vendredi, février 04, 2005

corps mémoire... mémoire du corps

Il s'agit d'un essai de mise en mot des expériences que j'ai pu vivre auprès d'enfatnts et d''adolescents atteints de pathologies lourdes et qui ont un passé hospitalier important.


Catherine LESTANG
Docteur en Psychologie.
ET SI MON CORPS PARLAIT, ET SI MON CORPS RACONTAIT?
INTRODUCTION.
En chirurgie, le corps est un corps à réparer, à soigner. En Réanimation chirurgicale, il devient comme un objet, une chose. On le remplit, on le bilante, on médicamente. On le sédate pour qu'il ne lutte pas contre les machines. On fait tout pour lui et à sa place. Et pourtant, ce corps est capable d'avoir des réactions inattendues. Il fait de la fièvre alors qu'il est sous des doses massives d'antibiotiques, il fait des hémorragies gastriques, souvent décrites comme des réactions de stress, alors qu'il est censé ne rien sentir... Il fait des troubles pulmonaires importants comme pour dire que tout ça l'étouffe, qu'il n'en peut plus.
Bien sûr tout peut s'expliquer médicalement, mécaniquement. Nous avons pourtant à refuser le trop réel de ce corps objet. Nous avons à entendre ce que le sujet de ce corps dit parfois avec des mots, mais surtout par des comportements. La douleur en tant que telle est maintenant entendue et traitée. Pourtant pour beaucoup même s'il semble y avoir oubli, le vécu lié à des soins intensifs, a fait effraction et a laissé des traces. Je voudrai essayer de montrer comment certains comportements, qu'ils soient ou non parlés, sont des communications de la douleur, qui a été vécue à un moment donné. Ils sont des traces permanentes de ce que vit le corps au quotidien. Ils sont les traces de ce qui a été vécu à certains moments du passé.
Une des bases théoriques de cette communication est une réflexion sur l'identification projective, à son niveau le plus archaïque. Il s'agit de communiquer avec l'autre en lui faisant vivre, ressentir des émotions et des sentiments insoutenables, incompréhensibles, irreprésentables pour soi et donc, a être donc dépendants de l'appareil à penser de l'autre. Ces enfants ou ces adultes, mettent en nous des sentiments, que nous avons à leur restituer en mots. Ils provoquent un certain rejet. Ne s'agit-il pas de mettre en nous la colère, la dépression qui les habitent en permanence? Ne s'agit-il pas aussi de la communication d'une souffrance qui n'a pas de nom parce qu'elle n'a pas été parlée. Souffrance du corps, souffrance de ne pas être comme les autres. Nous nous sentons souvent peu aimés par eux, voire méprisés. Mais eux s'aiment-ils? Ne se sentent-ils pas méprisés eux qui sont différents de nous? Ce vécu là, ils essayent de le mettre en nous, de nous le faire porter, de nous le faire partager, et c'est bien de mémoire qu'il s'agit; même si elle n'est pas consciente. Tous, en raison de ce qu'ils ont vécu, sont quelque part en souffrance dans leur souffrance.
Je présenterai trois cas. Un cas de Spina-Bifida qui est un handicap congénital lourd. Un cas de cancer de la petite enfance qui a provoqué une invalidité et enfin le cas d'un adulte polyhandicapé.
I- Premier cas: Le corps mémoire permanente de l'atteinte congénitale.
Alexis est un adolescent porteur d'un Spina Bifida. Cette malformation du rachis entraîne outre un risque d'hydrocéphalie, une paraplégie et une incontinence. Il a vécu 14 interventions chirurgicales et il n'a que 13 ans. Il est décrit comme passif, peu autonome, lent, oublieux des consignes. Il est peu aimé dans l'institution qui l'a en charge et il est rejeté par sa famille. Le travail scolaire lui demande beaucoup d'efforts, car il retient mal. De ce fait il n'a pas envie de travailler sauf si cela fait vraiment plaisir à l'enseignant! J'utilise beaucoup la figure de Rey dans les bilans psychologiques. J'ai été étonnée de constater que les enfants et adolescents porteurs de cette pathologie ne mémorisent que très peu d'éléments: de 4 à 8. Cette déficience de la mémoire et la permanence de certains traits de comportements m'ont amenée à réfléchir sur l'impact de l'atteinte somatique sur l'organisation psychique de ces enfants qui pour la grande majorité ont un bon langage.
C'est l'incontinence qui différencie les Spina-Bifida des autres pathologies qui touchent la sphère motrice, Ils fuient puisque les sphincters ne permettent pas le contrôle. Ils fuient même depuis toujours puisque le liquide céphalo rachidien s'en va déjà in utero. La non-sensibilité de la zone anale, ne permet pas que se mettent en place les possibilités volontaires de rétention et d'expulsion. Il y a une certaine similitude entre retenir et mémoriser... Or ces enfants là ne peuvent se retenir. Comment être actif quand on est tributaire à vie de ceux qui viennent chercher les matières à l'intérieur de soi, ou quand elles s'évacuent seules, sans que le moindre contrôle volontaire soit possible. Comment être autonome quand on dépend des autres pour tout ou presque? L'oubli de certaines consignes n'est-il pas le seul moyen de dire non? Certains d'entre eux manifestent leur opposition en étant ou anorexiques, ou boulimiques. Le comportement habituel: oubli, lenteur, opposition peut s'entendre comme la trace permanente de l'atteinte somatique. Eux qui sont incapables de se retenir, ont du mal à retenir. La difficulté de mémorisation étant comme une mémoire négative du non rôle de la zone anale.
II Le corps mémoire des atteintes somatiques précoces.
