vendredi, juin 07, 2019

Simon, Fils de Jean, m'aimes-tu. Jn 21, 15-20

Je pensais pourtant avoir écrit encore et encore sur ces versets. Mais là, un autre lien s'est fait, un lien avec la multiplication des pains, le discours dans la synagogue de Capharnaüm et l'abandon vécu par Jésus ce jour là (Jn 6 et 7) . Alors pas de lien avec ce qui s'est passé dans la cour du grand-prêtre (le triple reniement auprès d'un feu de braises), mais plus avec cet autre passé. En arrière plan une phrase du Cantique: "l'amour est plus fort que la mort"; parce que je crois que c'est cela que Pierre a vécu. 

Pierre raconte 

Jésus vient de me dire qu'un jour, quelqu'un me passerait ma ceinture et m'emmènerait là où je n'aurais pas envie d'aller.. Puis, comme autre fois sur les bords du lac, il m'a dit de le suivre.

Alors, en moi est revenu ce qui s'était passé dans la synagogue de Capharnaüm, après qu'il ait donné du pain et du poisson à plus de 5000 hommes sur les bords du lac. C'était il y a longtemps; j'ai même  l'impression que cela fait une éternité, parce que tellement de choses sont arrivées depuis. 

C'était après qu'il ait donné à manger à une grande foule, qu'il nous ait laissés tous seuls sur le lac, qu'il soit venu nous rejoindre en marchant sur les vagues déchainées, et qu'il ait parlé de lui en disant que pour avoir la vie éternelle, c'était son corps qu'il faudrait manger, et son sang qu'il fallait boire.

Inutile de dire que cela avait fait des vagues; et que ceux qui étaient, jusque là, d'accord avec ses enseignements, étaient partis en haussant les épaules. Il nous avait alors demandé à nous, ses proches, si on allait l'abandonner nous aussi. Alors là, en moi une phrase s'est formée, une phrase que j'ai presque criée: une phrase qui disait: "Seigneur à qui irions nous, c'est toi qui a les paroles de la vie éternelle". Et la vie avait continué.

Et voilà qu'aujourd'hui, il nous attendait au bord du lac. Il nous avait prouvé qu'il était redevenu vivant et qu'il était bien comme je l'avais proclamé, le Saint de Dieu; mais malgré tout, rester à Jérusalem c'était dangereux, et on ne savait pas que faire. Et au fond de moi, je me disais que certes il m'avait dit qu'il ferait de moi un pêcheur d'hommes, mais être pêcheur de poisson, c'était peut-être plus facile. Je me disais que finalement, si on parlait de lui aux autres, il continuerait à vivre en nous. Mais malgré tout, quelque chose était comme fini; on se sentait abandonnés. Alors se retrouver entre amis, c'était bon.

On avait passé la nuit à pêcher, et rien. Et puis quelqu'un nous a dit de jeter le filet, et le filet s'est rempli. Et c'était un peu comme la multiplication des pains et des poissons. Et là, Jean a compris que cet homme qui nous avait interpellé, c'était notre Joshua. Je vous passe les détails, mais on a mangé de son poisson qui était en train de cuire, avec son pain à lui et notre poisson à nous. Et le temps était bon. Un peu le paradis…

Je me sentais comme la fiancée du Cantique des Cantiques, quand elle a trouvé celui que son cœur aime: là, on l'avait vraiment trouvé, retrouvé.

Et d'un coup, voilà qu'il me pose une question. Il me demande si je l'aime vraiment, si je l'aime plus que ceux qui sont là avec nous; je ne savais pas trop que lui dire. Oui je l'aime vraiment, oui je l'aime plus que mes amis de toujours, mais ce n'est pas facile de dire à quelqu'un qu'on l'aime. Lui, il l'a beaucoup dit ce mot là, je dirais même qu'il a conjugué ce verbe dans tous les sens; que ce mot il l'a employé, encore et encore. Il nous a laissé ce qu'il appelle son commandement, "nous aimer les uns les autres comme lui nous a aimés"; mais moi, j'ai un peu de mal avec ça. Je suis un pêcheur et je ne sais pas trop exprimer mes sentiments. Alors j'ai juste dit, oui, je t'aime. A lui de comprendre ce que je mets en dessous. Et il m'a dit que je serai le berger de ses agneaux. Plus pêcheur; berger comme lui, qui avait dit qu'il était le berger et qu'il veillerait à ce que les brebis de son troupeau puissent entrer et sortir librement. 

Et voilà qu'il me demande encore si je l'aime vraiment. Vraiment, pour de vrai.. Bien sur que je l'aime pour de vrai. Après tout, j'ai bien dit que je donnerais ma vie pour lui, et j'ai tranché l'oreille du serviteur du Grand-Prêtre (ce que je n'aurais jamais dû faire, parce que même si Jésus lui a rendu son oreille, moi, j'étais dans un sacré pétrin). Et là, je lui ai dit qu'il savait bien que je l'aimais, même si je ne sais pas bien le montrer. Et il m'a dit que je serai le pasteur de ses brebis. Pasteur, je me vois avec un bâton, et le troupeau qui me suit. C'est réconfortant. Et là j'étais heureux.

Mais il n'en n'est pas resté là.. Il me l'a encore demandé, si moi, Simon fils de Jean, je l'aimais. Cette fois-ci, c'était aimer tout court. Pas de "vraiment", pas de comparaison. Et là, ça m'a fait mal et je ne sais pas dire pourquoi. J'en avais les larmes aux yeux; j'ai presque eu du mal à lui répondre, que lui qui sait tout (et là je reconnais bien, en Lui , la présence de Celui qui l'habite, son Père qui sait tout), il le sait bien que je l'aime, même si je ne sais pas aimer comme lui il aime. Et là il me redit pour la troisième fois que je vais être le berger de ses brebis. Et je me doute bien qu'être le berger, cela veut dire qu'un jour je donnerai ma vie pour le troupeau, comme lui l'a fait. Et ça me fait un peu peur. 

