lundi, avril 21, 2008

Une réflexion sur l'abus. Les anges de Lot (Gn19) et la concubine du lévite(Jg19)

Une réflexion sur "l'abus". 

La notion d'abus est finalement une notion assez récente dans notre vocabulaire. On parle d'abus sexuel, mais aussi d'abus psychologique.Il existe maintenant toute une littérature autour de ce terme. 

Une de caractéristiques ce cet acte, c'est qu'il vise à la destruction de l'humanité de l'abuseur (mais qui n'en n'est pas conscient)  que de celui qui est abusé. En tant que tel ce terme n'existe pas dans la Bible, mais à relire la fin du livre des Juges et en particulier ce qui arrive à la concubine du lévite, je me suis demandée si employer le terme d'abus ne permettrait pas de réactualiser ce texte. 

La sexualité c'est une chose, les déviations sexuelles aussi, mais l'abus c'est la mort psychique et parfois physiqye de cet autre qui pourtant est mon semblable. Cela pourrait permettre de comprendre les réactions violentes du Dieu créateur, quand il constate à quel point la créature qu'il a mise dans ce monde est mauvaise et méchante. Faut-il la laisser vivre? Le déluge est une réponse mythique à cette question... 

La première fois que j'ai lu ce que la Bible de Jérusalem appelle "appendices" (épisodes qui suivent la mort de Samson le dernier Juge de ce livre)j'ai été très choquée par l'histoire de la concubine du lévite et surtout par son démembrement en 12 morceaux qui sont envoyés aux 12 tribus d'Israël. 

Quant à la tribu de Benjamin et les rapts des jeunes vierges qui participent à un service sacré, cela m'avait fait frémir. Pas belle du tout l'histoire de cette tribu! Mais il est intéressant que de telles histoires n'aient pas disparu, car même si elles ne donnent pas une haute image du peuple choisi elle racontent que l'histoire d'une nation c'est aussi cela. 

Cette tribu qui donnera pourtant son premier roi à Israël, est tout sauf honorable. Ce n'est peut-être pas étonnant que ce premier roi n'ait finalement pas fait l'affaire et ait été remplacé par David de la tribu de Juda, tribu qui justement s'est affrontée avec elle de Benjamin.

Le terme même de "concubine" m'a toujours dérangée, pourquoi ne parle-t-on pas de femme? Qui est cette personne qui d'ailleurs décide de fausser compagnie à son "propriétaire" pour retourner dans la maison de son père à Beethéem? Comment l'a-t-il traitée pour qu'elle prenne la fuite un peu comme l'esclave de Sara? Pourquoi son père la rend-il? Je dois dire que cette pauvre femme fait un peu figure de "patate chaude" qu'il faut se refiler et ne pas garder!

Qui est-il ce lévite qui vit vers le fond de la montagne d'Ephraïm et qui se décrit comme un homme fréquentant la maison de Yahvé Jg19,18, qui possède des biens et qui pour échapper à la mort livre sa concubine aux vauriens qui veulent "le connaître et abuser de lui"? Cette négation de la place de la femme fait frémir. Ceci a d'ailleurs été souligné par Corinne Lanoir(1) dans un livre consacré aux femmes et aux filles dans le livre des juges. Elle constate qu' entre la position de Débora femme "juge" et celle de la fille de Jephté ou de la concubine, sans parler du rapt des vierges, il y a une dévalorisation extrême. Elle explique cela parle fait que c'est durant cette période la fille même mariée ne reste plus la fille demeurant dans la maison de son père, mais qu'elle devra vivre définitivement chez son mari.

Que le lévite pour échapper à la mort livre sa femme m'avait paru révoltant. Qu'il la coupe en morceaux après sa mort (consécutive au viol collectif) de manière à provoquer une vengeance (extermination de toute une tribu) m'avait juste poussée à me dire que cette finale du livre des juges était pour le moins incompréhensible. Ce qui m'avait paru certain c'est qu' Israël en tant qu'entité ethniquene peut se permettre d'éliminer un de ses membres, même s'il est criminel.(2)

En retravaillant pour un groupe la fin du livre des juges, j'ai été étonnée en relisant cet épisode de voir combien cette histoire est proche de celle qui est rapportée dans la Genèse au moment de la destruction de Sodome et Gomorrhe.

On trouve dans les deux histoires deux groupes de "passants" (faut il dire de nomades), dans un cas les anges dans l'autre le lévite, sa concubine et son serviteur. Ces deux groupes ont goûté une hospitalité telle qu'elle doit être pratiquée: eau pour se laver les pieds, bonne alimentation, repos, voire même festin dans le cas du lévite) . L'un comme l'autre ont une mission à accomplir. 

Ils quittent leurs hôtes et se retrouvent à la nuit dans une ville peu accueillante, ce qui est déjà un mauvais point pour la ville en question.

Ils rencontrent alors un étranger (Lot à Sodome, le vieillard à Gibéa de Benjamin, ville de Saül) qui insiste pour que les passants, ne restent pas la nuit dehors sur la place (on pourrait dire à la rue). Certes ils sont dans les murs de la ville, mais ils ne sont pas en sécurité: n'importe qui pourrait les dévaliser: les étrangers n'étant pas les bienvenus.

Dans les deux histoires, durant la nuit, les habitants de la ville viennent pour demander que les hommes qui ont été accueillis leur soient livrés pour subir des violences sexuelles. 

"Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit? Amène-les -nous dehors pour que nous en abusions"Gn19,5 et "J'ai deux filles qui sont vierges, je vais vous les amener: faites-leur ce qui vous semble bon, mais pour ces hommes ne leur faites rien puisqu'ils sont entrés sous l'ombre de mon toit"

"Fais sortir l'homme qui est venu chez toi, que nous le connaissions" Jg19,22, et "Voici ma fille qui est vierge, abusez d'elle, faites ce que bon vous semble, mais ne commettez pas à l'égard de cet homme une pareille infamie"

Les hôtes ont proposé de donner leurs propres filles  pour respecter les lois de l'hospitalité ce qui est refusé par ces voyous qui veulent autre chose. 

