mardi, avril 25, 2006

Au bord du lac

Catherine Lestang

21 Avril 2006

A propos des pêches miraculeuses

Jn 21 et Lc 5.

Bien souvent dans l’évangile de Jean, on a l’impression de retrouver des épisodes appartenant aux évangiles synoptiques, mais traités très différemment. Il est quand même surprenant de trouver en finale (le texte de la pêche miraculeuse des 153 poissons entendu aujourd’hui à la messe) un récit qui se trouve presque en introduction chez les autres évangélistes. Et pourtant il s’agit d’épisodes centrés sur Pierre et sur le rôle particulier qu’il lui est demandé d’assumer, mais les visions sont très différentes si ne n’est que ces signes permettent à Pierre de reconnaître en Jésus le Messie.

En entendant ce midi les versets 1-15 du chapitre 21 qui termine l’évangile de Jean, j’ai eu une distraction, mais peut-on appeler cela une distraction ? Je me suis demandée comment Jésus, qui depuis sa résurrection semble se jouer de l’espace, s’y prend pour « faire apparaître » un repas (petit déjeuner) à ces hommes qui viennent de passer une nuit dans le froid. Car si on essaye de se représenter la scène (cène) cela fait un peu magique, miraculeux.

En fait, j’ai été comme sidérée par ce que j’entendais. La scène est banale, mais si je visualise Jésus qui fait cuire du poisson, et griller du pain, je me suis amenée à me demander comment il s’y est pris. Pas d’allumettes à l’époque, pas de magasins ouverts 24h sur 24! Et pourtant, Il y a un feu de braises, du poisson et du pain qui grillent. Et ce repas un peu surgi de nulle part, est aussi à l’image de Jésus ressuscité, que l’on ne retient pas, qui n’est plus limité dans le temps et dans l’espace, qui change même d’apparence.

Et j’ai eu comme l’impression d’être dans un ailleurs, où il suffit de désirer le feu pour qu’il soit là, des braises pour qu’elles rougeoient, du poisson pour qu’il vienne se mettre sous la cendre et du pain qui se rompt pour être partagé. Un peu peut-être ce qui se passe à chaque repas de la messe.

Le monde du miraculeux quand on essaye de le mettre en images, est bien déconcertant car il dépasse notre savoir, notre logique, notre rationalisme.

Ce qui semble certain c’est que quand les disciples ont embarqué il n’y avait personne sur le rivage. Sinon, ils n’auraient pas été surpris en voyant quelqu’un sur le rivage après leur pêche infructueuse.

Donc, quelqu’un est arrivé à l’aube (et si on est peu de temps après la résurrection, les nuits sont encore bien froides en cette saison) ; ce quelqu’un a fait du feu avec du bois ramassé quelque part, a préparé un casse croûte. Cela c’est la scène connue, habituelle. Mais comment s’y est il pris pour allumer ce feu ? Cela reste mystérieux.

Je ne peux imaginer Jésus quémandant des braises dans une maison proche du lac, les transportant dans un tesson de poterie, ramassant du bois en quantité suffisante pour en faire des braises. Même s’il a trouvé « miraculeusement » des braises à cet endroit, où a t il pris le pain ? Quand a-t-il péché les poissons ? Et cette interrogation qui est née sur le « comment » s’y est il pris, renvoie aussi à l’autre question qui elle court dans tout l’évangile, à savoir « Qui est Il celui la » (à qui la mer et les vents obéissent…°) qui est devenu le Vivant. On est tellement habitué à lire les récits de miracles que l’on finit par ne plus les voir. J’ai entendu dire que pour qu’il y ait miracle, il faut qu’il y ait un support : la multiplication des pains a nécessité les cinq pains, les guérisons s’appuient sur des demandes et sur un corps malade. On ne part pas de rien, on ne fait pas surgir du néant (ou du tohu-bohu). C’est la règle de notre univers où comme l’écrivait Lavoisier « rien ne perd et rien ne se crée ». Mais Lui, on dirait bien qu’il se joue de cette logique ! Ce Jésus qui a été capable de marcher sur la mer et après la résurrection de se manifester où il veut, comme il veut et quand il veut, qui est IL ?

Là, certes il y a du bois sur les rives du lac, mais comment s’y prendre pour enflammer les branchages ? Comment s’y prendre pour pêcher des poissons, comment avoir du pain ? Quel est ce nouvel ordre ? Est cela « le ciel nouveau, la terre nouvelle » ? Car ces signes obligent bien à regarder Jésus avec une autre dimension que la dimension du guérisseur charismatique de Galilée.

Ce questionnement m’a permis dans un premier temps (pendant le temps de l’homélie que je n’ai écoutée que d’une oreille !) de regarder Jésus de Nazareth comme un tout Autre, comme quelqu’un qui sort de notre univers, d’être surprise interrogée par Celui là. Pain grillé de ce petit matin là, sur la rive du lac, pain un peu inodore et sans saveur, qui est Lui dans cette assemblée. Et cela m’a permis de Le voir autrement, peut-être plus grand, peut-être plus Dieu, peut-être plus dans la « gloire ».

Et par la suite, au-delà de cette interrogation, « Qui est Il Celui là , qui fait surgir du réconfort», une autre thématique m’est apparu : celle du rôle de ces pêches miraculeuses, mais aussi des harmoniques liées à la pêche, à l’eau, au feu…Quand je parle d’harmoniques, ce sont ces espèces de ponts qui se font d’un évangile à l’autre, parfois d’un testament à l’autre, où cela s’éclaire, vibre autrement, chante autrement. Avant de revenir à ces harmoniques, je voudrais en citant le texte de Jean, faire des rapprochements avec d’autres passages (italiques) tirés de l’évangile de Luc.

21,3Simon-Pierre leur dit : «Je vais pêcher». Ils lui dirent : «Nous allons avec toi». Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien.

21,4C'était déjà le matin lorsque Jésus vint se placer sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.

21,5Il leur dit : «Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson» ? «Non», lui répondirent-ils.

21,6Il leur dit : «Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez». Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener.

Lc 5,5 Simon répondit : « Maître, nous avons péché toute la nuit, mais sur ta parole je vais lâcher les filets. » Et l’ayant fait ils capturèrent une grande multitude de poissons et leurs filets se rompaient.

21,7Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : «C'est le Seigneur» ! Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.

Marc 3,16Il institua donc les Douze, et il donna à Simon le nom de Pierre,

Jn 13,9 Simon Pierre lui dit : « Pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! ». Jésus lui dit : « qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver, il est pur tout entier. »

21,8Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à 200 coudées environ.

21,9Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain.

21,10Jésus leur dit : «Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre»

Lc 9,16 : Prenant alors les 5 pains et les 2 poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, et les rompit et les donnait à ses disciples pour les servir à la foule

21,11Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient 153 gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas.

Lc 5,5 et leurs filets se rompaient.

21,12Jésus leur dit : «Venez déjeuner». Aucun des disciples n'osait lui poser la question «qui es-tu» ? : Ils savaient bien que c'était le Seigneur.

Lc 9,20 : Mais pour vous leur dit-il Qui suis-je ? Pierre répondit : « le Christ de Dieu »

21, 13Jésus vient, il prend le pain et le leur donne ; et de même le poisson.

Lc 21,19 : « puis prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna ….

Jn 21,15-18 : Fais paître mes agneaux, sois le pasteur de mes brebis, fais paître les brebis »

Lc5, 6 « A cette vue, Simon Pierre se jeta aux genoux de Jésus en disant : « Eloigne toi de moi car je suis un homme pécheur ! ». La frayeur en effet l’avait envahi…Mais Jésus dit à Simon : «sois sans crainte ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. »

Pour revenir à ce que j’appelle les harmoniques (associations diraient les psychanalystes), il y a ce feu de braises. Cela rappelle un peu Emmaüs. Cœur brûlant, braises du feu, chaleur de feu et du repas. Partage. Mais c’est donné. Certes il y a les poissons pêchés, mais ils sont aussi cadeaux.

On voit toujours Jésus invité à des repas, on ne le voit jamais préparer. Donne moi à boire, dit il à la Samaritaine…Là, c’est lui qui invite, qui prépare. Une autre dimension naît. Pas venu pour être servi, mais pour servir…

Et puis si braises il y a, c’est que le feu brûle déjà depuis longtemps, alors peut-être que Jésus veille sur les apôtres, alors que eux n’ont pas pu veiller avec lui. Les braises, pour un tout à chacun c’est un peu le feu de l’amour qui rougeoie, qui éclaire dans la nuit. C’est un feu sans flammes qui apporte de la chaleur. Buisson ardent qui ne se consume pas, colonne de feu dans le désert…

N’est ce pas près d’un feu que Pierre a été pris de panique ? Qu’il n’a pas eu le courage de se déclarer « pour » Jésus ? Ce soir là (jeudi), cette nuit là, cette aube là (vendredi), le feu servait à se réchauffer, car la nuit était froide ! Feu témoin de la panique, feu témoin de la confiance renouée. Confiance renouée entre cet homme transi qui vient de se jeter dans l’eau et Jésus qui l’attend et qui donne en abondance chaleur et nourriture (besoins primaires indispensables à la vie).

