jeudi, mars 23, 2017

Guérir du Péché: Partie 2

David: ma faute est devant moi dans relâche..

C’est en réfléchissant au péché (l’offense, la faute) que l’histoire de David avec Bethsabée m’est venue, et donc les mots du psaume que l’on appelle le "Miserere" - ce qui pourrait se dire : regarde sans quel état je suis, regarde ma dépression, regarde-moi et aide-moi.

Je trouve que le psaume 50 ou 51, quand on le lit avec les chapitres 11 et 12 du deuxième livre de Samuel - qui rapportent comment David se laisse avoir par la beauté d’une femme qui se met nue devant lui, ce qui n’est quand même pas neutre - permet de comprendre un peu ce qu’il en est du péché, de la faute. Car David, une fois son péché révélé par Nathan, demande à Dieu de le guérir de son péché ; il dit que sa faute est devant lui sans  relâche (donc que ça l’empêche de dormir, il s’en veut, il ne pense plus qu’à ça, bref il rumine, et il est dépressif).

 Or quelle est ou quelles sont les fautes de David ?

Peut-être que la première faute (je ne dis pas péché) c’est de ne pas être parti à la guerre, de se prévaloir de son titre de roi pour profiter de la vie (faire la sieste, ce n’est pas rien). Et ce péché là, qui renvoie à sa position sociale, c’est peut-être un des péchés de base (l’hybris : moi je suis au dessus des lois, je suis mon petit dieu, je fais ce que je veux, comme je veux et où je veux). De ce péché là, qui est une vraie maladie, découlent beaucoup de perversions.

         La seconde faute, c’est le non respect du septième commandement  mais aussi du dixième: "tu ne commettras pas l’adultère" et "tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin".
Il est évident que voir une  femme se dénuder tout près de lui, et rester de marbre, d’après ce que l’on sait de lui, ce n’est pas son truc. Ce qu’elle fait là n’est pas neutre. Son mari, un mercenaire, est à la guerre, manifestement elle n’a pas eu d’enfants de cet homme, et tout le monde sait que le roi a un cœur d’artichaut. Alors ce n’est pas innocent ce qui se passe là. On peut parler de tentation. Comment résister à la tentation quand on est le roi. Si David se renseigne pour savoir si elle est disponible ou pas, cela indique que la transgression montre bien le bout de son nez. Et là David désire la femme d’un autre, ce qui est contraire au dixième commandement : «  tu n’auras pas de visées sur la femme de ton prochain ».  Maintenant est ce qu’un Hittite est pour le roi un prochain ? Rien n’est moins sûr. En se renseignant sur elle, David apprend qu’elle est seule. Il est le le roi et on obéit aux ordres du roi. Comme le commandement émane de Dieu, c’est à Dieu qu’il désobéit. Alors il désobéit au septième commandement, tu ne commettras pas l’adultère, adultère qui normalement le rend passible de lapidation. Mais n’est-il pas le roi ? 

       La troisième faute arrive quand il apprend que la femme est enceinte. Alors il essaie de se débrouiller pour faire endosser la paternité à Urie, et comme cela ne marche pas, et que ce dernier pourrait attaquer l’honneur du roi, il décide de la faire disparaître; et en cela il désobéit au cinquième commandement qui interdit de tuer. Bien sûr ce n’est pas lui qui se salit les mains, mais cela revient au même. 

Cela fait beaucoup de manquements pour un seul homme. Mais finalement, quand on lit cette histoire, il y a de la convoitise, il y a de l’amour, il y a une maîtresse, bref tous les ingrédients d’un roman policier. La question étant : qui a tué Urie….

Si on reprend le psaume 50, peut-être écrit après que Nathan lui ait mis le nez dans son « caca" et que son fils (l’enfant de Bethsabée) soit mort,  David - un peu comme Adam - commence aussi par dire dit que ce n’est pas vraiment de sa faute, parce que dans la faute il a été enfanté (transmission de la maladie in utero si l’on peut dire). Il ne veut qu’une chose, c’est sortir de la culpabilité qui manifestement le ronge (ou de la honte ce qui est pire).

Que David, le roi qui doit donner l’exemple au peuple, ait péché contre Dieu, en n’écoutant pas sa voix, cela transparait dans tout le psaume, mais la réparation ne se profile pas. Comment réparer ce qui a été fait ? Bien sur on peut dire que Dieu en prenant la vie de l’enfant venge la mort de Urie. Mais cette mort permet la naissance de Salomon qui sera celui qui fera régner la justice et construira la maison de Dieu. Comme quoi du mal peut aussi sortir du bon et permettra la réalisation des promesses faites à David, concernant sa lignée. .