Les visiteurs de Lot, compte tenu de leur pouvoir ne permettent pas aux violeurs d'entrer dans la maison et de faire du mal à Lot et à sa famille. Le vieillard lui n'a pas ces pouvoirs et un homme (lui ou le lévite) met la femme "dehors" pour y subir des violences sexuelles, jusqu'à ce que mort s'en suive.

Les anges mettront la contrée à feu et à sang en la détruisant. Le lévite fera la même chose en déclenchant une guerre d'extermination contre la tribu de Benjamin. Cette guerre répondant d'une certaine manière à la destruction par le feu. 

Dans les deux histoires il y a une perversion sexuelle, qui va bien au delà de l'homosexualité. Rester au niveau de l'homosexualité  serait  très réducteur. L'attirance sexuelle consentie est une chose. Le viol ou l'utilisation d'un autre pour son plaisir est d'un tout autre registre. 

Or c'est bien ce qui se joue dans ces deux histoires. L'abus c'est chosifier l'autre, c'est en faire son objet sans jamais se demander ce qu'il peut ressentir et vivre. C'est le nier en tant qu'être humain et le réduire à être un objet de plaisir et tant pis si comme la concubine du lévite il doit en perdre la vie. un autre fera ensuite l'affaire.

Et là, on peut comprendre que Yahvé dans son ciel soit sensible aux cris des victimes et qu'il puisse opter pour la destruction d'une humanité aussi corrompue. Il semble d'ailleurs que ce soit cette perversion, cette violence faite à l'autre, si contraire à l'amour qui avait provoqué le déluge. Gn 6,11-12:"La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence. Dieu vit la terre, elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre". Un peu plus loin:"car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre". 

Les similitudes entre ces deux histoires, même si elles se placent à des époques différentes (époque un peu mythique pour la Genèse, époque de la conquête de Canaan juste avant la mise en place de la royauté -il n'y avait pas de roi en Israël et chacun faisait ce que bon lui semble Jg21,25) sont troublantes et elles poussent à une réflexion sur le péché. Utiliser l'autre comme un objet (de jouissance)  ne peut rester impuni.  

Faire ce que bon vous semble (dernière phrase du livre des juges) conduit à la destruction. Le rôle du roi (rôle théologique) sera de donner des règles et de les faire appliquer de manière à ce que le peuple choisi, élu devienne un peuple saint, mais cela sera une autre histoire.

Les réponses du premier testament se disent en terme de destruction et d'élimination. Les réponses du second testament sont autres, puisqu'il n'y a pas de réponse à la violence par la violence. Ne peut-on pas dire que des hommes ont fait violence à celui qui était l'envoyé -Ange de Yahvé= Yahvé-), mais que l'acceptation par amour de la mort a permis à la vie d'advenir.

(1) Corinne Lanoir: femmes fatales, filles rebelles: figures féminines dans le livre des juges. Labor et Fidès, 2005

(2) Bien souvent les abus dans les familles sont des secrets dont il ne faut pas parler pour ne pas faire exploser la cellule familiale. Les règles qui régissent en principe la société ,ne fonctionnent pas de la même manière dans une famille qui a ses propres règles.

   





samedi, avril 12, 2008

Un parallélisme: la Samaritaine et le Discours sur le Pain de Vie



Dans le discours dans la synagogue de Capharnaüm (Jn 6,22 et suivants) il est souvent question de "donner" et de "vie éternelle".

Dans le début du texte, Jésus reproche implicitement à ceux qui se sont mis à sa recherche de le faire pour "recevoir" du pain, et de ne voir en lui qu'un faiseur de miracles qui devrait leur permettre de passer leur vie sans travailler. 

Ce qu'il donne ou donnera est donc  différent. Ce pain permettra de vivre de la vie de Dieu, on pourrait dire de la Vie du Père de Jésus, mais il est bien évident que les juifs qui l'écoutent ne peuvent pas comprendre ces paroles  (à moins d'avoir l'Esprit saint en eux, mais celui-ci n'a pas encore été donné)  

Il y a beaucoup de reproches dans ce discours. Et ce qui se développe au cours de ce discours m'a toujours semblé prendre les juifs pratiquants complètement à rebrousse-poil. Parler de consommer son sang, alors que l'interdit concernant le sang est un des premiers donné dans la bible (loi noachique) montre que Jésus propose autre chose, mais comment le comprendre si on n'a pas en lui une confiance totale et si on ne voit pas en ce faiseur de miracles le Messie?  

La phrase: "donne nous toujours de ce pain là" a fait écho avec la phrase de la Samaritaine: "Seigneur donne moi de cette eau afin que je n'ai plus soif et ne vienne plus ici pour puiser". 

Il m'a semblé que la phrase de Jn 6, 34 est incomplète. Implicitement il y aurait: "donne nous de ce pain pour que nous n'ayons plus faim (rassasié) et que nous n'ayons plus besoin de travailler (ce qui serait presque retrouver le temps de l'Eden)". 

Mais dans la Samaritaine, le discours explicatif de Jésus est relativement facile( Jn 4,14-15: ("Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau; mais qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissante en vie éternelle". L'eau ici est un don, mais l'eau n'est pas LUI. 

Dans le discours dans la synagogue, la demande est précédée par Jn6,33 "Car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde". Quant au discours explicatif, je ne reviendrai pas dessus, car je dois reconnaître qu'il est bien difficile à saisir.  

Ce qui est étonnant c'est que les phrases prononcées par Jésus avec la samaritaine provoquent la foi d'une personne qui se communique ensuite à tout un village, voire toute une partie de contrée, alors que dans la Galilée, le pays de Jésus, on assiste au phénomène inverse. Il y a la foule qui l'a suivi et qui a mangé, ceux qui lui courent après (moins nombreux), ceux de la synagogue (encore moins) et des départs successifs qui font que seuls les disciples resteront présents (Jn6,67: Jésus dit aux douze, voulez vous partir vous aussi?"