Les braises c’est bien souvent pour nous le symbole de l’amour qui ne s’éteint pas, qui ne meurt pas. Sur ces braises, il y a peut-être des pierres plates qui chauffent et sur ces pierres, du poisson et du pain. Et là une autre harmonique qui surgit : la multiplication des pains.

Et ce feu, cette nuit là, va servir à réchauffer, mais aussi et surtout à nourrir, à restaurer (au sens fort du terme) Pierre le mouillé, Pierre l’impulsif, Pierre qui a subi son baptême du feu et son baptême de l’eau.

Quant au poisson, nous savons qu’il a été le symbole de Jésus « fils de Dieu », mais il y a aussi le poisson de Tobie qui doit être maîtrisé, tué et « vidé » pour devenir guérison de l’aveugle Tobit et ce drôle de poisson péché par Pierre qui contient la didrachme que Jésus doit payer à Capharnaüm.

Pour terminer, je cite le verset 12 qui fait un peu la transition avec ce qui va suivre, mais que nous entendrons au moment de la Pentecôte. Mais Pierre est prêt à aimer comme Jésus aime…

Jn21, 12: Aucun disciple n’osaient lui demander : « Qui es-tu » sachant bien que c’était le Seigneur. Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d’entre les morts.

Troisième fois, troisième jour.

Jour de la présence de Yahvé sur la montagne sur Sinaï.

Jour de la résurrection…

Telle que je me connais, je crois que je lui aurai demandé « Qui es tu, Toi ? » Et cela je crois savoir que je n’ai pas fini de le découvrir.

Une nouvelle distraction en perspective ? Pourquoi pas ?

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vendredi, avril 14, 2006

Lavement des pieds et buisson ardent.

Catherine Lestang

jeudi 13 avril 2006 Jeudi Saint.


Réflexions matinales sur le lavement des pieds.

Quand Jésus lave les pieds des disciples il fait un geste bien différent du lavage des mains des pharisiens avant de prendre le repas, tout repas. Il enseigne quelque chose et il révèle qui Il est. Ce geste m’a fait penser à ce qui se passe pour Moïse: « enlève tes sandales car le sol que tu foules est saint » quand il s’approche de ce buisson qui brûle sans se consumer. D’une certaine manière, c’est ce qui va se passer pour Jésus qui semble brûlé par la passion, mais qui redevient autrement vivant après la résurrection. Jésus temple de la présence de l’Esprit est le buisson ardent.

Et ce qu’Il va créer au cours de ce repas, même si ce n’est pas rapporté par Jean, c’est bien aussi de donner quelque chose qui ne se consume (consomme) pas, qui d’une certaine manière ne se dégrade pas, qui demeure.

Le buisson ardent, c’était le signe de la « présence de YHWH », et ne pas se consumer est totalement en opposition avec les lois de notre univers. Pour Jésus il en va de même. Si on admet qu’Il se rend présent sous ces espèces du pain azyme et du vin, il est bien présence de Dieu parmi les hommes et le fait de la purification est une nécessité pour les humains que nous sommes. Mais là c’est Jésus qui initie le geste, ce qui change peut-être la donne. C’est Lui qui introduit dans un lieu où la vie est présente.

Pour en revenir à ce geste, il me semble qu’il délimite un dedans et un dehors ou un avant et un après. Pour pénétrer dans le dedans qui va être comme révélation de la présence de dieu (du divin), un geste est nécessaire. A la limite ce lavement des pieds est presque une sorte de baptême (d’ailleurs c’est ce que demande Pierre); le contact de l’eau, mais surtout de Jésus rend pur (comme le lépreux est purifié par le contact avec Jésus).

Avant de rentrer dans le sanctuaire, le saint des saints, le grand prêtre doit procéder à toute une série de purifications pour lui. Or Jésus n’a pas besoin de cela. Mais ceux qui seront ses lieu- tenants en ont besoin, même s’ils ne comprennent pas.

Ce geste accompli par Jésus renvoie au symbolisme de toute purification. Laver les pieds, enlever la poussière ramassée sur la route, les cailloux, nettoyer peut-être les blessures occasionnées par la marche. Cela peut aussi s’entendre comme « entrer en laissant dehors les scories de la vie », lâcher les préoccupations qui nous prennent la tête, à défaut des pieds. Il s’agit d’évacuer toutes ces préoccupations qui nous encombrent, tout ce faire, tout cet agir, qui nous remplissent en permanence, qui font comme une carapace rigide qui nous empêche de bouger, d’être vivants.

Mais il y a aussi les mots de Jésus pour commenter ce geste : « vous m’appelez maître et Seigneur et vous avez raison… vous devez vous laver les pieds les uns les autres ». Jésus qui a été le roi d’un jour en entrant à Jérusalem, affirme qu’il est à la fois maître (rabbi, savant, enseignant, initiateur, éveilleur) et Seigneur, c'est-à-dire Chef, lui qui est d’origine populaire, qui n’est pas oint par les autorités.

Et pour entrer dans cet autre lieu il faut être purifié par Lui, mais aussi renoncer aux prérogatives du pouvoir, du « être servi ».

Si l’on repense à la demande des fils de Zébédée juste après la transfiguration, c’est bien cela le désir caché des apôtres et le nôtre si nous sommes un peu objectifs! C’est peut-être aussi parce que Judas a compris que cela ne sera pas, qu’il se décide à partir, à trahir.

Alors une fois ce geste fait, la reprise du repas peut se faire, mais même si Jean ne le dit pas, la tonalité est autre, comme si c’était une autre table, un autre repas. Un repas c’est un partage. Ce repas là est par définition un mémorial. On va passer d’un mémorial de libération de l’esclavage en Egypte à un autre mémorial, une autre libération.

Il y a le partage du pain, le pain azyme; (pain du pauvre, du fuyard, rappel de la manne) et le partage de la coupe (sang répandu sur les linteaux qui permet à Israël d’échapper à la perte de sa descendance). Ce soir là, c’est comme séparé. Mais bientôt cela va être réuni dans un corps qui se donne et qui se vide, qui perd son esprit.

Le faire mémoire remplace le mémorial de Moïse. Mais cela ne devient réellement plénitude que dans l’après coup de la résurrection, où ce qui est séparé, mortel et signe de mort redevient vie.

Là l’important c’est que comme dans une sorte de testament Jésus donne une tâche, un "faire" à ceux qui sont ses frères. Et cela est facteur d’union, alors que la désunion est sur le point de se produire. Peut-être faut-il aussi pour rester un peu dans la problématique du buisson ardent, présence de Dieu parmi les hommes, prendre ce mémorial comme la réalisation de l’amour qui unit, qui donne vie, comme le pain et le vin (sang) qui vont devenir la nourriture permettant d’accéder au divin.

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samedi, avril 01, 2006

"poignet cassé" février avril 2006

Catherine Lestang

Petites réflexions suscitées par un accident de ski.

Il m’est arrivé il y a quelque temps un accident de ski: fracture du poignet; cet évènement m’a progressivement amenée à un questionnement sur la faute, sur le péché, car je me suis sentie comme obligée à lutter contre une certaine culpabilité et du coup à « marcher » sur ma douleur et essaye d’en faire le plus possible, comme si rien ne s’était passé. Cela se passait comme si c’était de ma faute ! Comme si la chute était comme la sanction du plaisir pris (volé même). Comme si j’avais transgressé des interdits (aller peut-être un peu trop vite, prendre du plaisir). Comme si l'hypothèse de "pas de chance" n'était pas envisageable. Et ceci m’a amenée à réfléchir une fois de plus sur la faute, le péché, la culpabilité et ce qui en est dit dans la bible.

En fait je voudrai structurer ma réflexion autour de deux axes. Le premier étant sur l’intériorisation des interdits et ce qu’il en coûte de les transgresser, le second étant plus centré autour du péché et de sa connotation anale, mais ce point fera à lui tout seul l’objet d’un autre post et seules quelques prémices seront abordées ici..

De l’intériorisation des interdits.

Les interdits surmoïques ont la vie dure et je crains aujourd’hui de les avoir transmis à mes enfants ! Même si j'ai au moins la capacité de mettre des mots, d’associer avec des événements de mon enfance, je dois dire qu'il s’agit d’un véritable travail psychique à engager et mettre à diustance la culpabilité n'est pas si simple.

Si je reviens aux interdits, à ceux qui ont structuré une partie de mon enfance, concernant cet accident je peux en relever deux, qui sont « gravés », non sur la paume de mes mains, encore que..., mais bien au fond de moi (ce qui revient au même). Cela peut s’appeler des injonctions et j'en retiens deux.