Pourtant, quelque chose s'était passé en moi. Bien sûr j'aurais aimé qu'il m'appelle par mon autre nom, le nom qu'il avait choisi pour moi, celui de Pierre. Mais c'est comme ça. Et au fond de moi, j'avais bien retrouvé celui que mon cœur aime, celui que mon cœur aime plus que mes amis, celui que mon cœur aime finalement plus que ma propre vie. Sauf que je sais que ma vie, si elle doit m'être enlevée à cause de son nom, ce ne sera pas moi qui déciderai de quoique ce soit. Adieu la fanfaronnade. 

Et c'est là où je crois qu'il a lu quelque chose en moi; parce qu'il a parlé d'un futur, d'un futur où je serai vieux, d'un futur peut-être pas si lointain, où je ne serai plus le maitre de la situation, pouvant me conduire moi-même. Mais je sais bien que jour là, que ce jour où j'aurai apparemment tout perdu, c'est lui qui me mettra ma ceinture, c'est qui qui me prendra par la main; et c'est lui qui me prendra dans ce lieu où Il nous a préparé une place.

mercredi, mai 29, 2019

Le figuier desséché: Mt 21, 18-22



Dans l'évangile de Luc, au chapitre 17, les disciples sont confrontés à des paroles de Jésus qui les déstabilisent. Si on doit pardonner tout le temps, où va-t-on? Et ils demandent à Jésus d'augmenter leur foi. A quoi Jésus répond: "Si vous aviez la foi, gros comme une graine de moutarde (c'est- à-dire trois fois rien), vous diriez à l'arbre que voici, déracine- toi et va te planter dans la mer, et il le ferait". Cette phrase, on la retrouve un peu à l'identique (l'arbre est remplacé par une montagne) dans l'évangile de Matthieu, au début du ministère à Jérusalem. Elle leur est donnée après que Jésus ait prononcé une malédiction sur un figuier qui aurait dû porter les premiers fruits et qui n'en portait pas. 

En lisant ce petit texte avec notre groupe qui travaille sur l'évangile de Matthieu, je me suis dit que ceux qui avaient été là ce jour là avaient eu de quoi être déconcertés. J'ai eu envie de laisser parler Pierre. Mais je me suis aussi servie de quelques versets de l'évangile de Jean (la vigne et les sarments) qui, même si chronologiquement ils n'ont pas leur place ici, m'ont paru importants. 

Pierre raconte:

Alors là, alors là, les bras m'en tombent, comme ces feuilles qui jonchent le sol, ces grandes feuilles de figuier qui sont là toutes sèches et qui s'envolent une à une. Ce figuier, il était là sur notre route. C'était un bel arbre, plein de feuilles toutes neuves parce que le printemps est là. Cet arbre, il aurait dû donner ces petites figues vertes qui sortent en même temps que les fleurs de la vigne, comme le dit le Cantique des Cantique (Ct 2, 13). Je ne sais pas si c'est parce qu'en Judée le climat est différent, mais les figues n'étaient pas au rendez-vous. Et Jésus, qui avait faim, est - si je puis dire - resté sur sa faim. 

L'ennui, c'est qu'avec lui, on ne sait jamais trop s'il a faim pour de vrai, ou s'il a faim d'autre chose. Une fois, on était en Samarie, on s'était arrêté près du puits de Jacob, on était partis chercher de quoi manger, et quand est revenu avec des provisions (et quand on est juif, se faire servir par des Samaritains ce n'est pas facile), il nous a dit qu'il n'avait pas faim, que sa nourriture était de faire la volonté de son Père; et on s'est trouvé tout bêtes.

Mais là, cet arbre qui était tout feuillu, cet arbre dont les feuilles qui sont comme divisées en cinq parties évoquent pour nous les livres de notre Père Moïse, et dont les fruits symbolisent la sagesse, il était trompeur.

Et Jésus, lui qui a guéri un homme dont la main était toute maigre, toute sèche, il a maudit cet arbre. J'ai pensé à notre prophète Elie, quand il avait provoqué une famine en Israël en disant: "Par le Seigneur qui est vivant, par le Dieu d'Israël dont je suis le serviteur, pendant plusieurs années, il n'y aura pas rosée ni de pluie, à moins que je n'en donne l'ordre" (1R 17,1). Je dis cela parce que Jésus, lui, a dit: "Que plus jamais aucun fruit vienne de toi". Et immédiatement les feuilles ont commencé à se dessécher et à tomber.

En fait, je ne sais pas trop ce qu'ont pensé les autres, mais moi, j'ai eu un peu peur devant un tel pouvoir. Quand il guérit, je ne me pose pas trop de questions, parce que c'est bien comme cela qu'il montre qu'il est le Messie, l'Envoyé, mais là... 

Pourquoi n'a-t-il pas fait pousser les figues en un clin d'œil? Après tout, il est capable de tellement de choses. Ne nous a-t-il pas fait attraper une grosse quantité de poissons en plein jour, alors que nous n'avions rien pris de la nuit? N'a-t-il pas apaisé une énorme tempête, n'a-t-il pas donné du pain à manger à je ne sais plus combien de personnes? Mais là, il a maudit...

Je me suis dit: et moi, si je ne donne pas ce qu'il veut, si je ne donne pas de fruits, de bons fruits, qu'est ce que je vais devenir? Un jour il a dit qu'il était la vigne et que tout sarment qui ne portait pas de fruit, il était coupé pour être brûlé. Je fais ce que je peux, mais je ne suis pas sûr du tout de faire ce qu'Il veut que je fasse. Bon, ça c'est pour moi, pour expliquer un peu ma peur. Sauf que je l'aime et qu'il le sait, et que je pense que mes fruits finiront bien par arriver.