Spontanément je dirais: on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Mais peut-être que ces manières de faire, différentes en fonction des auditoires, peuvent  nous permettre de réfléchir sur l'annonce de Celui qui nous permet d'entrer dès aujourd'hui dans la Vie. 


mercredi, avril 02, 2008

"Une expérience de Résurrection": Actes 5,17

La lecture continue en ce moment des Actes lors des messes de semaines permet de découvrir parfois d'autres choses. 

En écoutant la lecture du mardi de la 2ème semaine après Pâques, il m'a semblé que ce que les apôtres ont vécu(sortie de la prison au petit matin, sans que personne ne s'en rende compte et sans que les portes ne soient ouvertes) est très parallèle à ce qui est raconté de la résurrection dans les évangiles (Matthieu).

"Ils les firent arrêter et jeter publiquement en prison"."Ils le firent arrêter, de nuit, et condamner publiquement à mort".

"Mais, pendant la nuit, l'ange du Seigneur ouvrit les portes de la cellule"." 
La pierre du tombeau a été roulée, et Lui nous ne l'avons pas trouvé.

" et les fit sortir en disant :« Partez d'ici, tenez-vous dans le Temple". "Détruisez ce temple et moi je le rebâtirai en 3 jours".Le Temple est lieu pour les juifs de la présence de Dieu.

" Et là, annoncez au peuple toutes les paroles de vie."

En d'autres termes, comme Jésus, ils sont arrêtés, mis d'une certaine manière à l'ombre, et l'Ange du Seigneur leur permet d'être vivants et de transmettre la vie.

La phrase:« Nous avons trouvé la prison parfaitement verrouillée, et les gardiens en faction devant les portes ; mais, quand nous avons ouvert, nous n'avons trouvé personne à l'intérieur. » est bien proche de ce qui a été rapportés aux grands-prêtres lors de la résurrection: des gardes qui ont veillé toute la nuit,un tombeau (prison) vide... 

En principe dans le premier testament quand un épisode est doublé, c'est qu'il peut avoir une signification importante. 

Si les grands-prêtres l'avaient voulu, ils auraient pu devant ce fait (des hommes qui sont libres et vivants) ouvrir leurs yeux et leur coeur et reconnaître l'oeuvre de Dieu, mais le désiraient -ils?  

samedi, mars 29, 2008

A propos de la relation entre David et Saül.

Notes de lecture. 1Sam 16-20

Nous travaillons en groupe le premier livre de Samuel et nous avons abordé le combat entre David et Goliath, et aussi la difficile relation entre le roi en titre et celui qui viendra le remplacer.

En fait, nous lecteurs, nous savons que Samuel a donné l'onction à David, mais Saül lui ne le sait pas (Samuel dans l'histoire qui nous est racontée raconte un bobard pour partir à Bethléem et ne ne pas se faire tuer par Saül...). Puisque Saül ne sait pas qui va le remplacer, il s'accroche comme tout roi à ses privilèges et toute personne susceptible d'avoir plus de succès que lui devient potentiellement dangereuse et doit être éliminée. 

L'histoire de David et de Goliath est très proche de nos contes de Grimm. il y a un géant (ou un dragon) qui terrorise toute une contrée.La description de Goliath, avec la taille énorme, sa cuirasse en écaille, sa lance, est tout a fait digne des descriptions des dragons de nos contes. Le roi au dire du peuple, promet à celui qui délivrera la contrée de ce fléau sa fille, la moitié de son royaume, et l'anoblissement pour la famille de ce dernier. C'est bien ce qui est promis dans ce texte. 

Comme dans les contes, le héros abat le monstre par une ruse et lui coupe la tête (parfois la langue), ce qui prouve qu'il est valeureux et qu'il a bien agi seul.  

Normalement l'histoire pourrait s'arrêter là, mais le roi qui se rend compte que ce "minable" est dangereux et va lui ravir sa place, l'oblige à une autre épreuve, ici les 100 prépuces des philistins. Normalement le héros ne devrait pas en sortir vivant, mais avec l'aide de Dieu, il accomplit sa tâche. 

Le roi ensuite se repent d'avoir donné sa fille, et veut mettre son gendre à mort. C'est alors la femme qui sauve son mari de la mort. Lui est alors condamné à l'exil, exil qui va finir de lui donner sa stature définitive de héros.

La folie meurtrière de Saül se comprend beaucoup mieux si on admet qu'il ne sait pas que David est l'Elu et que tout personne susceptible de le supplanter doit être éliminé. L'esprit mauvais n'est ce pas cela?

mardi, mars 25, 2008

Gn2,17 Oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras, tu mourras

"Leurs yeux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus" Gn 3,7

"Leurs yeux s'ouvrirent et ils Le reconnurent... mais Il avait disparu de devant eux" Lc21,31


Une fois de plus je reviens au début de la Genèse. J'aime la traduction d'André Chouraqui, celle que j'ai retenue ici. C'est la question du sens à donner à "tu mourras" qui a donné du grain à moudre à ma réflexion. Et celle ci a dérivé sur cette ouverture des yeux, que je valorisais jusqu'à aujourd'hui.Et peut-être que mes propres yeux se sont ouverts à une autre approche. C'est cette approche qui fait l'objet de ce billet. 


On a l'habitude de dire que l'hébreu est une langue "concrète", presque terre à terre. Peut-être s'agit il de l'opposer à la langue grecque qui elle serait plus abstraite, plus conceptuelle. La langue parlée par un peuple le façonne, le structure. J'en veux pour exemple les indiens hopi qui ont un seul mot pour les couleurs bleue et verte, et qui de fait ne les distinguent pas alors que les longueurs d'onde sont pourtant différentes. La question que je me pose aujourd'hui est de savoir si ces mots "mort et vie" que l'on trouve dans Genèse 2 doivent être pris au sens littéral concret, ou si derrière l'avertissement à ne pas pas consommer, il y a une autre réalité, la mort étant autre chose que la mort physiologique et la vie éternelle plus que l'immortalité.


La phrase est au futur et de ce fait n'était peut-être pas suffisamment terrifiante pour fonctionner comme un interdit à ne pas transgresser. D'ailleurs Adam n'est pas mort mais il est devenu autre. De quelle mort s'agit-il? Mort physiologique ou mort spirituelle? De même quand on parle de la vie, de quelle vie parle-t-on? Celle qui ferait que l'homme ne connaîtrait pas de fin ou celle qui est présence et manifestation du divin en lui? 