Les enfants qui ont malades très tôt dans leur vie ne se souviennent pas des traitements souvent drastiques par lesquels ils sont passés. Ils ont au décours de nouvelles interventions des réactions comportementales et somatiques qui montrent que le corps se souvient, et qu'il refuse de revivre ce qui a déjà eu lieu. Ces réactions comportementales qui renvoient à une importante dépression sous-jacente, sont les traces de l'inscription du vécu antérieur.
Malika a été soignée pour un médulloblastome quand elle avait deux ans. Elle en a guéri, mais elle est paraplégique et incontinente. Elle doit, quinze ans plus tard être réopérée du dos, pendant les vacances scolaires. Elle me dira peu de temps avant l'intervention "J'ai dit à ma mère qu'elle pouvait partir en Algérie, avec toute la famille, que ça m'était égal, mais qu'elle me retrouverait peut-être au cimetière". Et c'est bien ce qui a failli arriver. Une anorexie très grave s'est développée après l'intervention. Il a fallu plusieurs mois pour la limiter à défaut de l'enrayer. Cette anorexie disait les expériences passées, les solitudes, les douleurs. Elle disait que la reprise ne voulait pas se faire, parce que c'était trop difficile de se remettre dans ce corps là, parce qu'avant, ce corps là, il n'était pas comme ça. Elle disait toutes les dépressions qui avaient déjà été vécues. Elle disait toute la colère face à la mère absente. Elle disait aussi l'incompréhension de ce qui était arrivé jadis. Cette anorexie réapparaît chaque fois que Malika est confrontée à ce qu'elle ressent comme une injustice, comme un abandon. Ce comportement peut s'entendre comme une mémoire. Mémoire d'un corps qui sait ce qu'il en est d'une possible mort.
Il y a chez elle une autre expression de la trace de ce vécu de souffrance. Comme un certain nombre de handicapés physiques, elle a une manière très autoritaire de parler aux soignants. On a l'impression qu'elle considère les autres comme des objets à sa disposition. Le comportement de rejet qu'elle induit en nous est certainement la projection de ce qu'elle ressent au plus profond d'elle même. Elle se sent rejetée, abandonnée, pas aimée. Alors, elle fait passer en nous ce mauvais qui l'étouffe et qui l'empêche aussi d'avaler. Ceci étaye l'hypothèse sur l'identification projective comme trace émotionnelle du vécu de douleur, de souffrance et d'abandon. A nous, de lui restituer par des mots, ce qu'elle nous fait ressentir et qui renvoie à une souffrance sans nom. Certes elle nous parle comme à des chiens. Mais qui a été dans les hôpitaux sait aussi que le ton utilisé par certains membres du personnel est loin d'être amical, surtout si l'enfant est opposant et si sa pathologie fait peur.
III Le corps mémoire de l'autre, mémoire de la mère.
Je suis amenée à travailler avec des enfants polyhandicapés. Ces enfants ne parlent pas, mais une certaine analyse de leur manière d'être, permet parfois de mieux comprendre ce qu'il en est d'eux et ce qu'il en est de leur mère.
Pierre vit en fauteuil roulant. Il ne se déplace pas, car il se tient les mains en permanence. Il ne peut ou ne veut les utiliser. Il est porteur d'une encéphalopathie d'origine génétique. Sa mère ne se console pas d'avoir fait un fils comme ça. Elle est en invalidité pour dépression majeure, depuis des années. J'ai appris que sa propre maman, la grand-mère de Pierre, était morte en la mettant elle au monde. Alors quelque part, Pierre lui a révélé qu'elle était vraiment incapable de donner de la vie. Il y a de quoi se déprimer gravement, il y a bien de quoi se tordre les mains de désespoir, et on dirait que c'est ce que fait Pierre en permanence. On peut dire aussi que les mains sont devenues des objets autistiques qui ont pris la place d'une maman qui d'un coup est devenue incapable de le "maintenir" au sens winnicottien du terme.
Pierre est raide. Faire sa toilette est très difficile car il refuse de se détendre, de se laisser aller. Lui qui ne peut rien faire, il bloque ceux qui s'occupent de lui, il les paralyse, il les contraint à l'impuissance. Cette paralysie, c'est ce que vit sa mère, depuis qu'elle est en dépression. Si on regarde Pierre, si on le regarde vraiment, on se rend compte qu'il essaye de communiquer quelque chose. A travers sa raideur, à travers ses mains nouées, tordues, Pierre clame quelque chose. Quelque chose de sa mère et quelque chose de lui. En cela il est comme une mémoire du vécu de sa mère.
CONCLUSION.
Le travail auprès de patients atteints dans leurs corps qu'il s'agisse d'un handicap congénital ou acquis; oblige à se déprendre du trop présent du corps, pour trouver, pour retrouver le sujet là où il est. Souvent, par notre présence, notre savoir, nous nous trouvons être la mémoire d'un certain vécu corporel dont le sujet est comme dépossédé. A nous d'essayer de mettre des mots sur ce qui s'est passé, pour que le sujet de ce corps là, ne soit pas amnésique, qu'il ne reste pas en souffrance dans sa quête de sens.
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2 commentaires:

Anonyme a dit…

franchement, c'est très bien décris....je n'ai pas de mots...Je crois aux mémoire cellulaires et franchement c'est vrais que le corp communique de toute sorte de manière ...J'ai un fils de 1 nans qui a un syndrome Gilles de Latourette et je percois aussi des chose comme cela.....nancy levasse626@hotmail.com

nancy a dit…

franchement, c'est très bien décris....je n'ai pas de mots...Je crois aux mémoire cellulaires et franchement c'est vrais que le corp communique de toute sorte de manière ...J'ai un fils de 1 nans qui a un syndrome Gilles de Latourette et je percois aussi des chose comme cela.....nancy levasse626@hotmail.com