Et puis, j'ai eu comme l'impression que cet arbre, trompeur finalement, c'était un peu comme toutes ces personnes qui sont venues hier nous dire de faire taire la foule qui l'acclamait quand il est entré dans Jérusalem, ces personnes qui pensent qu'elles ont le savoir et la connaissance et qui méprisent les pauvres, les traine-savates, et qui le prennent pour quelqu'un de dangereux. Je ne sais pas, mais c'est possible: eux qui vivent à Jérusalem, eux qui sont dans le Temple, qui récitent la loi tous les jours, qui la connaissent par cœur, ils peuvent séduire, mais leurs fruits, est ce qu'ils sont au rendez vous? Peut-être pas.

Je crois qu'il aurait aimé que ceux-là, qui se prennent pour les bergers, reconnaissent que c'est lui le berger, reconnaissent qu'ils ne s'occupent pas du tout des petits, des défavorisés; qu'ils les jugent sans chercher à les comprendre en se réfugiant derrière le légalisme. 

Naturellement, on n'a pas osé lui poser de questions. Depuis qu'on a quitté la Galilée, il n'est plus le même. Il est un peu comme un condamné qui sait que ses jours sont comptés. Et voilà qu'il nous sort une de ces phrases dont il a le secret, une des phrases qui nous chamboulent. 

Il nous a affirmé que si on a la foi, on peut ordonner à une montagne qu'elle aille se jeter dans la mer, et qu'elle le fera. Déjà que parfois réussir à chasser un esprit mauvais on n'y arrive pas.. Mais déplacer une montagne? Vous vous rendez compte. 

Moi je veux bien mais à quoi ça sert. Pardon, mais si une montagne fait ça, ça va provoquer des vagues énormes, et surement des inondations, alors je ne comprends pas trop ce qu'il a voulu faire, ce qu'il a voulu nous faire comprendre. Peut-être que quand il parle de montagne, il parle des montagnes dans notre vie, qui obscurcissent le ciel. 

Et pourtant lui, il en déplace des montagnes, des montagnes d'incrédulité, des montagnes de doute. 

Et je me suis dit qu'ici, des montagnes il y en a. Que le temple nous domine, que le mont des Oliviers nous domine, le Mont Sion nous domine. Peut-être qu'un jour tout cela sera détruit, renversé, parti. Je ne sais pas, mais là encore, j'ai un peu peur. Quelle est cette foi qui renverse les montagnes? 

Parfois, il nous parle d'une force qui nous sera donnée quand lui sera parti. C'est certain que nous n'aimons pas du tout quand il parle comme ça. Mais déplacer les montagnes, ce n'est pas pour nous les hommes, c'est pour Dieu, qui les a créées et qui peut les faire danser de joie. Alors peut-être que ce qu'il nous dit, c'est qu'un jour, comme Lui, nous aurons en nous cette force qui ne sera pas de nous, mais qui sera là, et qui nous permettra de déplacer les montagnes, de parler en son nom, de guérir et de proclamer, comme je l'ai fait un jour, qu'il est le Messie, le Fils du Dieu vivant; et qu'il a les paroles qui donnent la vie.





mardi, mai 21, 2019

Jean 13 et 14

La liturgie propose en lecture continue ce qu'on appelle le discours après la Cène. Les deux chapitres 13 et 14 forment un tout; et le chapitre 14 se termine par "Levons nous, partons d'ici".

En relisant ces chapitres, surtout le 14, j'ai été surprise par les mots qui se répètent, par la place de celui que Jésus appelle son Père et par le lien qui est entre eux. J'ai eu envie de laisser venir en moi les mots, pour dire autrement ce temps qui précède l'arrestation.

Celui qui parle, dans le récit ci-dessous, n'a pas de nom. Il peut-être le disciple bien-aimé, qui est censé nous représenter tous; mais il peut-être n'importe lequel de ceux qui étaient là ce soir là, et qui ont vécu l'angoisse, la peur, la déception, le doute, l'incompréhension aussi; qui mettront du temps pour se remettre du traumatisme généré par la mort de leur Maître, et qui auront besoin de la présence de ce "Défenseur", ce "Consolateur", pour aimer à leur tour comme cela leur a été demandé.

Quelqu'un raconte:

Ce fut un repas pas comme les autres. Imaginez que d'un coup, alors qu'on était en plein milieu du repas, Jésus, comme si une mouche l'avait piqué, a enlevé son manteau, cherché un tissu qu'il a passé dans sa ceinture, et versé de l'eau dans un bassin; un petit bassin, pas trop grand, pas trop lourd. On se demandait bien ce qu'il allait faire. Eh bien là, il nous a surpris, renversés, étonnés. Il a mis un genou sur le sol, et il s'est met à laver les pieds de Jean, son ami de toujours, qui était pécheur en Galilée. Et là, on s'est tous regardé sans comprendre, parce que ce qu'il a fait là, c'est un travail d'esclave. 

Quand on reçoit quelqu'un chez soi pour un repas, quand il entre, on lui présente une cuve pour qu'il puisse en se lavant les mains se purifier, laisser dans l'eau ce qui vient du dehors; mais les pieds, c'est rare... Et il a fait cela pour chacun de nous. On n'osait rien dire, sauf Pierre qui comme d'habitude a fait son cinéma. Il s'est levé, il a dit à Jésus qu'il ne voulait pas que lui, le maître, lui lave les pieds; mais Jésus lui a répondu que s'il ne lui lavait pas les pieds, il n'aurait pas de place avec lui dans le royaume. Je ne sais pas s'il a compris, Pierre, mais moi, pas trop bien. Pierre a dit: "Ne me lave pas que les pieds, mais aussi la tête". Et là, Jésus a eu une phrase sibylline: "Celui qui a pris un bain est pur, il n'a pas besoin de se laver; et il a ajouté qu'il y en avait un qui n'était pas pur. 