La première était : « regardes où tu mets les pieds quand tu marches (ne regarde pas le paysage) sinon tu vas tomber et ce sera de ta faute ». Il y avait aussi une interdiction de marcher dans les flaques d’eau, car éclabousser, donc salir ma mère était défendu. Et pourtant dieu sait à quel point les enfants adorent marcher dans les flaques ! Donc premier point, s’il m’arrive un accident, c’est que je l’ai cherché en n’étant pas attentive et en prenant du plaisir ! Il y a une image de désobéissance, de culpabilité, de faute, donc de punition. Ce qui renvoie bien à une lecture immédiate de l’interdit de ne pas manger de l’arbre de la connaissance donné dans la genèse.


Je veux dire que si on me montre que c’est bien appétissant (bien tentant) alors en oubliant ce qui m'a été prescrit, je vais en prendre, goûter, expérimenter, avoir du plaisir, apprendre, savoir…°Donc, si cela me rend malade, il ne faudra pas me plaindre (et d’ailleurs personne ne me consolera), car je l’aurai bien cherché ! Très longtemps quand je marchais sur un sentier de montagne et quand je cognais une pierre, j’étais persuadée que j’aurais du l’éviter, que c’était de ma faute. Voir d’autres que moi buter dans les pierres m’a beaucoup rassurée. Moi je n’avais pas d’ange « pour éviter qu’à la pierre mon pied ne heurte », ce que au fond de moi, je trouvais très injuste!

La deuxième injonction était autre, il s’agissait de « faire honneur à ma mère » et donc de ne pas lui « causer » de soucis. Ainsi, si je suis malade, elle va devoir s’occuper encore plus de moi, et ça il ne faut pas. Je ne dois pas l’empêcher de vivre sa vie de femme. Je ne dois pas être un poids (poids nié /poignet). Si je pèse, alors je suis coupable. Et puis si je suis malade, outre le souci que cela va générer, il y a des choses que ma mère m’avait confiées et qu’elle devra faire à ma place.

Par ailleurs pour tout humain, « le faire » donne le sentiment d’être utile, donc d’exister…Et ne plus pouvoir faire est donc très culpabilisant du moins pour moi. L’idée de se faire servir, de faire faire à un autre ce que j’imagine être de mon ressort (m’appartenir) est d’ailleurs proscrite.

Aujourd’hui, à un niveau conscient, je pense que l’enfant que j’ai été, n’a pas été consolé quand il en avait besoin et qu’il a appris à se débrouiller seul et c’était cela aussi qui lui donnait un sentiment d’exister de manière autonome. C’est un moyen comme un autre de se narcissiser. Je crois aussi que cette manière de fonctionner revenait à « réparer » ma mère et à lui permettre de donner d’elle, dans le milieu social qui était le notre, l’image d’une mère qui élevait bien sa fille. Je veux dire qu’il me fallait être une petite fille valorisant sa mère, et marcher sur ma douleur, pour qu’elle soit fière de moi, était une véritable gratification (que je pouvais m’offrir).

Aujourd’hui, avec le recul, je peux me dire que ce n’est pas pour rien que professionnellement j’ai essayé de « consoler » des personnes malmenées dans leur corps, alors que moi, je sais qu’il m’est très difficile d’accepter la consolation ! La prière de François d’Assise, il y a plus de plaisir à consoler qu’à être consolé, je l’ai certainement fait mienne, mais ce faisant, je crois aujourd’hui que je me suis privée ou que je me prive de quelque chose. Ce n’est pas quelque chose qui m’a été donné et ce d’autant moins que ma mère qui m’a eue juste au moment de l’exode en juin 1940, n’a pas pu non plus se faire chouchouter par qui que ce soit, puisque sa mère n’était pas là !

Pour en revenir à l’oubli des injonctions maternelles, cela revenait à faire comme si ma mère n’existait pas, comme si je la niais. Et nier quelqu’un qui s’est « sacrifié » pour vous, cela ne se fait pas et c’est mal. Par voie de conséquence, si je vis ma vie comme je l’entends, si je prends des risques et si la réponse à la prise de risque est une réponse du type accident ou maladie, c’est que je l’ai bien cherché en « désobéissant » et donc que je suis coupable.

Or une certaine lecture de la bible va dans ce sens. Pour que l’alliance entre YHWH et son peuple fonctionne, il faut que ce dernier soit en lien constant avec son créateur, que ce soit dans son cœur et dans son corps. Tout oubli est en général sanctionné avec une grande violence. Les livres de l’Exode et des Nombres sont assez exemplaires pour ce type d’enseignement.

Et si on y réfléchit un peu, cette posture de relation constante à l’autre est assez antinomique(1) avec le développement humain qui va vers l’autonomie (relative) de se suffire à soi même, de combler ses besoins de « gagner » sa vie.

C’est bien l’oubli (plus ou moins volontaire) de l’interdiction donnée en Gen2, 19(2). « De tous les arbres du jardin, tu mangeras, tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, oui du jour où tu en mangeras, tu mourras tu mourras. » qui provoque la catastrophe, qui de mon point de vue est double. La première est l’exclusion du lieu « paradisiaque » avec en prime la finitude (la mortalité), la seconde étant de se voir dans sa fragilité intrinsèque, car l’homme est un animal bien fragile et bien peu armé pour se défendre contre les animaux et le climat.

Si on revient au mythe rapporté dans la genèse, l’ouverture des yeux est très importante. Combien de fois Jésus reprochera t il à ses auditeurs d’être « aveugles ». Le petit d’homme à la naissance ne voit que les différences de luminosités, et il faut presque 8 années pour que la vision de l’enfant devienne celle de l’adulte. Le « voir » prend du temps à se mettre en place. La transgression ne donne pas le pouvoir du dieu, mais la perception de la juste réalité de l’homme, à savoir sa faiblesse. Il passe brutalement de la toute puissance infantile à la réalité de l’impuissance et à son incapacité à se défendre lui qui n’a ni carapace, ni armes ! Lacan dans le stade du miroir a une très belle formule ; il parle de « l’assomption jubilatoire » de l’enfant dans les bras de sa mère qui se voit et qui la voit dans le miroir et qui alors qu’il ne marche pas encore se voit vertical, debout, entre terre et ciel, en devenir. Tous nous passons par là, tous nous apprenons que la terre est basse et que les chutes sont rudes.

La suite du récit qui suit cette « ouverture », cette perte d’un certain infantilisme (que l’homme devait perdre un jour ou un autre), insiste sur la peur, sur la nudité. Je cite : Gn,3 ,9-10 Yahvé Dieu appela l'homme : "Où es-tu ?" dit-il; "J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché."

Je crois que la peur n’est pas liée à la honte de se voir nu et sexué. Elle est sous tendue par la réalité corporelle de la fragilité de l’humain. Je me demande même si la feuille du figuier n’est pas de l’ordre du camouflage : si l’homme peut se fondre avec la nature environnante, il ne se fera pas attraper, et les mains d’un Dieu peuvent être bien inquiétantes ! Les images d’ogre et de géant sont omni présentes et bien dangereuses ! Et on peut bien imaginer la peur de l’Adam devant ce Dieu qui lui ressemble, mais qui possède toute la force du dieu créateur.

Le problème c’est qu’il y a comme un amalgame entre nudité sexualité et saleté et que de ce fait celui qui faute devient sale…

L’oubli de la parole de l’Autre, fait entrer la mort, et désormais la quête de l’humain sera de retrouver une vie éternelle, accordée -si et seulement si- la volonté du Dieu créateur est respectée et aimée. Etre sauvé, (salut) c’est cela : être vivant. Curieusement, c’est dans un autre lieu, qui lui est un lieu de mort, à savoir le Golgotha, que l’obéissance « amoureuse » permettra de sortir de la mort pour accéder à la vie. Mais cette obéissance là, qui n’est pas liée à la peur, à la crainte, l’homme en est il capable ?

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[1] Du moins dans notre culture actuelle. Toute l’éducation est là pour permettre à l’enfant de devenir capable progressivement de subvenir à ses besoins.

[2] Traduction André Chouraqui.

samedi, mars 25, 2006

"mais délivre nous du mal"

Catherine Lestang
25 Mars 2006

Délivre nous du mal.

Cette petite phrase du Notre père, je l’ai entendue pendant longtemps comme: délivre nous de ce qui nous fait mal, de ce qui nous atteint, de ce qui nous blesse. Cette atteinte risquant de nous faire douter de toi et de ton projet sur moi. Car les épreuves (mais est cela le mal?) peuvent rapidement faire douter de Dieu, surtout si Dieu est perçu comme un Dieu protecteur.

J’ai déjà écrit dans un blog précédent ce que je pensais de cette notion du mal.

Mais j’ai vu il y a quelques mois un reportage sur les coraux. Ce reportage a été source de réflexion. J’y ai appris que ces «êtres bien primitifs en a priori non dotés d'intelligence » s’arrangent pour livrer des combats aux espèces qui ont la même structure qu’eux, pour s’emparer de leur territoire. Ceci pour dire que ces organismes, portent en eux cette capacité à détruire pour envahir, pour occuper unespace le plus grand possible. N’est ce pas ce qui se passent quand nous les hommes nous faisons la guerre: avoir un territoire plus grand, plus riche, pour pouvoir nous y répandre. Bien entendu les motivations avancée sont souvent très nobles, mais au final ne s’agit il pas de cela ?