Que David demande à Dieu de ne pas lui reprendre son esprit saint, de lui rendre la joie d’être sauvé, pour qu’il puisse comme les justes enseigner aux coupables les voies du seigneur, semble un peu curieux . Mais peut-être que l’on peut supposer que quelque chose s’est passé dans le cœur de David, quelque chose qui n’est pas dit, mais qui fait qu’il peut louer et chanter Dieu, parce que la miséricorde a fait son travail de restauration. Le cœur brisé, broyé, est devenu un cœur vivant.. Je crois que l’art, et composer un psaume c’est de l’art, permet de sortir de la mort pour aller vers la vie.


Alors que retenir de cela ? Il y a le mal commis, qui une fois reconnu permet un changement, et il est important de rencontrer quelqu’un qui montre ce mal; mais aussi comment aider l’autre à sortir du mal subi? Peut-être que la réponse est Jésus qui sauve et qui permet l’accès au Divin qui est en nous.

Cela permettra, dans une dernière partie de ce billet, d'en venir aux médicaments proposés dans l'oraison dont nous sommes partis: le jeûne, la prière et le partage.




Guérir du péché: partie 3

La médication ecclésiale : le jeûne, la prière et le partage

Le jeûne serait, pour moi, accepter de se priver de quelque chose pour faire plus de place à la présence de Dieu. Le jeûne, surtout de nos jours, a une connotation de purification. Il s’agit finalement de se désintoxiquer, de faire sortir de soi - par des privations - des idées ou addictions qui ne sont pas bonnes, parce qu’elles font de nous des dieux. La privation nous ramène en principe à la dépendance (si j'ai faim, je suis un pauvre qui attend le bon plaisir de celui qui a le pouvoir de combler le besoin) et ça on n’aime pas trop. Je pense que peut-être le but du jeûne est de passer du besoin que du coup on crée volontairement, du moins dans notre pays, au désir de la présence de celui qui peut donner, et cela c'est différent. Le côté "souffrance" lié à la privation fait que j’ai du mal à concevoir cela comme un bon médicament. Par contre exercer sa volonté, cela a toujours du bon, à condition de ne pas faire pour faire. Faire de la place à Dieu, c’est certainement un bon médicament.  Comment se désintoxiquer de ce qui nous pollue ? Encore faut-il l’identifier. C'est là où l’Esprit saint est un allié de taille. Le jeûne, c’est quelque chose qui se passe au niveau du corps, au niveau de soi. En fait ce que je veux dire, c’est que le médicament en soi, sans autre chose avec pour le faire passer (l’eau vive), ne sert pas à grand chose..

La prière, bon, cela me paraît normal, parce que c’est se mettre en position à la fois d’écoute et de demande, voire d’intercession. Mais là encore, prier pour prier… Non. Prier c’est se donner du temps, c’est donner du temps au temps sans se décourager, c’est… Mais pour chacun c’est différent. Mais si c’est pour pleurer sur son péché, sur sa faiblesse, je ne sais pas. Pour moi, le temps de la prière c’est un temps où on se laisse modeler, façonner, travailler par Dieu. Cela ne veut pas dire que l’on sente quelque chose, mais c’est du temps pour que l’Autre soit Là, même si on ne le sent pas. 

Le partage, ce n’est finalement pas si simple. Mais partager c’est peut-être créer du « frère » et ça c’est important. Et plus on crée du frère et plus Dieu est présent; et s’il est présent il peut guérir, parce que nous ne pouvons pas nous guérir tout seul.

Alors ces trois médicaments peuvent-ils guérir ? La réponse serait oui, à condition de les utiliser avec la présence d’un « autre  en soi », de le laisser travailler par cet autre, de lui laisser sa place pour que la guérison du terrain se fasse petit à petit et je pense que c’est là où les sacrements, vus comme source, sont nécessaires. Je ne pense pas que "faire" permette de guérir.