Il dit souvent que sa parole nous purifie. Et même si je ne comprends pas trop, je comprends quand même. Alors peut-être qu'il a voulu dire que ses paroles n'atteignaient plus le cœur d'un d'entre nous. Puis il a remis son manteau, et il nous a dit que ce qu'il venait de faire, il faudrait que nous le fassions par la suite les uns aux autres. 

Souvent, on s'était disputé pour savoir qui serait le chef après lui. Et là, il nous a fait comprendre que celui qui veut être le chef doit être capable de s'agenouiller devant ses frères, de leur laver les pieds; de leur faire du bien en quelque sorte, et non pas d'ordonner. 

Puis, je ne sais pas trop pourquoi, Judas est sorti et le repas s'est terminé. Et il nous a dit que quelque chose allait se passer, il a dit que son Père allait être glorifié en Lui, et que Lui serait glorifié par son Père. 

Quand il parle de gloire, moi, je pense à l'Exode, au Seigneur qui se manifeste sur le Sinaï, mais ça ne doit pas être ça, parce qu'il a toujours refusé de faire des signes où le ciel parlerait. Je crois qu'il veut dire que quelque chose que nous ne connaissons pas va se révéler au monde. 

Et tout de suite après, il a dit qu'il nous donnait un commandement nouveau. Alors on a dressé l'oreille. Et ce commandement, c'était de nous aimer les uns les autres. Bon, ça on peut entendre, même si ce n'est pas facile. Il y a eu un petit silence, et il a ajouté: "Comme je vous ai aimés, aimez vous les uns les autres". Alors ça c'est autre chose, parce que lui, quand il nous regarde, on se sent aimé de fond en comble, et nous, nous ne savons pas faire cela pour les autres. Il a insisté sur cette manière d'aimer. Et comme je me souviens qu'il a dit aussi qu'il était le berger, et que le berger donnait sa vie pour ses brebis, je pense que ce qu'il nous dit, c'est que nous devons être capables de donner notre vie par amour, pour nos frères. Ouille…

Puis, comme il avait dit qu'il ne resterait plus avec nous et qu'il allait partir, Pierre lui a demandé où il allait. Jésus a répondu qu'un jour il le suivrait, mais que ce n'était pas demain la veille, et qu'il en était bien incapable; tellement incapable qu'il allait le renier. Alors là, ça a encore jeté un sacré froid. 

La nuit était tombée, c'était un nouveau jour qui allait commencer; un jour que je ne sentais pas bien, un jour qui me faisait un peu peur. Et puis ce jour, c'est celui où dans le temple on immole les agneaux, pour le repas qui fait mémoire de notre délivrance d'Egypte. 

Il s'est remis à parler. 

Il s'était bien rendu compte que nous étions inquiets, que nous ne nous sentions pas bien. Alors il a voulu nous rassurer, en nous disant que dans la maison de son Père (c'est comme cela que Lui, il appelle notre Dieu de notre peuple) il allait nous préparer une place. C'est bien gentil, mais il dit qu'il va revenir et ça on ne comprend pas. Et le brave Thomas s'est risqué à poser une question que nous nous posions tous. Il a dit que nous, on ne savait pas où il avait l'intention de se rendre, donc que nous ne pouvions pas connaître la route. A quoi Jésus a répondu que pour aller vers le Père - ce qui prouve que c'est là où il va aller, donc qu'il va mourir - il fallait passer par lui. Il a dit qu'il était le chemin, la vérité et la vie; eh bien, désolé, mais ce n'est pas clair du tout. Et qu'il faut écouter ce qu'il enseigne, le pratiquer, et que cela fera des nous des vivants. Enfin c'est ce que j'ai cru comprendre.

Du coup, comme il parle beaucoup du Père, Philippe a posé la question qui nous brûle aussi les lèvres; enfin il l'a posée un peu différemment. Il lui demandé qu'il nous montre le Père. Sauf que Dieu, personne ne l'a jamais vu. On peut voir ses manifestations, mais lui, même s'il est dans le buisson ardent, on ne le voit pas. Et là, et j'ai eu vraiment l'impression que Jésus était plus que déçu, il nous a dit que quand on le voyait lui, quand on le regardait, on voyait au fond de lui quelqu'un d'autre et que ce que nous percevions, c'était le Père. Et il l'a expliqué un peu, mais c'est trop difficile; il a dit qu'il est dans le Père, et que le Père est en lui; que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, c'est comme si le Père le lui soufflait. Et que lui, il obéit toujours, parce que c'est cela qui le rend heureux, qui le met dans la joie. Il a même ajouté qu'un jour, mais ça j'ai du mal à le croire, nous ferions nous aussi des choses magnifiques; et que si nous demandions quelque chose en son nom, il demanderait au Père de nous exaucer. 

Et alors il a eu une phrase un peu étonnante, peut-être la plus étonnante; il a dit que quand il serait parti (et ça ça me fend le cœur), il nous donnerait un autre défenseur, qui sera avec nous pour toujours. Un défenseur.. Qu'est ce qu'il veut dire? Et c'est vrai que les grands-prêtres, certains pharisiens, lui en veulent, ils nous en veulent. Alors on aurait avec nous une présence qui nous aiderait? Là c'est vraiment un rayon d'espoir, parce que ce soir, moi l'espoir je ne le sens pas.

