière entrer dans cet espace qui n’est pas le notre mais qui pourra le devenir.

4-De l’obéissance passive et craintive à l’obéissance active et aimante.

L’humain est en devenir. Il est non parfait, mais perfectible. Et le désir de la perfection est en lui, non comme un état perdu (sauf si l’on fait référence au vécu in utéro), mais comme un état à acquérir et le but de l’interdit de la genèse était peut-être de lui donner un moyen en maintenant une limite à ses désirs de prise de possession des attributs de Dieu, de devenir humain au sens fort de terme, c'est-à-dire capable d’entrer en relation sans vouloir détruire, posséder ou mettre à mal et de développer en lui ce que l’on appelle l’amour. En d’autres termes, avoir donné cet interdit, était un moyen de sortir de l’animalité pour aller vers l’humanité. De ce fait, il peut être considéré comme universel.

Mais l’autre difficulté liée à ce texte est celle de la désobéissance, et de la punition. Or nous traînons aujourd’hui, comme un boulet cette notion d’homme perverti depuis les origines par un refus d’obéissance. Peut-être faut il poser les choses autrement, compte tenu de ce que nous savons sur l’origine de l’homme. On peut imaginer que la notion de Dieu s’est imposée petit à petit. Elle est liée au développement cérébral et à des modes de vie qui ont permis une certaine sécurité. L’intérêt de la genèse est de montrer comme à un moment donné, une représentation de Dieu a pu se faire et comme cette représentation a petit à petit structuré tout un peuple, le peuple « élu ».

C’est là que pour moi, intervient la notion de l’obéissance, mais pas n’importe laquelle. Quand un enfant vient au monde, au plus profond de lui, les deux arbres sont là : désir de vivre indéfiniment, désir de tout connaître. Petit à petit, il apprend à différer son désir, à accepter ce que les psy appellent la frustration. Mais cela se fait dans la relation d’amour qui le lie à ses parents. On obéit à l’autre quand il existe une relation de confiance. L’obéissance devient un moyen de concrétiser une relation d’amour et c’est cela que Jésus vient montrer comme un possible pour les hommes non parfaits -compte tenu de notre hérédité-, que nous sommes.

Si Adam n’a pas respecté l’interdit proposé, c’est peut-être parce que la relation d’obéissance demandée ne pouvait être entendue que comme une obéissance passive au supposé désir de l’autre de tout conserver par devers lui. Et la transgression était de fait inévitable. Quand Jésus parle d’obéissance en ce qui le concerne, il ne s’agit pas d’obéir pour obéir, mais d’abord et avant tout d’aimer, d’aimer jusqu’à donner sa vie. Car si Jésus possède la vie éternelle et le discernement, c’est bien parce qu’il a été capable non pas uniquement d’obéissance, mais d’obéissance amoureuse, ce qui change complètement les choses. Mais on peut dire aussi que par sa double nature, Jésus a été le trait d’union manquant entre les deux univers, et que désormais, parce qu’Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix, alors la vie éternelle et le discernement (don de l’Esprit) sont accessibles à tous et c’est peut-être cela le salut. Le salut étant la possibilité pour l’homme d’entrer dans cet autre espace fondé sur l’amour.

En guise de conclusion.

Dans le premier livre des rois, il est rapporté que Salomon demande à Yahwé le discernement, la capacité de juger le bien et le mal. Et cela lui est accordé. Jésus en rétablissant d’une certaine manière la circulation entre le divin et le terrestre, (l’alliance peut s’entendre comme cela), a peut-être rendu caduque cet interdit.

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