Maintenant, cette maladie, d’où vient-elle? Il y a des maladies dont on peut guérir, mais on ne retrouve jamais l’état dans lequel on était avant. Et il faut faire avec. Curieusement, je pense que lorsque l’on dit que Dieu pardonne (fait miséricorde puisque c’est le mot à la mode), il est comme un père qui dit, à son fils ou à sa fille, qu’il ne lui tient pas rigueur de la stupidité qu’il vient de faire, mais qui ne lui donne pas forcément le moyen de ne pas récidiver. Et je crois que la maladie dont nous avons tellement de mal à guérir, c’est bien cela : ne pas recommencer. C’est là où pour moi le sacrement est fondamental parce qu’il nettoie en profondeur, il est cet esprit qui redresse ce qui est courbé, qui reforme ce qui était déformé justement par la maladie. 

Dans la Genèse, le mot péché est introduit quand Caïn est furieux contre son frère et se rend peut-être compte que contrairement à ce qu’il imaginait, être l’aîné ne fait pas de lui le préféré du Seigneur. Le péché est décrit alors comme une espèce d’animal, qui essaie d’entrer dans le cœur de l’humain et de le pousser à écouter la violence qui est en lui; et qui le pousse à détruire tout ce qui s’oppose à ce qu’il estime être son droit ou son bon plaisir. La violence, si on admet que l’homme a une longue histoire derrière lui, est inhérente à ce qu’il est, mais l’humanisation consiste justement à ne pas se laisser dominer par l’animal qui est en chacun de nous, pour accéder au divin qui ne demande qu’à se manifester, ou l’humain avec une majuscule.

Dans le livre de l’Exode, les commandements donnés au chapitre 20 montrent les domaines où le risque est élevé. Le péché est alors montré comme une transgression aux commandements divins et le péché contre l’autre devient péché contre Dieu. Et dans la confession, telle qu’elle existe aujourd’hui, il s’agit plus de se reconnaître pécheur contre Dieu que pécheur contre son frère, ce qui me gêne considérablement. On dit que quand Dieu pardonne, lui il oublie. Mais moi, même si je me sais pardonnée, je ne peux pas oublier ce que j’ai pu faire de pas bien et ce qui m’a fait mal. Alors ce n’est pas simple. Et j’ai du mal avec la notion de dette, d’argent. La parabole des deux débiteurs, celui qui doit une somme faramineuse, bien au delà de ce qu’un homme ne peut devoir, ce qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un homme, mais d’une nation entière, et qui réclame ensuite son dû à un autre, finalement ne me parle pas si on reste dans l’individuel. Si Dieu pardonne à son peuple (en envoyant son Fils), et si celui qui est restauré attaque un frère qui lui a fait du mal, qui ne rend pas à Dieu tout le bien que celui-ci lui a fait, alors peut-être que ça a un sens.

Maintenant l’expérience que je fais de ce sacrement, c’est une expérience de vie. C’est le lieu où l’Esprit Saint vient en moi pour enlever toutes les pollutions de la vie (et Dieu sait que la vie ça pollue), qui vient me désembouer comme on enlève la boue des radiateurs, qui vient irriguer la terre sèche que je suis et qui vient me redonner la vie. Mais je crois aussi que si on prend le temps de l’écouter, Dieu souvent permet de guérir du mal subi (je ne parle là que de ce qui est banal). On se sent tellement vite propriétaire de l’autre, que parfois la coupure est la seule solution (cela émonde, mais cela fait croitre).

Pour conclure ces réflexions, je dirai que le péché c’est la nature de l’homme, parce que notre histoire, notre hérédité est comme cela. Je refuse de croire en un Dieu qui serait tellement écœuré par l’homme qu’il le détruirait, mais je crois en un Dieu qui donne à l’homme le ou les moyens de devenir un humain semblable à Lui, c’est à dire capable d’aimer; aimer non pas pour être aimé en retour, mais aimer pour donner la croissance et l’être, un amour de fécondité. C’est le travail de toute une vie et peut-être même de ce qui se passe dans l’Au-delà.


mardi, mars 21, 2017

Brève: la remise des dettes Mt 18,25

Mt 18,23 "C'est pourquoi il en va du règne des cieux comme d'un roi qui voulait faire rendre compte à ses serviteurs. 
24Quand il commença à le faire, on lui en amena un qui devait dix mille talents. 
25Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'on le vende, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, afin de payer sa dette". 