Si ce fait a eu un tel impact sur moi, c’est qu’il m’a amenée à reconnaître que cette pulsion à détruire pour occuper, est comme fondamentale pour la survie de l’espèce. C’est le « que le meilleur gagne ». Alors cette violence, qui est aussi pulsion de vie (s’étendre, conquérir, procréer) est elle le mal ? Est-ce de cela dont nous devons être délivrés ?

D’une certaine manière oui, car se laisser aller à ce comportement qui se nomme « convoitise » va vers toutes les dérives possibles et empêche toute vie en société. La faute « tapie en nous » comme le dit la genèse (dialogue entre Caïn et Dieu), c’est bien cela, et elle va au meurtre. Les lois qui gouvernent un peuple sont bien là pour juguler ce désir de prendre pour son usage personnel, de faire sa loi et sa justice. Elles permettent le vivre ensemble.

Mais il y a derrière ce mal qui est comme une loi inscrite en nous et qui nous permet peut-être de ne pas avoir été une espèce en extinction, un autre mal très spécifique de l’humain, le faire du mal sans but réel, juste pour détruire, juste peut-être pour le plaisir de se savoir le plus fort, le maître.

Pour en parler, je vais parler d’un inc ident qui m’est arrivée quand j’étais encore une petite fille, mais qui a pris sens réellement ces jours ci.

Quand j’étais enfant, je dirai 7 ans, parce que je venais d’avoir des patins à roulettes pour mon anniversaire, je nageottais près du bord de la plage. Le soleil était là, j’étais fascinée par les changements d’ombre sur le fond. La mer était bonne et j’étais remarquablement bien. Et puis tout d’un coup, cela a chaviré. J’ai reçu une pierre en pleine tête, pierre qui m’a blessée. Outre la fait que la réaction de ma mère a été de m’attraper parce que mon cri la dérangeait, je me suis trouvée face à une grave interrogation, pourquoi cette attaque alors que j’étais là en toute innocence.

J’ai toujours imaginé que celui qui avait cela s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et que par malchance j’en avais reçue une. Mais aujourd’hui, je sais qu’il n’y a eu que cette unique pierre, car une pierre jetée dans l’eau cela fait du bruit. Celui qui l’a envoyée l’a fait consciemment, avec le désir d’atteindre, de faire mal de faire du mal. J’ai imaginé que c’était un enfant comme moi, mais de fait je ne sais pas, parce que je n’ai pas vu.

Et ce désir de destruction celui là il est en germe en chaque humain et il pousse à détruire pour détruire. Et aujourd'hui, je dirai que cela c’est le mal. Et ce mal là, il est en moi et je ne suis pas capable de m’en libérer.

Etre pécheur c’est peut-être simplement cela : reconnaître cette force de destruction gratuite, détruire pour détruire, pas pour se défendre, -parce que là c’est autre chose-, détruire pour le plaisir, peut-être pour se « rassurer sur sa force », mais sans tenir compte de l’autre,de celui qui est en face.

Et de cette pulsion là, je ne peux m’en « délivrer » seule, j’ai besoin d’aide. Car si je la laisse s’exercer, vient alors la tentation de la laisser agir, et de se prendre pour un petit dieu qui a oublié que seul l’amour est porteur de vie.

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mardi, décembre 27, 2005

"Car l'ancien monde s'en est allé" Ap 21

Catherine Lestang
25 décembre 2005

« Car l’ancien monde s’en est allé… »

"A vin nouveau, outres neuves."

Il s’agit aujourd'hui de mettre dans l'écrit ce qui s'est passé pour moi ce matin de Noël 2005. A l'origine, il y a des apports liés à la veillée de Noël à laquelle j’ai participée et au travail sur le livre du premier livre d’Isaïe. Cela a pris "corps"ce matin là. Sorte d’engendrement si l’on peut dire. Mais rendre compte de telles expériences dans un désir de transmission à d’autres qu’à soi (journal) reste un peu difficile.

Le premier mot qui m’est venu ce matin de Noël c’est le mot de Germe. Si quand Isaïe parle du « germe » on peut penser qu’il y a comme une annonce de Jésus ; il n’en demeure pas moins que pour qu’il y ait germe et germination, il faut la destruction du support nourricier qui permet au germe de naître et de croître. Le germe nécessite un support, qui l'alimente et lui permette de croître. Pour moi, si quelque chose doit germer en moi, doit naître en moi, cela veut dire aussi que je dois accepter une certaine destruction pour que du neuf puisse advenir.

Et alors autre chose est venue : il s’agit de la phrase de Paul « De deux peuples il n’en n’a fait qu’un par le sang de la croix ». Elle s’est éclairée autrement. La première image qui est venue est celle d’une intersection de deux ensembles : le « peuple juif » et les « nations ». L’intersection des deux ensembles donne quelque chose qui est différent qui n’est pas les morceaux de l’un et de l’autre, qui est du neuf. Quand l’ovule et le spermatozoïde se rencontrent, il y a « mort » d’une certaine manière de ces deux constituants et c’est un être neuf qui naît.


Il me semble aussi que le jour de la Pentecôte un nouveau peuple est né, un peuple fécondé par l’Esprit. C’est celui là, qui va faire intersection avec les gentils eux aussi fécondés par l’Esprit, et l’un et l’autre doivent abandonner quelque chose de leur histoire, de leur passé, pour que ça germe. Quelque chose doit être détruit, pour que le nouveau se mette en marche. « Mais à vin nouveau, outre nouvelle ». Il faut bien faire du neuf, du nouveau, pas un mélange de deux avec de l’hébraïque d’un coté et de l’hellénique de l’autre.

L’image de l’olivier des romains m’est alors apparue autrement : pourquoi ne serait ce pas un arbre neuf, un arbre nouveau qui apparaîtrait; au lieu d’avoir toujours cette référence à l’olivier franc qui donne la vie à l’olivier sauvage. L’olivier sauvage aussi a un potentiel de vie et il est important qu’il ne soit pas assimilé, dévoré par l’olivier franc.

Je me rends compte que ce qui m’intéresserait aujourd’hui ce serait de comprendre quel est le Dieu « père » conçu par Paul. Car ce Dieu là, me semble à première vue bien trop enlisé dans les représentations du premier testament et pas suffisamment dans celles du deuxième et de ce que Jésus annonce. Le Dieu du premier testament reste pour moi, beaucoup trop un dieu vengeur, à l’image de ce que nous sommes alors que le Dieu de Jésus est un Dieu qui certes juge, mais le jugement n’est pas la vengeance ! Le Dieu du jugement dernier,est presque toujours présenté non comme un Dieu de vengeance ou de colère, mais comme un Dieu de justice, même su la justice de Dieu, nous échappe, à nous qui n'avaons pas forcément les mêmes notions du bien et du mal.

Si Jésus parle -et cela se trouve dans les trois synoptiques- de « vin nouveau « et d’outres neuves, c’est bien que le monde ancien doit s’en aller et que du neuf doit advenir, et qu’il est nécessaire de créer d’autres contenants et cela c’est peut-être là où nous avons à être créateurs.


Puis, m'est revenu une phrase de l’apocalypse:"voici que l’ancienne terre s’en est allée".Une nouvelle terre est née, des cieux nouveaux sont là, avec cette présence de ce petit enfant qui vient dans le monde.

Pour que cette terre advienne quelque chose doit partir, doit mourir, puisque c’est comme cela que cela se passe dans notre" ici bas". Mais l'important est de faire de" l'un" qui soit différent, qui soit autre, à partir d'un deux qui est finalement appelé à mourir pour se transformer ou pour être transformé, transmuté. Dans le" ici haut", on ne sait pas quelles sont les règles, mais j’aimerai bien les connaître.!

21 1Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n'y en a plus.

21 2Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux.

21 3J'entendis alors une voix clamer, du trône: "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu.

21 4Il essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé."

21 5Alors, Celui qui siège sur le trône déclara: "Voici, je fais l'univers nouveau." Puis il ajouta: "Ecris: Ces paroles sont certaines et vraies."

21 6"C'en est fait, me dit-il encore, je suis l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement.

21 7Telle sera la part du vainqueur; et je serai son Dieu, et lui sera mon fils.

vendredi, décembre 16, 2005

"la fatigue ou la lassitude de Dieu". Esaïe chapitre 43

Catherine Lestang

Réflexions « en vrac » sur le début du "second Isaïe".Musique du texte et lassitude de Dieu.

Nous lisons en petit groupe ce livre d’Isaïe, composé en principe au temps de l’Exil.