Et il a continué, en disant qu'il n'allait pas nous abandonner, et que si nous continuions à l'aimer, nous serions aimés par son Père et par lui, et que lui se manifesterait. Se manifester, mais comment quelqu'un qui est mort peut-il se manifester? Alors Jude le lui a demandé. Je crois qu'il voulait savoir si ce serait une manifestation énorme, ou juste pour nous, plus intime. 

Jésus a alors répondu sans répondre, sauf qu'il a reparlé de l'Esprit Saint, qu'il appelle le Défenseur. Et cela me fait du bien, parce que sans que je puisse dire, je sens comme si le malin rodait, comme s'il était à l'affut, et comme s'il allait nous tomber dessus et emporter notre maitre dans ses griffe. Il a même ajouté que ce Défenseur, serait comme une mémoire, que grâce à lui, on ne pourrait pas oublier tout ce que Jésus nous a dit. 

Comme il se rendait compte que nous étions de plus en plus troublés, il nous a dit qu'il nous laissait sa Paix, qu'il nous donnait sa Paix. C'est vrai que quand on le voit, lui, on sent que malgré tout ce qu'il vit ou subit, il y a en lui une sorte de stabilité, qui permet que jamais l'union entre lui et son père ne soit rompue. Alors nous laisser cela, s'il doit partir, quel cadeau. Mais pourquoi doit-il partir? Pourquoi? Je ne comprends pas vraiment.

Il a alors parlé du Prince de ce monde, et ça confirmait bien ce que je ressentais. Et on s'est levé pour aller ailleurs. Et au fond de moi, ça tremblait très fort, et en même temps, ça chantait à la fois de tristesse et de joie, d'allégresse aussi: parce que ce qui était prévu de toute éternité allait advenir; et que nous les hommes, avec nos limites, nous allions être entraînés avec lui dans une autre vie, la vraie vie, même s'il lui fallait passer par la mort.


vendredi, mai 17, 2019

L'arbre de la vie (Genèse 2)

Genèse 2: Les deux arbres dans le jardin. 

Dans l'évangile de Jean que la liturgie propose en ce temps pascal, je suis frappée par le fait que Jésus parle en permanence de Vie. Il n'est pas venu pour juger, mais pour donner la vie. S'il donne sa vie, dans cet évangile, ce n'est pas une rançon, mais parce qu'il s'agit d'amour, c'est la seule manière de nous permettre, par le don de l'Esprit, de devenir des vivants. Or quand on lit la Bible, au début du récit mythique de la Genèse, il est bien question d'un arbre de Vie (ou de la Vie) qui devient inaccessible à Adam (figure de l'humain), après le choix malencontreux de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.

Le texte qui suit est donc une réflexion sur ces deux arbres et peut-être sur le fait que la tentation c'est de choisir ce qui nous donne puissance sur l'autre. D'ailleurs n'est ce pas ce qui est en filigrane dans les tentations de Jésus? 

Ce que je veux dire c'est que nous sommes appelés à être des vivants, et qu'il ne faut pas nous tromper d'arbre.

Donc, dans le jardin que l'homme est appelé à cultiver, il y avait, nous dit le texte, deux arbres. Leur localisation l'un par rapport à l'autre reste un peu difficile, mais l'arbre de vie est au milieu du jardin, quant à l'arbre de la connaissance du bien et du mal on ne sait pas trop. Mais cet indice, le milieu, dit bien son importance. Il est central cet arbre. C'est l'arbre qui donne la vie, l'arbre qui peut donner l'immortalité, apanage des Dieux, mais aussi le désir de vie que nous avons tous. Surtout, c'est un arbre dont le fruit permet et donne la croissance de la Vie chez l'humain, c'est à dire du meilleur de lui; autrement dit, de sa capacité à aimer. Il me semble qu'il est différent des arbres dont parlent les livres d'Ezéchiel et de l'Apocalypse qui sont des arbres guérisseurs. 

Et puis, bien sûr, il y a l'autre arbre. Or curieusement, dès le début, l'auteur dit bien, ou fait dire par la bouche de Dieu, que si on mange du fruit de cet arbre, on trouvera la mort. Cela montre bien que cet arbre est comme l'opposé de l'arbre de Vie. Seulement il est présenté comme l'arbre qui donne non pas la connaissance tout court (par là je veux dire ce qui nourrit l'intelligence, qui permet son développement, mais aussi la connaissance de l'univers, que ce soit l'infiniment grand ou l'infiniment petit), mais la connaissance du bien et du mal - ou comme cela est parfois écrit la connaissance du bon et du mauvais. Or là on est dans quelque chose qui est radicalement différent de la connaissance au sens large.

Savoir, ou croire connaître, ce qui est bon ou mauvais, ne fait pas de nous des Dieux, mais donne l'illusion d'être comme Dieu, puisque cela nous permet de décider à la place d'un autre (ou d'un enfant, d'une femme, d'un clan, ou d'un peuple) ce qui est bon ou mauvais pour elle, et donc d'édicter des lois en conséquence. En d'autres termes, ce savoir là conduit au pouvoir sur l'autre, avec certes du positif, parce qu'il régente la vie sociale, mais tellement de négatif, parce qu'on est dans le pouvoir et souvent dans la domination. Et le pouvoir, quand il n'est pas cadré, quand il est en proie aux forces brutes qui sont en tout être humain, peut conduire à la violence, à la mort.

Oui, cet arbre là ouvre les portes de la violence. Ce qui se passera dans la suite du récit entre Caïn et Abel en est presque la démonstration (Gn 4).