Je cite juste le début du texte. Jésus veut fait comprendre à ses disciples qu'ils doivent pardonner et pardonner encore.  Mais je ne trouve pas cette parabole très limpide, car comment un homme pourrait-il avoir accumulé une dette pareille? Cela parait plus qu'invraisemblable.
Mais si au lieu de voir dans ce premier serviteur un homme unique, on voit le peuple choisi, qui est en dette envers son Dieu, alors on voit un Roi,  Dieu, qui au lieu de détruire son peuple, efface la dette. Et cela c'est magnifique.
Mais le peuple oublie et oublie encore le cadeau et veut accumuler encore plus et refuse de faire miséricorde à son prochain, alors là il perd tout.

jeudi, mars 16, 2017

Moïse Exode 3 et 4

La lecture du livre de l'Exode est proposée par la liturgie.
En lisant le début de livre, l'épisode du buisson ardent, j'ai eu l'impression que si Moïse se voilait le visage pour ne pas "offenser" Dieu, en fait il pouvait s'agir d'autre chose: ne pas voir en espérant ne pas être vu. Si l'on regarde ce que les textes nous disent de Moïse, tant avant cette rencontre qu'après, ils ne nous décrivent pas un héros, mais quelqu'un qui ne brille pas son courage, tout prince qu'il soit.

Je me suis alors demandée quel travail s'était fait en cet homme pour passer d'un visage qui se voile devant Dieu à un visage qui reflète la gloire de Dieu et qui doit être voilé pour ne pas faire peur à ceux qui le regardent. Visage de peur, Visage de Gloire, Visage de transcendance. Au fur et à mesure que se raconte l'histoire, on assiste à un changement chez Moïse.

J'ai pensé que les 10 plaies pouvaient être mises en relation avec les 10 paroles créatrices du livre de la Genèse, car les plaies "dé-créent" ce qui a été créé, mais aussi être mises en relation avec les 10 paroles des commandements, qui donnent la vie.
Comme le livre de la Genèse, ce livre de l'Exode est aussi un livre de naissance, naissance d'un peuple qui a bien du mal à entamer ce départ, qui pleure après le passé, qui récrimine, et qui apprend aussi que le doute est source d'ennui.

J'ai noté aussi que l'épreuve vécue par le peuple qui vit en Egypte n'est jamais attribuée à un péché. C'est juste un fait. Et c'est important car on peut être dans la souffrance et dans l'esclavage par le désir fou d'un être imbu de sa toute puissance. Par la suite, quand le peuple connaîtra l'exil, il en attribuera la faute à son péché, et il commencera à faire un lien entre faute (péché) et punition pour les 40 années de vie dans le désert.
Je reviendrai peut-être la-dessus un peu plus tard, avec aussi une réflexion sur le nombre 40 qui est très important, puisque Moïse a deux fois 40 ans quand il commence son oeuvre et qu'il passera deux fois 40 jours en tête à tête avec YHWH.

J'ai eu, dans un premier temps, envie de réécrire les deux premiers chapitres, en me centrant sur les "résistances" de Moïse, résistances dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître.

Moïse: la rencontre et le doute. Exode 3 et 4.

Ce jour là, je suis allé loin de chez moi, loin de ma femme Séphora et de mon fils Gersom, celui qui est né dans une terre étrangère, pour faire paître le troupeau de mon beau-père Jethro sur le Mont Horeb. Ce n’est pas qu’il y ait beaucoup de pâturages sur cette montagne, mais les moutons et les chèvres, ça mange un peu de tout et puis il y a du thym, et avec le soleil, j’aime les odeurs de cette montagne. Jethro, qui est un prêtre de Madian, dit que cette montagne est sacrée, mais je ne sais pas pourquoi il raconte cela.  

Cela fait bien des années que je suis chez lui, et je ne me sens plus du tout égyptien; de fait je ne sais plus très bien qui je suis. Je viens du pays d’Egypte, j’étais le fils adoptif de la sœur de Pharaon, j’ai été éduqué comme un prince, seulement ma vraie mère et mon vrai père, eux font partie du peuple des hébreux, ce peuple qui est aujourd’hui la main d’œuvre du roi et qui est considéré comme un réservoir d’esclaves. Les Egyptiens ont des dieux nombreux, et Pharaon est lui-même un Dieu donc ses ordres sont des ordres divins. Les Hébreux eux, ont aussi un Dieu, qui s’est manifesté à nos ancêtres: Abraham, qui est venu de Ur en Chaldée et qui est allé au pays de Canaan, Isaac son fils, qui a failli être immolé par son propre père, Jacob qui a eu deux fils et qui est l’ancêtre de Joseph celui qui nous a implanté dans ce pays depuis 430 ans. De ce Dieu, je ne sais pas grand chose. Je sais qu’il a tout créé, qu’il vit dans le ciel et qu’il semble bien se détourner de nous, parce que notre vie est bien dure. Et puis il y a le Dieu de mon beau père, mais Madian est un des fils de notre ancêtre Abraham.