Après la lecture des deux premiers chapitres, j’avais noté en lisant le début du chapitre 42, le premier chant du serviteur, que la « tonalité » changeait brusquement. Et j’ai pensé à une espèce de version orchestrale avec des musiques correspondant à des thèmes différents. D’ailleurs ce mot même de « chant » renvoie bien à une autre musique. Je l’entendrai bien comme une flûte ; avec peut-être un peu de violoncelle… Cette conception musicale de ces textes est importante et riche pour moi.

Car on peut comme entendre d’autres mélodies beaucoup plus vigoureuses et violentes, plus symphoniques, qui représentent différents aspects souvent opposés et même déconcertants, du Dieu présenté et raconté dans cet écrit. Les tonalités se suivent et s’opposent : tantôt brutales, tantôt douces, tantôt chaleureuses, tantôt glaciales. Mais elles reviennent comme des leitmotive musicaux. Il y a un Dieu créateur, majestueux, mais il y a aussi un Dieu qui dévaste tout, qui punit, qui se venge sur Israël et sur les autres peuples, et un dieu qui n’oublie pas le passé et la filiation avec ce peuple qu’Il s‘est choisi.

On trouve un Dieu qui se plaint, qui tempête, qui promet la pluie et le beau temps, qui change d’attitude d’une manière très rapide, qui promet des lendemains qui chantent, mais aussi la destruction, la famine, la sécheresse. Il souffle le chaud et le froid, comme s’il essayait de faire comprendre quelque chose sur Lui à ceux qu’Il a choisis, élus !

Ayant regardé récemment un reportage sur certains miracles, j’ai été frappé par une phrase prononcée par une jeune femme hindoue : « On attend de Dieu qu’Il nous protège, alors pour obtenir sa protection, on lui donne des offrandes et on le nourrit » Et de fait, même si nous ne le disons pas, si nous nous tournons vers un Dieu quand ça ne va pas c’est bien parce que au fond de nous, comme des enfants, nous attendons un protection d’un être qui est dit tout puissant et qui nous doit sa protection, si nous avons fait « alliance » avec lui. On peut bien penser qu’à l’époque où le livre prophétique a été rédigé, l’exil pouvait sembler signer l’échec de ce rôle !

Mais ce qui transparaît, c’est que ce Dieu, qui semble avoir abandonné son peuple, même quand Il « attaque » et détruit, reste présent. Il veut que ces événements prennent sens. Autrement dit, qu’Il protège ou qu’Il ne protège pas, qu’Il console ou qu’Il détruise, Il demeure présent dans l’histoire de son peuple. Son but c’est que ce peuple choisi apprenne à le connaître, à le reconnaître, à ne pas l’assimiler aux dieux des autres nations ou aux dieux « domestiques », et à reconnaître que Sa loi est une loi qui peut faire vivre; même si on vit des conditions de vie dramatiques.

S’il crée le bonheur et le malheur, ce n’est pas qu’il crée le mal, mais le mal advient parce qu’il espère qu’ainsi son peuple comprendra e que cela ne sert à rien de s’adresser à des faux dieux, bâtis de mains d’homme !

Dieu est un peu comme un parent qui cherche par tous les moyens à faire comprendre à son fils qu’Il est là, même si le fils refuse d’ouvrir les yeux, et les oreilles.

Mais dans ce texte il y a un mot qui m’a interpellé, c’est le mot «fatigué», qui est un adjectif qui concerne Yahvé. Dans d’autres bibles, le mot employé est «lassé».

Is 42, 24 Tu n’as pas acheté pour moi à prix d’argent du roseau aromatique et tu ne m’as pas rassasié de la graisse de tes sacrifices ; mais tu m’as astreint à l’esclavage par tes péchés, tu m’as fatigué par tes fautes.

J’ai pensé à la phrase « fatiguer la salade », qui évoque l’image de tourner et retourner la salade dans la vinaigrette, pour bien l’imprégner ! Et il m’a semblé que Dieu ; comme une salade été mis en contact très proche avec le « péché » de son peuple, que ce soit la non reconnaissance de lui comme Le dieu ou le non respect de l’autre (le courbé, le faible, le pauvre).

Quand nos enfants ont des comportements ou des attitudes qui nous obligent à réagir, ne dit on pas qu’ils nous fatiguent. Fatigue de répéter toujours la même chose, face à quelqu’un qui n’en tient pas compte, fatigue due à l’usure, fatigue équivalent parfois de tristesse ou de dépression !

Si on regarde dans le deuxième livre de rois ou le deuxième livre des chroniques, le comportement du roi Achaz, on peut bien comprendre la « lassitude » ou la fatigue de Yahvé (ou de son prophète) face à ce roi offre ses enfants en sacrifice, qui déplace le temple de Jérusalem à Damas et qui utilise les richesses du temple pour son usage personnel ! Il n’en fait qu’à sa tête, et le peuple le suit ! « Est-ce trop peu pour vous de lasser les hommes que vous lassiez aussi le seigneur votre Dieu » Is 7, 33. Cette phrase s’entend alors bien.. Un Dieu fatigué, lassé de ce rejet. Car en sacrifiant à d’autres divinités, on lui fait comprendre qu’Il n’est pas capable de protéger son peuple. On doute de sa force et de sa puissance. Peut-être y a t il de quoi se mettre en colère ! Et comme cette attitude est assez générale tant en Samarie qu’en Juda, il y a bien « une fatigue ».

On dirait que Yahvé essaye tout ce qui est en son pouvoir pour sortir son peuple de ces détournements. Le malheur, les défaites, les déportations, ne servent qu’à cela : obliger les gouvernants et le peuple à réfléchir. Dans cette optique là, c’est bien Yahvé qui crée le bonheur et le malheur (Is 45, 7) ce qui veut dire que quels que soient les événements, Il est présent, il ne se « fatigue « pas, il reste attentif aux motions de ce peuple.

L’alternance de promesses de restauration et de destruction me pose quand même question. Car à chercher dans tout élément négatif qui m’arrive une punition d’une éventuelle offense me dérange considérablement. Cela crée une sorte de culpabilité latente dont je ne veux pas.

Comment se dégager de cette vision trop humaine de Dieu ? Comment passer du Dieu protection au Dieu relation ?

A suivre….

mardi, novembre 29, 2005

A propos du livre de l'ecclésiaste

Le livre de Qohélet.Premières réactions

Il est une attitude pour commenter les textes de l’écriture qui consiste d’une certaine manière a toujours dédouaner Dieu de tout ce qui pourrait être interprété négativement. Mettre du négatif revient plus ou moins à soupçonner Dieu de ne pas être le tout bon. Or bien souvent certains événements douloureux de notre vie, (ces événements qui nous font dire, qu’est ce que j’ai fait au bon dieu pour que...) ne prennent un sens positif que longtemps après. Pour moi, ce n’est pas soupçonner Dieu d’être mauvais ou méchant, c’est exercer l’intelligence qu’Il m’a donnée pour aller ailleurs, pour ne pas l’enfermer dans des schémas ou des images, mais essayer d’actualiser ce qui a été révélé à un moment donné.

J’ai choisi pour le moment lorsque je lis un texte de la bible de me laisser prendre par le texte brut, de le lire peut-être avec l’outil « psychologue »qui est le mien, de l’analyser, de le laisser prendre son envol, sans chercher à voir forcément la bonté de Yahvé.

En travaillant en groupe le texte de Quohélet, j’ai été au-delà de la beauté de l’écriture très étonnée par le pessimisme et de l’athéisme de ce texte. On peut dire que se contenter de ce que l’on a, est une philosophie, et dénote un certain optimisme. Je n’en suis pas sûre. A aucun moment l’auteur n’aborde la possibilité d’une véritable relation entre l’homme et son Dieu. Ilse livre à une critique sévère de la religion enseignée à son époque, il en montre les limites, les incohérences, les insuffisances. La « sagesse » ne débouche pas sur une vie spirituelle.

Je sais que la conservation de ce texte parmi les livres inspirés ne s’est pas faite sans mal et cela se comprend. Mais il reste pour moi un petit chef d’œuvre d’écriture et tout ce qui est art peut être entendu comme une sorte de Révélation.

Je voudrai donc juste « parler » un peu de ce livre, tel que je le ressens aujourd’hui.

1, 7Tous les fleuves coulent vers la mer et mer n'est pas remplie. Vers l'endroit où coulent les fleuves, c'est par là qu'ils continueront de couler.

Quohélet

Souviens toi que le temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi,

Le jour décroît; la nuit augmente ; souviens-toi !

Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide. Baudelaire, « Les fleurs du mal ». L’horloge.

Si j’ai choisi ces deux textes, c’est qu’un parallèle peut être fait. Cette phrase très connue de Quohélet, me rappelle aussi que pour les juifs la mer est un lieu de mort. Ce lieu maléfique, peut être vu non comme le bel océan dont nous avons l’habitude, vaste étendue miroitant sous le soleil, mais comme une sorte de bouche désireuse d‘avaler tous les hommes qui vont ainsi finir leur vie -qu’elle soit heureuse ou malheureuse- dans ce gouffre. L’homme n’a pas le choix, la mort est là, elle le guette, et sera la plus forte.