Et le serpent là-dedans? Je ne vais pas revenir sur la pauvre Ève, qui ayant bravement goûté le fruit de l'arbre, et qui - parce que rien ne se passe pour elle (elle ne tombe pas raide morte) - en a donné à son mari et sur laquelle on fait retomber toute la faute, mais sur la perversité du mauvais. Car en se centrant uniquement sur l'arbre porteur de l'interdit, il détourne l'humanité de l'arbre de la vie, alors que c'est bien l'arbre le plus important. Et c'est bien pour nous donner la Vie que Jésus viendra un jour du temps sur notre terre. Car c'est bien le fruit de cet arbre là qui fait de nous, non pas des Dieux, mais qui nous modèle à son image et à sa ressemblance.

Alors, pour le serpent la perversion, c'est bien de détourner du bon pour rendre le mauvais désirable. On connaît, parce que les exégètes les ont bien mises en valeur, ces phrases inversées ("tous les arbres") ou tronquées, du discours du malin. C'est instiller le désir que l'homme a d'être le juge de ce qui est bon ou mauvais, alors qu'il est loin d'avoir les capacités pour le faire. Et, devenu juge, il s'érige en tout puissant et prend bien la place de celui qui a mis en place ce qu'il a fallu pour que l'homme prenne racine et naissance sur la terre. Et ce faisant, il devient sans s'en rendre compte un sujet du serpent, puisque comme lui il "sait" ce qui est bon ou mauvais; et il s'oppose à un dessein qui devient pour lui obscur voire incompréhensible. 

Le serpent, le plus rusé des animaux des champs, a parfaitement réussi son coup. Et quand les yeux s'ouvrent, ce n'est pas tant la nudité qui est en cause, que de savoir ce que la nudité éveille chez l'autre, en terme de pouvoir, et là, il vaut donc mieux la masquer la nudité et la masquer derrière des feuilles qui sont celles de l'arbre de la sagesse, et oublier...
Sauf que Dieu n'oublie pas et va petit à petit permettre à l'homme d'accéder à nouveau à ce fruit qui donne la vie en la personne de son Fils. 

vendredi, mai 10, 2019

Le disciple bien-aimé raconte ce qui s'est passé au bord du lac:Jn 21

Les lectures de ce temps après Pâques nous ont permis d'entendre une fois encore la finale de l'évangile de Jean, ce chapitre 21, qui se passe en Galilée, un peu comme si, malgré ce qui s'était passé après la résurrection, les deux apparitions de Jésus au milieu de ses disciples en train de partager un repas n'avaient pas été suffisantes pour les pousser à "sortir et annoncer la vraie nouvelle". On a l'impression que la peur reste présente, et si l'on en croit ce qu'écrit le "disciple bien-aimé", on peut presque penser à une fuite. Reprendre la vie en Galilée, loin de Jérusalem, est quand même plus simple. Et on a donc cet épisode de la pêche des 153 poissons, de ce feu de braises, de Pierre qui saute dans l'eau après avoir passé un vêtement, du repas, du dialogue entre Jésus et Pierre, dialogue d'où Jean est exclu, alors que lui, il a cru dès le début, il a compris les signes. Alors j'ai eu envie de le laisser parler ce disciple aimé, et de le laisser parler en imaginant un peu son amertume: parce que si c'était à lui que Jésus avait posé la question "Jean m'aimes-tu", il aurait été tellement convaincant, et convaincu, que Jésus n'aurait pas dû poser trois fois la même question…

Le disciple que Jésus aime raconte c,e qui se passe au bord de la mer

 Ce n'est vraiment pas juste.. Je peux tout comprendre, je peux tout admettre, parce que je l'aime plus que tout, parce que j'ai posé ma tête sur sa poitrine, parce que j'ai écouté battre son cœur, mais ce qui s'est passé là, cela n'a pas été facile, même s'il a dit que je devais "demeurer". Demeurer, être là, pour lui, avec lui et en lui.. Mais bon, pas si simple.

Moi, j'ai tout de suite su que c'était Jésus, le Jésus neuf, le Jésus vivant, qui nous attendait sur la rive avec ce feu dont je voyais la fumée. Je sentais l'odeur du poisson grillé, du pain et naturellement les autres ne comprenaient rien. Pourtant ils m'ont raconté que le premier jour de la semaine, cette semaine qui a vu sa mort, son ensevelissement, il leur était apparu, il avait soufflé sur eux, il leur avait donné son Esprit; et que la semaine d'après il avait parlé à Thomas, qui ne pouvait pas croire qu'il était vivant autrement, qu'il était ressuscité: pas comme Lazare, pas comme le fils de veuve de Naïm; mais qu'il était, comme il nous l'avait dit, la Vie. 

Et Pierre, quand j'ai dit cela, au lieu de se préparer à accoster, il a fallu qu'il saute dans l'eau. Pourquoi a-t-il mis un vêtement? Peut-être parce qu'il se sentait tout nu devant Jésus, un peu comme Adam et Eve se sont sentis tous nus, l'un devant l'autre, quand leurs yeux se sont ouverts. Alors nous, on est restés dans la barque et lui, il est arrivé le premier, parce que faire manœuvrer la barque avec le poids des poissons, ce n'était pas facile. Et peut-être qu'il voulait être sûr que c'était bien lui. Qu'est ce qu'ils se sont dit? J'aurais bien aimé le savoir… Des poissons, on en a compté cent cinquante-trois. Mais le plus beau des poissons, si j'ose dire, c'était le Seigneur, qui était là et qui nous attendait. 

Ensuite, par trois fois, il a demandé à Pierre, en l'appelant "Simon fils de Jean", s'il l'aimait. Et Pierre disait oui, mais c'était timide. Ce n'est pas facile pour un homme de dire à un autre homme qu'il l'aime plus qu'il n'aime ses compagnons, mais ce n'est pas si difficile. La troisième fois, il m'a semblé qu'il était proche des larmes... Peut-être qu'il a pensé à cette terrible nuit où il n'a pas eu la force de dire qu'il était du côté de Jésus. Peut-être aussi que Jésus qui, cette terrible nuit, avait entendu Pierre dire qu'il ne le connaissait pas, voulait lui faire comprendre quelque chose, je ne sais pas. 