Après m’être enfui d’Egypte, parce que j’avais tué un gardien qui molestait des hommes de ma race, je ne savais pas que je trouverais refuge chez cet homme qui est finalement de la même race que moi : un descendant d’Abraham. Il m’a donné une de ses filles, et depuis 40 ans que je suis chez lui -mais aussi avec lui- parce qu’il me parle beaucoup du Dieu,  je suis heureux. Mais je n’ai pas fait circoncire mon premier né, quoique cela ait été demandé Abraham: je voulais faire du neuf, du différent, ne pas rentrer dans un moule, moi qui avais fui l’Egypte.

J’en reviens à ce qui s’est passé ce jour là. Je ne suis pas quelqu’un de très courageux, je n’ai pas « la langue bien pendue », et à dire vrai je bégaie et cela depuis toujours. Peut-être que cela est dû à ce lointain souvenir où ma mère m’a déposée dans une natte en jonc sur le Nil et où je me suis retrouvé tout seul, tout nu, désemparé, pleurant et hurlant jusqu’à ce que la fille de Pharaon qui passait par là m’entende et me sorte de cet abandon. Bref, j’ai la lange lourde.

Je conduisais donc mon petit troupeau et soudain j’ai vu quelque chose d’étrange. Il y avait un buisson qui semblait être comme une torche, qui éclairait, mais il n’y avait pas de fumée, et le bois ne se tordait pas comme se tord le bois qui brûle. C’était étrange. J’avais envie de voir et en même temps j’avais peur. Alors j’ai fais un détour pour arriver à voir, mais de pas trop près. Et voilà que j’ai entendu une voix qui m’appelait par mon nom. D’où connaissait-il mon nom ? J’ai commencé à avoir un peu peur. Puis il m’a dit d’enlever mes sandales parce que ce lieu était saint. Alors là j’ai eu encore plus peur, et je n’avais qu’une envie, me sauver. Pourtant j’ai dit : » me voici », comme si je répondais à un appel qui était en moi depuis des années. Mais je ne sais pas trop qui a répondu cela. Puis la voix m’a dit qu’il était le Dieu de mon père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. La peur était toujours en moi, je dirais une crainte. Je me suis caché les yeux avec l’espèce d’écharpe que je porte pour me protéger du vent et du sable. J’espérais attendre un peu, et que cette vision aurait disparu quand j’aurais enlevé mon écharpe. J’aurai voulu que ça disparaisse et que tout redevienne paisible comme avant. Mais cela n’est pas arrivé. J’ai bien enlevé mon écharpe, mais le buisson rayonnait toujours et la voix parlait et disait que Dieu avait vu la misère de son peuple, qu’il allait le délivrer et le faire monter dans un pays ruisselant de lait et miel. Le lait et le miel, ça c’est tout bon, cela veut dire qu’il y a des pâturages, pas comme dans le désert, et des fleurs qui permettent aux abeilles de butiner. Seulement  il a ajouté que ce pays appartenait à un tas d’autres peuples, et là je me suis dit que c’était peut-être le pays de mon ancêtre Abraham, mais que c’était un projet fou; pour moi mais peut-être pas pour Dieu.

Et voilà qu’il me dit que je dois aller vers Pharaon pour obtenir la libération de mon peuple. Alors là, ma peur est revenue. Ma tête a été mise à prix, et ceux de mon peuple ne me connaissent pas. Alors j’ai dit que je ne me sentais pas prêt; et j’espérais bien qu’il trouverait quelqu’un d’autre. Il m’a alors dit que Lui, il serait avec moi et qu’il me donnait un signe (que je n’ai pas compris) pour me prouver que je n’étais pas fou, que je n’avais rien inventé. Ce signe serait que ce serait là où je me trouve aujourd’hui que tout le peuple viendrait le servir. Ça c’était bien beau, mais pour moi, ça ne voulait rien dire.

Je ne me voyais pas du tout aller vers les fils d’Israël et leur dire que j’avais entendu leur Dieu me parler. J’étais sûr qu’ils me prendraient pour un fou, et me demanderaient des preuves. Quant à aller voir Pharaon, ça c’était impensable, je risquais ma vie.