Ceci permet le parallèle avec le poème « l’horloge », de Baudelaire. Le temps est l’équivalent de la mer, de la mort, et il se nourrit de la vie des hommes. « Le gouffre a toujours soif, la clepsydre se vide ».

C’est donc une vision assez noire assez négative du destin humain.

Le texte de l’ecclésiaste, je le connais depuis mon enfance. Mon père le citait souvent, mais en retenait des maximes qui me faisaient un peu peur, comme « ce qui est courbé ne pourra pas être redressé » et surtout « tout est vanité » que je ne comprenais pas du tout et qui me faisait penser au monsieur vaniteux du petit Prince !

En reprenant aujourd’hui ce texte dans un petit groupe, je suis prise autant par la facture de ce texte que par son négativisme et peut-être par une sorte d’athéisme ou de rejet d’un certain Dieu, celui de la rétribution.

A aucun moment contrairement aux psaumes qui magnifient le travail de Dieu dans le monde, et pour son peuple, Quohélet apprécie la beauté de ce qui lui est donné. Il n’en voit que le côté négatif. Que le style employé soit superbe est une chose, mais il n’en demeure pas moins que la désillusion est omni présente.

Il me semble que comme dans une parabole, à mots peut-être couverts car il faut être entendu par l’assemblée, le discours de Quohélet traduit sa perplexité devant l’illusion de croire en la rétribution, puisque de toutes les manières, juste ou méchant, riche ou pauvre, on n’emporte rien avec soi dans l’au-delà. Peut-être serait donc important de se déprendre de cette croyance en la rétribution ici bas, puisque de toutes les manières dans l’au-delà elle n’a pas cours. La critique est tellement cinglante, que l’on peut se demander si cette analyse n’est pas un moyen de virer à l’athéisme. Au lieu de se réjouir de ce qui est donné, Quohélet se lamente de ce qui est perdu. Et le regard donné par la religion ne lui est d’aucun secours.

Si on pense aux textes mésopotamiens qui retracent l’épopée de Gilgamesh, lorsqu’il descend aux enfers à la recherche de la plante de vie il lui est dit la vie de l’homme est bornée par la mort, que celle-ci est inéluctable. Il lui est alors conseillé de se réjouir du boire, du manger et du plaisir pris avec son épouse. Cela peut se dire comme « vis l’instant présent, et contente toi de cela ; car au-delà, il n’y a rien. Il semble bien que deux mille ans plus tard, le constat est identique.

Ce qui est étonnant dans ce texte, c’est du moins dans les 9 premiers chapitres, l’absence de référence à un Dieu sauveur, à un Dieu « juste ». Certes le mot Dieu est cité, mais d’une manière très laïque, car il s’agit d’une entité un peu lointaine, qui n’a rien à voir avec le Dieu (le Seigneur) qui s’est révélé sur le Sinaï. Ceci est en soi très différents des autres textes appartenant à la littérature sapientielle.

Les chapitres 1 à 8, renvoient à un regard de désespoir sur le monde existant. Par certains côtés cela m’évoque les « romantiques » du 19°. Ce monde est mauvais, la jouissance n’apporte rien puisque la mort en est le terminus.

En filigrane se trouve la question de la rétribution du juste et du méchant, mais il faut passer une certain nombre de versets pour avoir une sorte de réponse. Est-ce dangereux de la mettre en question ouvertement ?

On trouve par exemple au chapitre 3, la question du jugement. 3,17« Je m’étais dit en moi-même, le juste et le criminel, Dieu les jugera, car il y a un temps pour toutes choses et pour toute action ici ». Mais cette phrase reste sans réponse explicite. Une première réponse très ambiguë est donnée : Dieu n’intervient pas ; les épreuves qu’Il envoie apprennent à l’homme (lui font comprendre) qu’il a un comportement de bête (peut on dire animal) et que comme l’animal, il meurt. La réponse n’est pas la justice, mais la mort et une mort sans espoir puisque « un chien (homme du peuple) vivant » vaut mieux « qu’un lion (roi) mort ».

Mais la vraie réponse est donnée au verset2 du chapitre 9 : « Tout est le même pour tous un sort unique, pour le juste et le méchant, le bon et le mauvais, pour le pur et l’impur, pour celui qui sacrifie et qui ne sacrifie pas, pour le bon et le pécheur, pour celui qui prête serment et qui craint de prêter serment. La conclusion est alors : C’est un mal, parmi tout ce qui se fait sous le soleil, qu’il y ait le même sort pour tous.

Quohélet met donc fortement en cause la théorie de la rétribution, qui avait d’ailleurs déjà été mise à mal dans le livre de Job. Car si Job retrouve une certaine crainte du Seigneur, celle-ci lui permet de découvrir un Dieu Autre, ce qui n’est pas le cas de Quohélet.

Mais il y a une autre critique, c’est que le « comportement » de Dieu est incompréhensible ; il semble ne pas respecter les règles du jeu. Car si le méchant vit longtemps, mais pas toujours, si le juste meurt jeune et pauvre, mais pas toujours, alors comment savoir quel est le dessin de Dieu ? Et une deuxième critique apparaît : 8,11 : « Parce que la sentence contre celui qui fait le mal n’est pas vite exécutée le cœur des fils d’Adam, est plein de l’envie de mal faire ».

« Que le pécheur fasse cent fois le mal, il survit »

Ce qui est profondément injuste et contraire à la rétribution.

« Mais il n’arrive pas de bien au méchant et que comme l’ombre, il ne prolongera pas ses jours parce qu’il est sans crainte devant Dieu ».

Alors qui croire ? Il y a comme une incohérence…

« Mais moi, je sais aussi qu’il arrive du bien à ceux qui craignent Dieu parce qu’ils éprouvent de la crainte devant lui, »

Parfois le juste est récompensé, mais ce n’est pas systématique, donc difficile à comprendre.

Donc, comment comprendre le chemin divin quand tout semble aussi absurde, sans règles établies.

Quel est ce Dieu qui vit au- dessus du soleil, qui donne des règles stables aux éléments, mais si incohérentes pour l’homme ?

Ce Dieu peut-on l’atteindre ? Est Lui qui donne à l’homme le bonheur ? Il n’y a me semble t il aucune réponse explicite à cette question ce qui peut s’entendre comme un doute, somme toute très contemporain !

Ce qui est aussi étonnant, c’est que à aucun moment Quohélet ne s’extasie devant la beauté d’un coucher de soleil, le scintillement des étoiles. On dirait que cela n’est pas pour lui et cette répétition de même est finalement profondément déprimante.

Car si riche soit-il si béni de Dieu soit-il (puisque normalement la richesse est un signe de bénédiction), il n’en tire pas de la joie. Il est omnubilé par la disparition, par la mort. D’une certaine manière, Quohélet semble être un grand déprimé (ou un grand boulimique, ce qui revient à peu près au même). Il vit dans un manque que rien ne peut combler. Il entasse richesses sur richesses, expériences sur expériences, pour ressentir au fond de lui cette sensation d’une injustice totale, la mort qui dépossède et qui nivelle les différences. Il y a en lui un manque et normalement sa sagesse aurait du ouvrir, proposer une ou des solutions.

Ce que je trouve frappant dans ce texte, qui date de -330, donc à une époque où la philosophie grecque était connue de tous, c’est l’absence totale de propositions. A aucun moment il ne sort de sa bulle pour être en relation avec les autres, pour leur proposer une relation. La crainte de Dieu est elle relation ? Je n’en suis pas sûre !

Il propose de trouver un mode de vie où l’on n’est pas trop juste, pas trop sage, pas trop méchant, bref pas trop d’excès, car l’excès raccourcit la durée de la vie. 7, 16. C’est une espèce de vie à minima qu’il semble proposer. Même la sagesse ne peut être bonne: « J’ai dit je serai sage, mais c’est hors de ma portée (7, 23). Pas d’excès, profil bas : se soumettre aux ordres des puissants (qui ont le pouvoir de mettre à mort) et même dans l’étude du monde, savoir que la compréhension n’est pas pour l’homme (trop de choses lui échappent).

La relation à l’autre, qui est tellement valorisée par la torah et les prophètes, est elle aussi comme a minima : « donne ton pain à sept ou huit, car tu ne sais quel malheur peut venir sur la terre » Qo 11, 2, mais on n’est pas me semble t il dans la gratuité : donne parce que cela peut toujours servir ! De fait, dans ce texte, l’autre n’existe que comme objet d’étude, et non comme être de relation.

Quant à la relation à Dieu, peut-être peut-on entendre une louange : « Souviens toi de ton créateur aux jours de ton adolescence, avant que ne viennent les jours mauvais et qu’arrivent les années dont tu diras, je ne les aime pas » Qo 12, 1, mais la finale du texte : Qo12,13 « crains Dieu et observe ses commandements, car c’est là tout l’homme : oui, Dieu fera venir toute œuvre en jugement, tout ce qu’elle recèle de bon ou de mauvais », me semble être d’une écriture tout autre que celle du texte initial, et donc peut-être trace (rajoutée) d’une époque où la rétribution post mortem commence à faire son chemin dans le cœur du peuple d’Israël.