Pourquoi il ne me l'a pas demandé à moi, si je l'aimais, moi dont le cœur fond dès que je le vois, moi qui étais près de lui quand il était sur la croix, moi qui ai pris sa mère chez moi, moi qui ai couru au tombeau parce que Marie de Magdala était venue nous dire que le corps avait disparu, moi qui ai attendu que Pierre entre le premier, moi qui ai compris qu'il n'était plus là, qu'il ne serait plus jamais là, parce que comme il nous l'avait dit, il était ressuscité parce qu'il avait accompli pleinement la volonté de son Père. Moi j'aurais crié que je l'aimais. Mais ce n'est pas à moi qu'il a donné la charge d'être le pasteur de la communauté qui allait naître. Peut-être que ce n'est pas cela ma charge. 

Et puis il a dit à Pierre de le suivre, et à moi de "demeurer"; et ça, les autres n'ont pas compris. Demeurer, c'est cela que je veux. Demeurer avec cette présence de lui en moi, demeurer avec toutes ces paroles qu'il a dites, et les transmettre à mes frères; demeurer avec la présence de l'Esprit, demeurer en Lui, devenir son corps; me nourrir de lui pour être lui, et raconter les merveilles que son Père a faites pour nous, son nouveau peuple. 

mardi, avril 16, 2019

Jean raconte comment il a trouvé un ânon pour Jésus et comment ensuite il a trouvé la salle pour célébrer la Pâque.

"Étonnant": 

Luc 19,29-30 et Luc 22,10-30: "Vous trouverez un ânon à l'attache - Vous suivrez un homme portant une cruche d'eau ..."

Quand on lit dans les synoptiques les récits de ce que nous appelons "l'entrée triomphale à Jérusalem "et " l'institution de l'eucharistie", on ne peut qu'être surpris par certaines demandes ou affirmations de Jésus, et se demander comment il pouvait le savoir.

La première concerne cet ânon que personne n'a monté et qui accomplit la prophétie du prophète Zacharie (Za 9, 9): "Exulte de joie fille de Sion! Crie de joie, fille de Jérusalem! Voici que ton roi vient à toi: il est juste et victorieux, humble et monté sur âne, sur un ânon, le petit d'une ânesse". Mais comment Jésus pouvait il savoir que dans ce village-là, il y aurait sa monture royale?  Et comment pouvait-il à l'avance indiquer ce qu'il faudrait répondre aux propriétaires de la bête?( Lc 19, 29-30)

La seconde concerne le choix de la salle où sera célébrée la Pâque - et cela ne devait pas être facile de trouver une telle salle. Savoir que les disciples rencontreraient un homme portant une cruche d'eau (cela devait être plus qu'insolite, car les porteuses d'eau normalement ce sont les femmes); savoir que ce dernier rentrerait dans une maison spécifique; savoir qu'une salle sera mise à sa disposition, il y a quand même de quoi rester un peu pantois (Lc 22, 10-13). 

Comme Luc rapporte, pour ce dernier événement, qu'il a envoyé Pierre et Jean (deux des témoins de la transfiguration), j'ai voulu laissé parler Jean, le fils de Zébédée. 


Jean, le fils de Zébédée, raconte:

Je sais bien qu'il nous a montré sa gloire il n'y a pas si longtemps, près de Césarée de Philippe; je sais bien qu'il sait ce qu'il y a dans le cœur de l'homme; mais malgré tout il y a des choses qui me démontent. Comment pouvait-il savoir qu'il y aurait un ânon jamais monté qui l'attendrait tout près du Mont des Oliviers? Comment pouvait-il savoir qu'il nous suffirait, à Pierre et à moi, de suivre un homme portant une cruche d'eau pour trouver le propriétaire d'une salle où nous pourrions célébrer la Pâques tous ensemble? Comment pouvait-il savoir tout cela? Cela fait deux fois qu'il nous fait le coup. D'où lui vient ce savoir?

La première fois, on n'était pas loin de Jérusalem. On avait été à Jéricho; Zachée le chef des publicains, Zachée le petit, nous avait offert un magnifique repas; et de mon point de vue, il était devenu "grand" quand il avait dit qu'il allait faire don aux pauvres de la moitié de ses biens, et que s'il avait fait du tort à quelqu'un il lui rendrait quatre fois plus. Mais là déjà Jésus nous avait surpris: il connaissait le nom de cet homme, et il avait vu qu'il avait grimpé sur un sycomore. Mais depuis que nous marchons avec lui, avec les miracles qu'il a faits, le pain qu'il a multiplié, on ne s'étonne plus...

Puis on s'était mis en route et là, Jésus nous avait raconté une drôle d'histoire, pas si drôle que ça.. Une histoire de talents, mais je n'ai pas bien compris, sauf que ça se terminait mal pour celui qui avait eu peur de son maître et n'avait pas fait fructifier la somme, et pour ceux qui ne voulaient pas que ce roi soit leur roi.  

On était arrivé près du Mont des Oliviers, à Béthanie; et là, il a demandé à deux d'entre nous, dont moi, d'aller au village d'en face, de détacher un petit âne, un petit âne sur lequel personne ne se serait encore assis, et de le lui amener, en disant aux propriétaires que le Seigneur en avait besoin et qu'il le leur rendrait ensuite. On était un peu soufflé, mais on a obéi; et on a tout trouvé comme il avait dit. Et on lui a amené l'ânon, qui se laissait faire, ce qui nous a surpris, parce que les ânes…Enfin celui là il nous a suivi sans faire trop d'histoires.