Alors la voix qui était en moi et qui en même temps sortait du buisson m’a donné son nom : « Je suis qui je serai ». Drôle de nom pour un Dieu, et pourtant, cela pouvait dire qu’Il est celui qui est depuis toujours, mais qu’il est aussi celui que nous les hommes feront advenir, comme si nous avions un rôle à jouer. Et cela, moi qui fus un prince, cela me plaisait. Il m’a dit ensuite que je devais aller voir les fils d’Israël, les réunir, leur dire que le Seigneur ne voulait plus qu’ils restent en Egypte, puis aller voir Pharaon avec les anciens, pour lui demander la permission d’aller lui rendre un culte à trois jours de marche dans le désert. Il a ajouté que Pharaon ne voudrait pas, et qu’il y aurait un véritable combat entre lui le Seigneur et Pharaon pour que ce dernier accepte de nous laisser quitter son pays. Curieusement j’avais l’impression que cet affrontement futur lui plaisait. Peut-être à lui, mais pas à moi, qui suis un homme paisible. Bref, je ne voulais pas, parce que j’étais sûr que ça ne marcherait pas.

Alors la voix m’a dit de prendre le bâton que j’avais dans la main, mon bâton de berger et de le jeter au sol. Et le bâton est devenu serpent, et j’ai pris la fuite. Le serpent, c’est aussi un animal sacré chez les Egyptiens. La voix m’a dit d’étendre la main et de le prendre par la queue, et le serpent est redevenu bâton. Puis il m’a dit de poser ma main sur ma poitrine, et de l’enlever, et ma main était devenue couverte de lèpre: l’horreur. Là encore j’ai voulu me sauver. Puis la voix m’a dit de reposer la main sur ma poitrine et ma main était redevenue normale. Alors je me suis demandé ce qu’il avait fait à mon corps, à mes mains, pour que de tels phénomènes se manifestent. C’est un peu comme si je devenais participant de sa puissance à Lui. Il m’a ensuite donné le pouvoir de transformer l’eau du Nil en sang. Tout cela c’était étonnant, mais j’avais toujours aussi peur. Il m’a fait comprendre que non seulement il m’avait donné de sa puissance pour mon corps, mais que je devais être sa bouche, prononcer ses paroles, mais j’avais toujours peur et il s’est mis en colère: ça je le sentais bien. Il m’a alors parlé de mon frère Aaron, ce frère que je n’avais pas vu depuis des années, en disant qu’il allait arriver, et que désormais ce serait lui qui prendrait la parole devant le peuple et devant Pharaon, qu’il serait en quelque sorte mon porte parole. Lui serait la bouche, et le bâton serait le signe de ma puissance.

Alors je me suis mis en route, j’ai pris mes femmes et mes fils et nous sommes retournés en Egypte. Et la voix qui était en moi continuait à me dire ce que je devais dire, et c’était terrible.. Je devais dire à Pharaon de laisser partir Israël, que Dieu considère comme son fils, et que si Pharaon refusait, alors Dieu tuerait son fils premier-né. Sur le chemin, juste avant de rencontrer Aaron qui venait à ma rencontre (ce qui me prouvait un peu que tout cela n’était pas des hallucinations), nous avons passé une nuit d’enfer. Dans la tente, tout s’est mis à bouger, à tomber. Ma femme a compris d’emblée ce qu’il fallait faire, n’était-elle pas le fille d’un prêtre descendant d’Abraham ? Elle a circoncis notre fils, a mis du sang sur mes pieds, en disant que j'étais pour elle un époux de sang. Je n’ai pas compris, mais mis à part les hurlements de notre fils, la nuit a été calme.


En arrivant dans le pays de Goshèn, le pays où Joseph nous avait installé et où nous étions devenus un peuple, Aaron a raconté ma rencontre. Nous avons réalisé des signes devant eux, et ils ont cru en nous et en la parole du Seigneur qui disait avoir entendu et vu la misère de son peuple. 

Mais au plus profond de moi je ne suis pas tranquille. Je sais que Pharaon ne va pas vouloir lâcher une provende humaine aussi importante et aussi rentable; et je sais aussi que le peuple qui vit ici depuis 400 ans, qui a ses habitudes, ses repères, ne pas va quitter cette terre facilement. J’ai bien l’impression que je vais être comme laminé par tout ce qui va se passer. Mais le Seigneur m’a choisi, et maintenant, malgré tout, j’ai confiance en Lui; je ferai ce qu’il commandera, j’essayerai de ne pas douter.