Et je ne peux m’empêcher de penser à Bouddha (-600). Comme Qohélet, il est prince donc à l’abri du besoin, il possède des richesses, une femme, la beauté, le luxe. Mais lui décide de sortir des murailles qui l’enferment et reçoit de plein fouet le choc de la misère, de la souffrance et de la mort. Il va essayer de donner une réponse à cette vie, en proposant une manière de vivre, une manière d’être qui permette d’accéder au bonheur. Car l’accès au bonheur est bien la question qui taraude tout être humain compte tenu de la vie qui est loin d’être un chemin de roses.

Quohélet sort aussi, mais il revient dans son confort. Il voit, il observe et la sagesse qu’il dit avoir, quelle est elle ? Si on se réfère au premier livre des rois, il s’agit du discernement. Si on se réfère à d’autres écrits, la sagesse est comme la manifestation de la présence du divin. Et la sagesse de Quohélet est autre. En quoi consiste t elle ? En fait elle dit que le monde est absurde, qu’il n’y a pas de lois sauf celles de la répétition (qui chez Freud est régie par la pulsion de mort) que les promesses de Dieu ne sont pas tenues, et que la vie est un non sens.

Alors que conclure ? Peut-être faudrait il ne pas séparer ce texte de celui qui le suit directement dans notre Bible, à savoir « le cantique des cantiques » qui lui est célébration de la relation.

« Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves le submerger »Can 8,7

dimanche, novembre 13, 2005

"Tu ne te présenteras pas devant ton Dieu, les mains vides

Catherine Lestang

Tu ne te présenteras pas devant ton Dieu les mains vides Ex 23, 15

La première fois que j’ai lu ce précepte en travaillant le livre de l’Exode, ma réaction a été : Il est gonflé ce YHWH. Pourquoi veut-Il qu’on lui apporte quelque chose alors qu’Il possède tout ? Ne fait Il pas dire au psalmiste : Ps 50,12 « Si j'ai faim, je n'irai pas te le dire, car le monde est à moi et son contenu ». Et puis demander des offrandes dans le désert loin « des villes habitées », quand on a quitté sa maison en grande hâte, même si on eu des cadeaux des égyptiens, c’est un peu paradoxal ! Je sais bien que les descriptions un peu pharaoniques de l’Exode montrent un peuple nombreux, avec des grands troupeaux, mais dans la réalité de ces tribus qui quittaient l’Egypte, qu’en était il ? Et ces troupeaux dans le désert, il faut bien les nourrir !

Je sais bien qu’entendre cette phrase au premier degré, dans sa matérialité, ce n’est peut-être pas ce qu’il faut faire, mais avant de passer à un sens plus spirituel, j’ai besoin d’explorer ce précepte tel quel qu’il est écrit. Car c’est bien le même précepte dont parle implicitement Jésus dans l’épisode de l’obole de la veuve en Luc 21,2-3.

Il m’est d’ailleurs venu à l’esprit que cette phrase pouvait fort bien avoir été écrite par les prêtres, car ce sont bien ces dons matériels, concrets, qui leur permettent de subsister. Et sous couvert d’un ordre divin, c’est quand même plus facile!

Je sais aussi, bien que cet aspect ne me soit apparu que tardivement dans mes réflexions sur cette phrase que le Tu n’est pas un tu qui va avec le je, donc qui me serait directement adressé, mais, que c’est un Tu qui est un Vous et qui comme dans les commandements s’adresse au peuple.

Ce qui revient de fait, à faire une double lecture de ce verset.

Le peuple, par l’intermédiaire des prêtres et des lévites, doit lorsqu’il prie son Dieu lui faire des offrandes, qui ont des rôles très précis(le livre du Lévitique est très explicite à ce sujet). Si on lit un peu l’histoire d’Israël, on voit l’importance de ces sacrifices. Il suffit de se référer par exemple au transfert de l’arche à Jérusalem 2,Sam 7,15-20, ou à l’inauguration du temple par Salomon 1R 8,5, ou encore aux livres d’Esdras et de Néhémie, lors du retour de l’exil. par exemple en Es3,1 dès que l’autel est restauré, des victimes animales sont offertes. Elles servent à la fois à purifier le temple de toutes les « horreurs et profanations » qui s’y sont passées, mais surtout de rendre à YHWH sa place de Dieu de l’Univers, à la fois tout puissant et créateur. Ce type de culte peut aussi s’entendre comme un moyen d’apaiser YHWH, d’éviter que sa colère ne s’enflamme et que à nouveau le peuple restant soit menacé de destruction. Car un Dieu qui ne reçoit pas d’offrande, risque fort de se retourner contre son peuple et de l’abandonner. L’offrande va avec l’alliance. D’une certaine manière le faible, manifeste son allégeance au fort en lui faisant des dons, et en contre partie il reçoit la protection.

Je peux aussi entendre dans ce don obligé, comme une contrepartie de ce que YHWH a fait pour son peuple en lui donnant la « libération ». Cela est alors rappel, mémoire. YHWH a fait sortir d’Egypte en rendant au peuple sa liberté, et en lui permettant de conquérir une terre pour y vivre, Il a donné la liberté. Alors le sacrifice, ici peut s'entendre comme donner comme pour remercier.

Il m’est encore possible d’y voir une notion de pardon : ce don servirait à se faire pardonner ! Cette notion d’holocauste pardon est fréquente dans les psaumes. « Tu n’as voulu ni offrandes, ni sacrifices, alors j’ai dit je viens » Ps40. D’ailleurs, n’est ce pas ce que l’on fait parfois quand on a mauvaise conscience ! Faire un cadeau peut désarmer l’ennemi ! A défaut de pardon, le cadeau peut servir à faire « comme si » on était réconcilié, à condition d’ailleurs d’accepter le cadeau. A ce moment là, on est dans une sorte de rituel de réparation. Et si on regarde un peu le lévitique, il y a de nombreux sacrifices prescrits pour le « péché ». Mais on peut remarquer que dans les discours prophétiques, ce n’est pas tant l’holocauste qui est demandé qu’une conversion du cœur ce qui est d’un tout autre registre.

Seulement quand je reprends la perspective du ‘’tu qui va avec le je’’, c'est-à-dire si j’entends cette phrase comme s’adressant à moi, aujourd’hui, je me rends compte que j’ai beaucoup de mal avec cette représentation d’un Dieu qui réclame. Est ce pour bien signifier sa « divinité » sa différence d’entre Lui et les humains qu’il a crées ? Si comme on le dit, il se dit Père, l’important pour un parent, n’est ce pas de savoir ses enfants à l’abri du besoin ? Alors qui est Il ce Dieu ou plutôt que désire t Il?

Et il m’est venu, qu’avec Jésus, la relation devient radicalement différente. Ne lit on pas dans l’apocalypse au chapitre 3 : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe » ce qui est une relation de confiance et non plus de crainte. Dans l’Exode, Dieu a frappé les premiers nés qui vivaient dans des maisons dont les portes ne portaient pas de sang de l’agneau ou du chevreau. Violence peut-être nécessaire, mais violence quand même! Et là, dans le second testament, il y a une porte quipeut s'ouvrir, et promesse d’une rencontre, d’un souper ‘’d’amoureux’’. Faut il avoir les mains pleines ou les mains vides ? L’important n’est il pas juste d’ouvrir la porte pour que la relation s’établisse ?

Or il se trouve que dans mon éducation cette phrase : « ne pas se présenter devant celui qui invite les mains vides » ou autrement dit « arriver avec un cadeau quand on est invité » a été un des précepte de mon enfance, avec un certain nombre de résonances que je vais conjuguer maintenant, et qui peuvent peut-être expliquer ma réactivité négative à ce verset.

Etre invité chez nous, n’était pas une mince affaire. Il fallait se faire beau, et surtout ne pas arriver les mains vides ! Quant à inviter c’était encore autre chose, il fallait donner une image de soi tellement différente de la réalité quotidienne, que cela me dépassait un peu. J’ai toujours eu du mal avec le faire semblant. Que faut il cacher ?

Je ne me suis d’ailleurs souvent demandé pourquoi il ne fallait pas arriver sans rien, juste avec ce que l’on est, avec sa satisfaction d’être invité et de se mettre les pieds sous la table. J’avais une tante qui notait sur un petit carnet la composition du repas servi à ses invités pour ne pas faire la même chose lors d’une prochaine invitation. Que de tracas pour éviter que les autres puissent penser que vous n’êtes pas une bonne hôtesse. Importance de l’image donnée. Narcissisme quand tu nous tiens.