J'ai souvent entendu dire que les rabbins pensent que de toutes les manières le fruit de la connaissance du bien et du mal aurait été donné à l'homme, mais à un moment où il aurait pu avoir cette connaissance sans être détruit par elle. 


Et c'est là que se porte aujourd'hui ma réflexion. 


Quand un enfant est séparé trop tôt de sa mère, il peut en mourir. Cela a été montré par les travaux de Spitz sur l'hospitalisme aux Etats Unis. Une séparation ne se fait pas n'importe quand, n'importe comment. Elle peut être dramatique pour le mental comme pour le somatique. Il est nécessaire d'avoir une certaine autonomie tant physique que psychique pour que le manque consécutif à la séparation ne crée pas une effraction traumatique. Et mon hypothèse d'aujourd'hui, c'est que dans ce récit fondateur, l'humain n'était pas prêt à ce que la connaissance se déverse en lui d'un seul coup. Le rôle des interdits est aussi un rôle de protection.


Dans le jardin il y a de fait l'un à côté de l'autre, au milieu, l'arbre de la vie et l'arbre de la connaissance. Vie et connaissance qui semblent être comme les attributs du Divin. Dieu connaît et Dieu est immortel. Que ne ferions-nous pas pour être comme Lui...


Connaître c'est savoir mais surtout savoir "discerner" ce qui est bon ou mal. Quand un enfant est petit, il doit faire confiance  à ses parents, et en fonction de ce qui lui a été transmis et de sa ou de ses propres expériences, il apprend aussi à raisonner et à choisir. Le choix est toujours quelque chose de difficile. 


Quand Dieu "interdit" ce fruit, c'est comme s'il disait à l'humain: "fais moi confiance (pour le moment), tu ne sais pas encore, tu es trop petit, et si tes yeux s'ouvrent trop tôt sur la réalité (qui n'est pas seulement celle du jardin) alors la peur entrera en toi et tu auras quitté l'innocence, tu te feras du mal, tu auras mal et le malheur sera présent et tu ne pourras pas y échapper".


Quand la connaissance tombe trop tôt sur un être qui n'a pas les capacités de faire face à ce qu'il perçoit, cela peut avoir des conséquences dramatiques. Une des hypothèses concernant l'autisme infantile (Frances Tustin), serait que si le tout-petit perçoit trop tôt qu'il est séparé de sa mère, celle ci ne peut alors lui donner l'illusion d'être en symbiose avec elle. Lui, l'enfant, perçoit son incapacité à faire des choses par lui-même (à cause de son immaturité physiologique) et  cela le plonge dans un état de désespoir qui le pousse à se refermer sur lui même pour lutter contre le vertige qui l'assaille (le repli) et le pousse à ,essayer de trouver des moyens (inadaptés) pour lutter contre cette peur (les rituels).


Quand la perception de la réalité est trop brutale et surtout quand on n'a pas les moyens pour l'élaborer en mots, alors il y a effraction, traumatisme.Et c'est peut-être cela qui nous est raconté dans ce mythe. 


La perte de la confiance va de pair avec la peur. Quelque chose meurt dans la relation, on se trouve seul et la peur et l'angoisse arrivent. La perte de cette relation qui donnait des assises fait le lit de la convoitise. En effet si on imagine, puisque désormais le doute est permanent, que l'autre a quelque chose que l'on n'a pas soi-même, alors on va essayer de le lui prendre pour avoir l'impression d'exister. 


Quand le couple humain a "consommé" la fruit, il est dit que leurs yeux s'ouvrent et qu'ils voient quelque chose qu'ils ne savaient pas d'eux, à savoir qu'ils étaient nus. J'ai déjà parlé ailleurs de cette nudité qui pour moi renvoie bien plus à la perception brutale de la faiblesse qu'à la différence des sexes. Cette perception ne peut être que traumatique. Elaborer un traumatisme peut prendre parfois toute une vie. Tout traumatisme provoque une certaine distorsion de la réalité et une peur qui ne permet plus la relation saine à l'Autre.


Mais surtout cette peur ouvre la porte au mal, au malheur. Et c'est bien ce qui est signifié dans la suite du texte: la fatigue du travail de la terre, la difficulté des naissances, la perte d'un lieu et d'une relation privilégiée, et la convoitise.


L'ouverture des yeux avec la perception de la fragilité, traduit d'une certaine manière l'effet traumatique d'une connaissance que l'humain n'était pas capable de porter. 


Mais le texte ne nous dit pas que l'être humain mythique était immortel. Il est plus glorieux pour nous d'imaginer que notre décrépitude physiologique, notre usure est liée à la punition d'une éventelle faute, plutôt que de reconnaître que par sa structure, l'homme est appelé à mourir. 


Dans la vision mythique, la mort est liée à la désobéissance ou comme dans la mythologie au fait de dérober quelque chose (le feu) qui n'est pas forcément bon pour l'homme. Le pas bon c'est le versant négatif, la destruction, la fermeture, et la mort spirituelle, celle qui nous rend aveugles; c'est bien cela: ne plus entrer en relation, utiliser l'autre pour soi. 


La désobéissance d'Adam a fait entrer la mort dans le monde dit  Paul et la mort est la conséquence du péché. Autrement dit, si l'humain ne fait pas confiance à celui qui sait, quel sera son destin?


Je veux dire que le "tu mourras certainement" est une phrase qui renvoie non à la mort physiologique, mais à une autre mort, qui est le repli sur soi, la peur des autres et de soi; bref la rupture de la relation. Cette mort, cette incapacité à tenir compte de l'autre, cette propension à la rivalité, à la jalousie, ne laisse pas vivre en nous ce qui est de l'ordre de la vie. Elle maintient ce qu'il y a d'animalité en nous, elle nous déshumanise.


Jésus est celui qui sauve, ce qui pour moi est synonyme de "rend vivant". 


Et pour conclure ce petit billet, je dirai que la vie éternelle ce n'est pas avoir un corps immortel, c'est dès aujourd'hui de vivre avec nos limites dans la relation amoureuse avec nos frères et avec celui que nous reconnaissons comme notre Seigneur et notre Dieu (évangile du 1°dimanche après Pâques).


C'est connaître cette autre ouverture des yeux qui est celle des disciples d'Emmaüs et de pouvoir comme eux ressentir nos coeurs brûlants d'amour et nous mettre en route. 

jeudi, mars 13, 2008

"Vois je t'ai gravée sur la paume de mes mains"Is49,16



Comme souvent, il m'arrive d'avoir "une idée" très claire au petit matin de ce que j'ai envie ou besoin d'écrire sur ce blog, et au fur et à mesure que le temps s'écoule, l'idée se perd, se dissout et je n'arrive plus à trouver une écriture claire et satisfaisante. C'est un peu ce qui s'est passé avec ce billet: comment passer d'une relation "collective" avec le Dieu d'Israël à une relation individualisée, individuelle avec le Dieu de Jésus, sans pour autant négliger la relation collective.

Cette phrase d'Isaïe qui sert de thème, est très souvent citée dans les assemblées charismatiques, et elle va souvent avec la phrase: "tu es mon fils -ma fille- bien-aimé". Elle est prise à un niveau individuel pour dire combien moi aujourd'hui je suis aimée. Mais quand elle a été écrite par le prophète Isaïe, elle s'adressait à une nation qui vivait le déchirement de l'exil et qui pouvait bien croire qu'elle avait été oubliée par son Dieu. 

Je sais très bien que j'ai une conception beaucoup trop individuelle de ma relation trinitaire. Je suis tellement formatée à entendre la parole de l'évangile comme une parole personnelle que je ne l'entends plus assez comme une parole collective. Finalement le "peuple de Dieu", ça ne me dit pas grand chose. Je n'en tiens pas assez compte, sauf maintenant pendant les eucharisties où il m'est possible de percevoir au travers des personnes présentes que je ne connais pas, l'image d'une véritable assemblée mue par la foi en ce Jésus mort et ressuscité. 
  
L'objet de ce billet est de réfléchir sur le passage du collectif à l'individuel et donc d'une certaine manière de l'apport du message évangélique, car le salut devient individuel. Passage du "nous au je", et du "je au nous"(sans jeu de mots: genou).

Je dois dire que j'ai toujours trouvé curieux ce Dieu qui a besoin de graver sur ses paumes l'image de la ville de Jérusalem pour ne pas l'oublier, comme un élève qui a une anti-sèche sur la paume de sa main ou comme quelqu'un qui note un numéro de téléphone pour pouvoir le retrouver un peu plus tard. 

Je sais bien que dans la loi mosaïque il est demandé aux hommes de porter sur eux des signes qui permettent de ne pas oublier leur Dieu, mais ce Dieu a-t-il lui besoin de signes concrets pour ne pas oublier le peuple qu'il s'est choisi? 

Cela me fait penser un peu au signe de l'Arc-en Ciel donné en Gn10,14 "Lorsque j'assemblerai des nuées sur la terre et que l'arc apparaîtra dans la nuée, je me souviendrai de l'alliance qu'il y a entre vous et moi... et les eaux ne viendront plus en déluge pour détruire toute chair". 

Je sais très bien que c'est une lecture extrêmement littérale, mais d'une part j'aime bien cette approche qui n'exclue pas  l'approche symbolique et d'autre part elle humanise parfois ce Dieu du premier testament qui est souvent un Dieu bien destructeur.

J'en viens d'ailleurs à me poser une autre question sur l'interprétation donnée par les prophètes à certains événements. Prenons le cas de David qui a envoyé le malheureux mari de Bethsabée se faire tuer, pour pouvoir prendre sa femme et en fait il n'a fait que répéter ce que Saul a tenté de faire avec lui. Le fruit de leur union meurt. La mort de cet enfant (et pourtant la mortalité infantile devait être considérable) est comprise comme étant le signe d'une faute, car toute atteinte de la descendance montre que Dieu se détourne. Cet événement banal en soi, devient le signe que David a péché et le rôle de Nathan qui est ici la "conscience de David" est peut-être postérieure à l'événement et non pas antérieure. Il y a toujours une manière de raconter les faits quand on veut leur donner une signification.

Quand le roi David est "puni" d'avoir fait le recensement du peuple, c'est tout le peuple qui
trinque si je puis dire. Il y a donc un lien très fort entre le péché de celui qui représente le peuple et le peuple. Ceci étant très important je crois pour la christologie: un homme Jésus assurera la libération spirituelle de tous les humains si ceux-ci le veulent bien.

Quand Esdras se rend compte que les fils d'Israël ont épousé des femmes étrangères, alors que lui, n'est pas coupable, il parle au nom de tout le peuple et se sent solidaire de la faute commise. Beaucoup de prières sont sur ce modèle là : nous avons péché contre toi, nous reconnaissons notre faute, alors ne nous reprends pas dans ta colère,(ne nous détruis pas) parce que c'est ainsi que tu manifestera la Gloire de ton nom.
 
C'est d'ailleurs comme cela que Moïse manoeuvre si je puis dire YHWH: "qu'est ce que les égyptiens penseront de toi, si tu anéantis le peuple que tu as fait sortir d'Egypte?".  

En d'autres termes quand une catastrophe tombe sur le peuple d'Israël cela signifie que le peuple ou quelqu'un dans le peuple s'est détourné de l'alliance et que la foudre de Dieu (la colère) se déchaîne. 

Jésus dira bien que l'accident qui a coûté la mort d'un bon nombre d'hommes lors de la chute d'une tour n'est pas conséquence de leur péché. 

Que ce sens ait eu finalement un effet très positif de spiritualisation (être attentif aux signes extérieurs donnés) c'est certain, mais en ce qui me concerne un Dieu dont il faut apaiser le "courroux" ne me satisfait guère. 

Mais dès le premier testament il y a des progrès (si je puis dire), puisque la faute du fils ne sera plus imputée à son père et celle du père ne retombera plus sur son fils. 