Pourtant l’hospitalité ce devrait être un partage amical, un plaisir à être ensemble. Simplement dans ma famille il y avait une sorte de rituel. On ne pouvait pas se permettre d’arriver les mains et de ne pas rendre l’invitation. C’eut été une marque de mauvaise éducation (ce qui aurait voulu dire que ma mère «était une mauvaise mère) et moi je devais être une petite fille bien élevée (donner aussi de ma mère une bonne image), ce qui explique que mon Surmoi se soit emparé de cette injonction maternelle.

Curieusement, encore aujourd’hui, si j’apprécie de recevoir un petit quelque chose quand je reçois des amis ou même la famille, je suis ravie (mon esprit enfant rebelle) quand les amis arrivent les mains vides, parce que cela veut dire que la relation est vraiment de l’échange et qu’ils se sentent bien dans notre maison. Quant à compter les invitations pour les rendre….Non !

Et puis il y a aussi Jésus, qui rappelle que inviter des personnes qui peuvent rendre l’invitation n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux, comme si dans son message à Lui, ce n’était pas le « donnant donnant » qui avait la préférence. Ce qui renvoie à la phrase citée par Paul : « Il y a plus de plaisir à donner qu’à recevoir ». Mais soyons honnêtes, recevoir fait souvent très plaisir, et se plaindre de l’ingratitude, et donc de la blessure ressentie quand on n’est pas reconnu comme un bon objet, est une attitude bien fréquente. Tout cela pour dire qu’un petit cadeau qui est comme un merci, fait plaisir, mais qu’il n’est pas nécessaire.

Pour rester dans cette optique, il me semble que dans mon enfance cette notion de « ne rien devoir à personne » était aussi très importante. La dette cela crée une obligation et on ne sait pas jusqu’où cela peut mener ou en fait on le sait trop bien. Est-on en dette avec Dieu comme on est censé l’être envers ses parents ? Dans la vie sociale, ne rien devoir, c’est un principe bien humain ! Le « donnant donnant » est à la base de tout échange et crée une relation relativement égalitaire. Quand on doit et qu’on ne peut « rendre », on rentre dans des processus qui peuvent mener à l’esclavage. On devient dépendant de l’autre. On dit bien aujourd’hui que lorsqu’il y a une catastrophe naturelle les membres de certaines églises viennent aider, ce qui leur permet ensuite de recruter ensuite plus facilement car il y a dette. En d’autre terme, la dette crée comme un devoir de reconnaissance. Peut-être peut on dire merci autrement que par un don matériel. Il y a des sourires qui font bien plus chaud au cœur qu’un bouquet de fleurs !

Je crois qu’il y avait aussi, dans ma famille, une notion qui m’est un peu étrangère, à savoir : on nous fait l’honneur à nous qui ne sommes pas de la famille, d’être dans l’intimité (relative) de cette famille. Ceci renvoie à une représentation d’infériorité, peut-être de fausse humilité qui me semble étrange. Mais effectivement si un Dieu vous fait l’honneur à vous, pauvre petit humain de vous inviter chez lui, alors peut-être faut il ne pas de présenter devant lui les mains vides. Simplement pour moi, le fait d’être un humain avec toutes ses limites mais aussi ses grandeurs, ne me dérange pas.

Dans l’Evangile, Jésus s’invite souvent et même si on met apparemment les petits plats dans les grands, d’autant qu’il ne se déplace pas seul, il ne semble pas qu’il se préoccupe beaucoup de la composition du repas. Ce n’est pas là-dessus qu’il juge celui qui le reçoit. A la limite c’est Lui qui fait honneur ! Mais que représente aujourd’hui cette notion ?

Une autre question qui me traverse, est la suivante: et si je me présente devant Dieu ; les mains vides, juste comme je suis, que va-t-il m’arriver ? Va t Il se fâcher ? Va t Il me mettre dehors (ce qui en soi ne serait pas très cohérent pour un Dieu qui se dit Père). Pourquoi mettre sur Dieu une représentation tellement humaine de la relation de parenté ! De toutes les manières, une fois le don fait (et accepté) on se retrouve bien les mains vides !

En fait, il me semble que la peur qui m’a été transmise dans mon enfance est la suivante : si je n’apporte pas un cadeau, je risque de ne plus être invitée par la suite, donc d’une certaine manière d’être mise à la porte et de devoir vivre seule, sans amitié, comme si l’amitié cela s’achetait. Il y avait finalement la peur du rejet, la peur de l’abandon. Et il me semble bien que cette peur là, elle a été projetée sur Dieu. Je ne parle pas d’un niveau conscient, mais d’un niveau inconscient. Et cela, parce que au fond de nous, nous attendons de Dieu une protection, comme le petit enfant en attend une de ses parents, alors que ce qui nous est proposé c’est d’abord une relation.

Alors finalement pourquoi se présenter devant Dieu avec une offrande ? De quoi s’agit il ? Peur d’un rejet ? Peur d’un abandon ? Une de phrase clés de l’évangile n’est elle pas « n’aie pas peur » ? Et pourtant cette peur semble rester encore très présente dans nos rituels, en particulier celui de la messe.

Si je rebascule dans l’optique du Tu est un Vous qui s‘adresse au peuple, il semble bien que tout le rituel de notre messe soit très centré sur le « donnant donnant ». Le peuple, par son prêtre (le célébrant) offre à Dieu un sacrifice qu’Il ne peut que recevoir et accepter(puisqu'il est parfait: Dieu Fils) et qui assure une réconciliation, donc -si je suis me permettre ce raccourci-, la certitude que Dieu ne se mettra pas en colère et ne tuera pas le peuple (pécheur mais sauvé) que Son Fils lui a donné. La mort de Jésus, symboliquement agneau immolé le jour de la Pâques, (fête de la libération), don total, permet la restauration de la relation entre l’homme et Dieu.

Mais si comme l’écrit J. Moingt[1] avec Jésus c’est la fin de l’ère sacrificielle, pourquoi ce mot de sacrifice, revient il si souvent dans le rituel de la messe ?

Pourquoi faut il offrir encore et encore à un Dieu Père (qui sait de quoi l’homme est fait), ce sacrifice de réconciliation (comme si un Dieu était capable d’oubli)[2].

Alors parfois je me dis que ce n’est pas Dieu, lui qui est devenu Père en laissant son Fils aller jusqu’au bout de son désir, qui a besoin qu’on lui rappelle le sacrifice de son fils. C’est nous qui devons en faire mémoire pour ne pas oublier que Dieu Père nous a fait don de son Fils et que ce don nous permet d’être dans l’Esprit.

Je veux dire qu’il est nécessaire de me rappeler(à moi, comme à ceux qui m'ont précédés et ceux qui me suivront) ce qui s’est un passé un soir de l’an 30 ou 33, à savoir un repas « prophétique », suivi d’une réalisation : un corps mis à mort (holocauste) du sang qui coule (purification et vie) et de la réssurection.

Seulement moi dans cette histoire, je dois dire que je me sens (et je me sais) les mains vides. Je reçois, je partage, mais mes mains sont vides. Et si elles sont vides, elles peuvent être remplies, si elles sont occupées à tenir, elles ne le peuvent pas.

S’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que si je peux savoir ce que l’on reçoit, il est bien plus difficile de savoir ce que l’on donne. Je sais ce que j’ai reçu, professionnellement parlant, de tous ceux avec lesquels j’ai travaillé et ils sont finalement très nombreux, mais de là à leur avoir donné quelque chose, c’est beaucoup plus un espoir qu’une certitude. Aujourd’hui, si j’espère être « remplie » et travaillée par le souffle de l’Esprit, j’ai en moi la certitude de ne rien donner, de ne rien rendre, d’avoir des mains avec des doigts écartés, qui prennent appui sur le courant divin, comme un nageur sur l’eau, mais qui ne retiennent pas donc qui ne peuvent donner ou rendre. J’espère juste parfois transmettre, au sens d’être traversée par, mais sans retenir.

L’important pour moi, et là encore c’est une espèce de profession de foi, c’est de croire que ce qui permet à l’homme de sortir de l’animalité qui est en lui (et qui est nécessaire) ; c’est d’être en relation avec Dieu et que cela a été rendu possible par la présence de Jésus ; qui a ouvert « les cieux » c'est-à-dire qui a permis une relation dès maintenant entre l’homme et le divin.

Quand un couple décide d’avoir un enfant, il va donner de sa vie pour que ce petit être devienne un humain. Je dirai que le don des parents fabrique de l’humain. Si moi aujourd’hui, je peux donner un peu de mon temps à mon Dieu, peut-être que dans un échange un peu mystérieux, je peux contribuer à « faire » du Dieu, et que ainsi dans une mutualité qui se nourrit en permanence, l’Un de l’autre et l’autre de l’Un, je peux déjà aujourd’hui faire advenir la présence de Dieu en moi et la laisser agir. Etre créateur de Dieu en toute humilité, n’est ce pas un projet magnifique ?

Voici, je me tiens à la porte et je frappe;

Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte,

J'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi



[1] J. Moingt. La rémission des péchés. DDB 2004

[2] Je fais un peu exprès ici dans un esprit assez polémique de ne pas développer l'aspect "sacrifice de louange"