En d'autres termes, au moment de l'exil qui peut s'entendre comme la fin du peuple, et la punition suprême, Ezéchiel fait comprendre qu'il y a en fait deux saluts. Le salut collectif: le peuple reviendra à Jérusalem et sera le peuple "consacré" et un salut individuel, ce qui renvoie à une rétribution après la mort. La difficulté étant de ne pas trouver très juste que le "pratiquant" soit malmené par la vie alors que l'impie, le méchant prospère dès ici bas.  

Cette conception collective je dois parfois faire un effort pour me convaincre qu'elle est importante, seulement effectivement elle ne correspond pas vraiment à ce Dieu révélé par Jésus et qui me sonde et me connaît et qui devient un dieu "individuel". 

Alors il est important pour moi de ne jamais oublier que pour moi, aujourd'hui, dire que j'essaye de vivre de l'amour et dans l'amour n'a pas de sens s'il ne s'agit que de ma petite personne. C'est une illusion et le seul bénéficiaire étant mon mon "petit ego".Si je veux que cet ego qui ne disparaîtra jamais, devienne moins puissant, il me faut accepter que j'ai besoin des autres et que les autres ont besoin parfois de moi. 

mardi, mars 11, 2008

Une vidéo

Il a neigé toute la journée, les sapins s'ébrouaient sous les rafales pour faire tomber la neige, et ce soir c'est une petite neige fine qui tombe. Retour demain.

mardi, mars 04, 2008

"L'aveugle-né" Jn9,1-40

J'ai écouté avec beaucoup d'attention avant-hier dimanche ce chapitre de l'évangile de Jean (fort bien lu ce qui ne gâte rien) et j'ai été un peu surprise par l'anonymat de cet homme qui est d'une certaine manière réduit à son handicap, à sa pathologie . Dans les synoptiques on connaît des noms: Zachée, Bartimée l'aveugle de Jéricho, Lévi. Pourtant chez Jean cet anonymat est fréquent, je pense à la samaritaine, à l'officier qui demande une guérison, à la femme adultère.

Et ce qui m'a le plus étonnée c'est que ce mendiant qui est assis là ne demande rien, il est le signe pour que soit manifestée la gloire de Dieu. Il est une sorte de vecteur et ce rôle de vecteur il l'assumera parfaitement.Ne va-t-il pas essayer d'ouvrir les yeux de ces aveugles que sont parfois les pharisiens?

Je pensais aussi en arrière plan à la phrase de la Genèse: "Leurs yeux s'ouvrirent et ils virent qu'ils étaient nus", ce qui veut dire qu'il y a peut-être voir et voir...

Il m'a semblé que dans les "signes" retenus par Jean il y a cette constante: une guérison qui se fait en deux temps (va te laver pour l'aveugle, rentre chez toi pour l'officier qui demande une guérison, et même l'eau changée en vin goûtée par le majordome, rentre chez toi et ne pèche plus pour la femme adultère). Le paralytique de la "belle-porte" manifeste sa guérison en se levant, mais aurait-il été guéri s'il ne s'était pas chargé de son grabat comme le lui demande Jésus?  

Et cela m'a beaucoup interpellée: la confiance n'est pas seulement dans le fait de demander en sachant que l'on va être entendu, mais dans cet "entre deux" qui est entre la demande et la réalisation et durant lequel on a quelque chose à faire, on est actif, donc d'une certaine manière pour moi, co-créateur de la guérison. Il peut y avoir des signes que l'on refuse de voir dans cet entre deux, et de ce fait on imagine que l'on n'est pas exaucé alors qu'on n'a pas entendu ce qui était demandé. 

Si j'avais été cet aveugle, si un inconnu m'avait mis quelque chose sur les yeux, si on m'avait dit que ce quelque chose était un mélange de salive et de boue, j'aurais été dégoûtée, je me serais frotté le visage, mais je ne pense pas que je serais allée me laver en transgressant par dessus le marché la loi du jour du sabbat. Je serais restée à ma place et la guérison n'aurait pas eu lieu; j'aurais continuer à mendier et peut-être à pleurer sur moi: j'aurais laissé passer ma chance.

Heureusement que cet homme dont nous ne connaissons même pas le nom, et qui est un peu le prototype de ce que nous sommes -des aveugles dont les yeux ne sont pas ouverts- a été capable de faire confiance.

Sa guérison lui a permis de reconnaître en "l'homme" Jésus  (qui avait disparu à son regard), Celui que les yeux ne peuvent pas voir mais seulement contempler.   



mardi, février 26, 2008

"Du monologue au dialogue" Jn 4, 1-40 (la samaritaine).


J'ai lu récemment le livre de Khaled Hosseini: "mille soleils splendides", qui m'a ouvert des horizons sur la condition de la femme dans les pays de religion musulmane. Mais en repensant à certains textes du premier testament en particulier à ceux qui se passent auprès d'un puits, je me suis dit que au-dela de la signification symbolique de la rencontre auprès de l'eau, il y a aussi la place et le rang de la femme. Aller puiser de l'eau, attendre que les hommes aient fini de faire boire les bêtes (voir les livres de la genèse et de l'exode), passer en dernier et porter de lourdes charges, ce n'est pas si enviable que cela. 

Nous avons toujours considéré la "samaritaine" comme une femme de mauvaise vie: "tu as eu 5 maris et celui avec lequel tu vis n'est pas ton mari", mais que savons de l'histoire de cette femme peut-être mariée puis répudiée et qui a du par la suite pour survivre accepter d'être la seconde ou la troisième dans différents foyers. 

Nous lisons sans sourciller les histoires de Jacob, de Moïse, de David ou de Salomon, mais ils ne sont pas monogames et loin de là et si une esclave ou une servante sert de mère porteuse quand la femme ne peut avoir d'enfant, cela oblige quand même à réfléchir sur la place de la femme dans cette société.
 
Alors m'est venue l'idée de faire parler cette femme, avec des mots d'aujourd'hui: voilà son monologue monologue qui va se transformer en dialogue....



Le soleil tape, il est midi, et si je veux apporter de l'eau pour la maison, c'est maintenant que je dois sortir, car les femmes de Sychar me détestent, elles disent que je suis une prostituée et si elles le pouvaient elles me lapideraient. Alors pas question d'y aller quand le soleil est moins chaud et l'eau il faut bien que je rapporte. Que c'est dur de sortir à cette heure là, que le chemin est long. Que ces pierres qui roulent sous mes pas sont pénibles. 
 
Tiens on dirait qu'il y a quelqu'un d'assis à côté du puits. Je me demande bien qui ça pourrait être. Maintenant que je suis un peu plus près, je vois que c'est un juif, cela se reconnaît à son manteau. 


Peut-être qu'il se repose, mais qu'est il venu faire chez nous? Je n'aime pas rencontrer les juifs, ils nous considèrent toujours comme de la m.... Pourvu qu'il ne me demande rien et qu'il me laisse puiser mon eau et rentrer chez moi. Je ne le regarderai pas et peut-être qu'il me laissera puiser et repartir. 

Pas de chance, il m'adresse la parole et il me demande de l'eau. Pour qui se prend il celui là? D'abord il n'a pas à me parler, lui le juif. Je vais le remettre à sa place. 

Etonnant cet homme, voilà qu'il ne se fâche pas, mais qu'il me dit qu'il serait capable de donner de l'eau vive. C'est vrai qu'en cette saison même si le puits est profond, l'eau ne sent pas très bon, elle est un peu "morte" et un peu trouble. Qu'est ce que je vais bien pouvoir lui dire, moi qui ne voulais pas lui parler. Je vais lui demander qu'il me la donne cette eau, lui qui fait le malin et qui n'a rien pour puiser. 

Alors là il a eu une phrase bizarre que je n'ai pas bien comprise, il a dit: "l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissante en vie éternelle".

Mais je commence à croire qu'il n'est pas ce qu'il semble être. Qui est-il cet homme là? Il me parle, il me regarde, il a l'air un peu fragile et pourtant il est sur de lui. Il est même pas mal du tout...

Sûr que même si je ne comprends pas ce qu'il me raconte, cette eau là, je la veux. Alors même si je ne sais pas comment il va s'y prendre, je vais oser la demander; d'ailleurs je n'ai rien à perdre, plus rien à perdre. 

Et là, il m'a dit d'aller chercher mon mari. Qu'est ce qu'il me demande là, comment va-t-il réagir s'il apprend que j'ai parlé avec un étranger? Là j'ai trop peur, alors je vais lui dire que je n'ai pas de mari. Et là, c'est lui qui m'a fait presque peur, il m'a dit qu'il savait que j'étais avec un homme qui n'était pas mon mari et que j'avais été la femme de 5 autres hommes. 

Qu'est ce que je peux répondre à ça? Ce qui est certain c'est qu'il doit être un prophète, quelqu'un de différent, et je me sens bien avec lui, il ne me fait plus peur. Je vais lui poser une question qui est importante pour moi, même si je n'ai pas droit à la parole. Je vais lui demander qui entre les juifs et les samaritains sont dans le vrai. Je vais lui demander où il faut se rendre pour prier l'Eternel, béni soit-il.
 
Là, il m'a fait comprendre que ce que moi je crois au fond de moi, à savoir que l'Eternel, lui qui s'est révélé sur le Sinaï, on ne peut l'enfermer dans un temple, que ce soit celui de Jérusalem ou sur le Mont Garizim.

Il a dit: les vrais adorateurs c'est en esprit et en vérité qu'ils adoreront. Et là je me suis sentie renaître, car il disait tout haut ce que je sais depuis toujours. 

Alors j'ai osé lui poser une autre question, parce que je commençais à me demander si cet homme là n'était pas le Messie, l'Envoyé de l'Eternel qui serait pour tous les hommes lumière éclairante. 

Au moment où il a répondu par l'affirmative, au lieu de me prosterner devant lui, j'ai laissé ma cruche en plan et je suis allée prévenir mon village. J'avais un peu peur de me faire battre si je rentrais sans ma cruche, mais il fallait que j'annonce la présence de cet homme qui me connaissait presque mieux que moi je me connais. 

J'ai ameuté tout le village et je leur ai dit que cet homme qui est là auprès du puits, il m'a dit tout ce que j'avais fait et tout le village s'est déplacé vers le puits. Il y avait ses disciples. Heureusement qu'ils n'étaient pas là quand moi je suis arrivée, car je suis sûre qu'il ne m'aurait pas parlé comme il l'a fait.

Et le miracle pour moi, c'est que pour une fois, tout le monde m'a crue et que la vie s'est remise à circuler en moi, je ne suis plus une eau dormante, je suis une eau vive. 



 
 
 

samedi, février 16, 2008

" De la miséricorde à la compassion".

J'écoute en cette période de carême l'office des vêpres chantées par les dominicains de Lille. Et je suis frappée par le nombre de fois où l'on associe péché et miséricorde.

Nous avons péché, aie pitié de nous, fais nous miséricorde (laisse ton coeur s'émouvoir, ne nous condamne pas). Et cela induit une posture de l'être humain que me dérange, qui renvoie pour moi à la peur et non à la certitude de l'amour.

Il y a quelques jours un prêtre qui commentait la parabole du maître qui remet la dette de deux millions de pièces d'argent (Matt 18,23-35) dette qu'une vie entière en prison ne pouvait rembourser, disait que le maître avait eu pitié de son serviteur et qu'il n'avait pas voulu que lui et sa famille soient enfermés. Mais après l'incident où ce même serviteur est incapable de faire un geste envers son débiteur, il est alors jeté en prison, jusqu'à ce qu'il ait tout remboursé. J'ai beaucoup aimé cette manière de parler de ce qu'on appelle la rémission. 

Par ailleurs je suis actuellement en rémission de "mon" cancer, mais je ne me considère pas comme guérie et même si je peux dire qu'il est derrière moi, je ne me considère pas comme "guérie".

La dette est remise, mais il y a un mais, encore faut-il que cela entraîne un changement en nous et nous permette de ne pas attendre de remboursement de la part de ceux que nous estimons être nos débiteurs. Je peux imaginer que ce maître là a été saisi aux tripes par l'immensité de la dette de son serviteur, (miséricorde) mais la sanction reste toujours possible.


Théoriquement la rémission des péchés, c'est la levée de la dette, de la sanction qui pesait sur nous et nous savons bien que parfois la main de Dieu peut sembler lourde (le déluge, la destruction de Sodome et Gomhore, la destruction du temple de Jérusalem, l'exil du peuple). 

Quand on parle de rémission des péchés, au sens strict on parle bien de pardon, mais avec la théorie de la substitution ce serait Jésus qui aurait payé à notre place, lui qui n'avait pas commis de péché. Si on parle de jugement c'est bien que du moins dans notre conscience, les choses ne sont pas si simples.

Si remettre les péchés, c'est d'une certaine manière ne pas les oublier, alors effectivement le Dieu qui est présenté ainsi est un Dieu qui fait peur et qu'il faut implorer encore et encore. Cette conception entretient la peur, et la peur n'est pas la "crainte de Dieu" qui pour moi est sous-tendue par l'amour, par la reconnaissance de la distance qui existe entre l'humain et son Dieu.

Nous les hommes, nous ne sommes pas capables de pardonner au sens de oublier, car nous avons une mémoire qui ne nous le permet pas. Nous pouvons parfois vivre à nouveau en bonne intelligence avec quelqu'un qui nous a fait du mal et même désirer de bonnes choses pour lui. Cependant dans notre conception, seul Dieu a la capacité de pardonner: c'est la dernière demande de Jésus: "Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font" est une des demandes de la prière transmise aux disciples. 

Quand nous croyons que Dieu pardonne, que croyons nous? Est ce l'oubli de la faute? Est ce l'abolition, la suppression de la sanction? Est-ce échapper à l'enfer? Ce Dieu là est un Dieu qui fait miséricorde à un être humain qui court à sa perte. Mais si Dieu, contrairement à la plus part des humains ne retire pas son amour et ne se retire pas non plus dans un lieu où nous ne pourrions plus l'atteindre, alors là oui, je rencontre un Dieu de compassion, un Dieu rempli d'amour. 

La justice de Dieu n'est pas la justice des hommes et quand on lit le premier testament on voit bien comment les choses évoluent. Le passage d'un Dieu de tendresse et de pitié, mais qui retient les fautes des pères sur les fils jusqu'à la quatrième génération, à celle d'un Dieu que désire que le pécheur se convertisse et vive, est progressif, très progressif. Et c'est bien le deuxième testament qui montre que Jésus ne fait pas miséricorde dans le sens précédent, mais qu'il est rempli de compassion pour cette foule qui erre comme un troupeau sans berger.

J'aime à me représenter non pas un dieu de miséricorde, mais un dieu de compassion, un dieu qui désire aider l'être limité et imparfait que je suis à sortir de mes comportements instinctifs qui me conduisent à une sorte de déshumanisation.

Si le chrétien est celui qui peut dire comme Paul "ce n'est plus moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi" si d'une certaine manière chacune de ses cellules, de ses molécules est comme transfigurée par cette espèce de fusion qui se fait un jour sans que rien ne l'ait laissée prévoir, alors la relation avec Dieu Père n'est plus une relation sous tendue par la peur, mais par l'amour. Et quand on a fait l'expérience de cette présence de chaque instant, la relation bascule totalement et le Dieu de miséricorde devient Dieu de la Vie. 

Dans "Prions en Eglise", j'ai trouvé une phrase de Maurice Zundel sur la "souffrance" de Dieu. Or avant de retranscrire cette phrase, je dois dire que lorsque j'entends quelqu'un dire que mon péché fait "bobo" à Dieu, le rend triste, je saute au plafond. Le Dieu en lequel je crois n'est pas réductible à un petit être humain, Il est le tout autre, il n'est pas diminué ou abîmé par mes manques ou mes impuretés. Jésus purifie le lépreux, il n'est pas atteint par la maladie... 

Comme je l'ai déjà écrit ailleurs, j'imagine que lors du moment où Jésus a "répandu" son Esprit sur le monde en mourant, il y a eu une grande joie dans le ciel parce que le plan prévu a été réussi et que Dieu est devenu non pas Le Père mais Un Père qui laisse son fils tracer son propre chemin.
 
Revenons à la phrase de M.Zundel: "Mais Dieu ne souffre pas d'une souffrance qui peut l'affecter en le détruisant, non! Dieu souffre de cet amour d'identification qui est le pur amour sans réserve, l'amour sans retour, l'amour pur don, et qui est l'éternel berceau de notre vie."

Je ne prétends pas comprendre la pensée de Zundel, mais ce que je lis est quelque chose qui pour moi s'intitule la compassion bien différente de la miséricorde. La compassion c'est pouvoir s'identifier à qui souffre, sans jamais être lui, mais avoir son coeur qui se déchire et qui s'ouvre. Cela ne détruit pas, cela ouvre à un autre regard, à un amour plus grand, plus véridique. 


Mes limites, mes incapacités je le découvre sans cesse. Il est bien vrai que parfois en voulant faire bien ou du bien on fait mal ou du mal. Mais je suis là pour apprendre petit à petit, à faire de la place à celui qui vit en moi et qui Lui sait comment s'y prendre. Je n'ai pas peur (peut-être à tort) de ce qui se passera dans l 'Au-delà après ma mort, mais mon désir (et non besoin) est d'être en relation avec un Dieu qui a compassion de moi, de ma faiblesse de mon manque d'amour, alors oui, ce Dieu là, ce Dieu indulgent, je désire le rencontrer à chaque seconde du temps que j'ai à passer sur cette petite planète qui est la mienne.
   
Ce Dieu là peut me permettre petit à petit à moi aussi de regarder ceux que j'aime et ceux que j'aime moins, ceux que je connais et ceux que je ne connais pas avec compassion, ce qui est pour moi une manière d'aimer dans laquelle je peux advenir.