On a posé des vêtements sur le dos de l'âne, parce que monter "à cru" ça fait mal, et on a aidé Jésus à monter dessus. On a pensé à une prophétie: "Voici ton roi qui vient à toi, monté sur le petit d'une ânesse".

Et je pensais aussi à ce qui est écrit dans la Loi sur le rachat des premiers nés (Ex 34, 20): "Le premier-né des ânes, tu le rachèteras par un mouton; et si tu ne le rachètes pas, tu lui rompras la nuque. Tout premier-né de tes fils, tu le rachèteras. On ne se présentera pas devant le Seigneur les mains vides". Je me suis dit que peut-être ce petit n'avait pas été racheté (parce que ça, ça ne se fait plus), et qu'il représentait notre peuple, pas racheté; et que Jésus, le nouveau roi, allait faire cela. 

Quand on a commencé à redescendre vers Jérusalem, des gens sont sortis de partout, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils agitaient des palmes et ils chantaient et acclamaient notre Jésus, monté sur son âne. Je pensais un peu au transfert de l'arche d'alliance du temps du roi David, avec le roi qui dansait, et la foule des disciples qui chantait. C'était beau, c'était presque magique, ces phrases répétées par tous:" Béni soit celui qui vient, Le Roi, au nom du Seigneur! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux."

Mais hélas, comme d'habitude, les pharisiens ont cassé la joie. Jésus leur a dit que si nous nous taisions, les pierres se mettraient à crier. Alors là, ils n'ont plus rien dit. Puis quand Jésus a commencé à enseigner dans le Temple, on s'est bien rendu compte que dans le peuple, il y avait plein de personnes qui écoutaient le maître avec joie, mais que les prêtres eux, n'aimaient pas du tout, et qu'ils cherchaient à le tuer. Mais pour en revenir à l'ânon, comment Jésus avait-il su?

Et pour la préparation de la Pâque, ça nous a encore plus surpris. Car sI je reviens à l'ânon, on pouvait bien penser que dans un village, il y aurait des ânes et des ânons à l'attache; il y a des villages où les propriétaires mettent leurs animaux à disposition de ceux qui en ont besoin. Mais trouver dans Jérusalem un homme qui porte une cruche d'eau, le suivre - et des hommes qui portent des cruches, pardonnez -moi, mais ça ne court pas les rues. Entrer avec lui dans une maison que nous ne connaissions pas, dire au propriétaire que le Maître avait besoin de la salle haute pour lui et ses disciples, eh bien ce n'est pas si facile. Pourtant tout s'est déroulé comme cela, et nous avons acheté ce qu'il faut pour la célébration.

Et là… Là, si vous saviez…

Ce repas, il célèbre notre libération, notre sortie de l'esclavage. Il est mémoire du passé, mais il est aussi le présent: c'est aujourd'hui que nous sommes libérés, que nous traversons la mer, que nous recevons les Tables de la Loi, que nous sommes des vivants. Et là, Jésus  il a eu des gestes et des mots incroyables, qu'on n'a pas compris. Ils n'ont pris sens qu'après, une fois que sa mort nous a libérés de l'emprise du mauvais, de ce mauvais qui semblait avoir gagné, mais qui était enfin vaincu.

Oui, celui là, il sait tout, et il sait que nous l'aimons. 

dimanche, avril 07, 2019

Jésus raconte la femme adultère: Jn 8, 1-11

C'est le cinquième dimanche de Carême. L'évangile propose la femme adultère; et même si j'ai déjà écrit plusieurs textes sur ces versets, j'ai eu envie de laisser Jésus raconter. Mais j'ai eu aussi envie de remettre ce texte dans le contexte de mort: car, si je puis dire, quand Jésus est en Judée, il est "wanted", sa tête est quasiment mise à prix. Il dérange trop. Et dans cette histoire, il est bien question d'arriver enfin à se débarrasser de ce type qui est tellement gênant.

Ce qui se passe là, c'est aussi cette manière qu'a Jean de reprendre les synoptiques à sa manière. Car si on ne présente pas, dans les synoptiques, une femme ayant (soit-disant) commis l'adultère, cette question de l'adultère sera évoquée autrement, quand les pharisiens demanderont à Jésus si un homme a le droit de renvoyer sa femme, ou quand les sadducéens poseront la question de savoir avec lequel de ses époux la femme qui a épousé les sept frères vivra après la résurrection. Mettre Jésus à l'épreuve pour pouvoir le tuer..


Jésus raconte sa rencontre avec cette femme dont on ne connaît pas le nom...

C'était pendant la semaine de la fête des Tentes. J'avais hésité à monter au Temple, mais mon Père m'a dit que je devais y aller, être un juif qui obéit aux prescriptions de Moïse. Et une fois dans ce lieu, qui est le lieu ou qui devrait être le lieu de la Présence, j'ai enseigné; et les foules de ceux qui aiment m'entendre sont venues. J'aime leur parler, j'aime les enseigner. Ils commencent à se demander qui je suis.

Ils sont un peu empêtrés avec ce que disent les scribes sur le Messie: parce que pour eux je suis de Nazareth, et Nazareth est en Galilée. Et de Galilée, d'après leur manière de scruter les écritures, rien ne peut sortir de bon, surtout pas un prophète; et encore moins le messie. Ils ne savent pas que je suis pourtant de la descendance de David, et que j'ai vu le jour à Bethléem; mais c'est important qu'ils ne le sachent pas. Ils doivent me reconnaître comme le Fils, non pas à cause de mon origine géographique, mais parce que, comme mon Père, j'agis pour le bien et pour le bon. Et si j'ai guéri ce paralytique un jour de Sabbat, ce n'est pas pour transgresser, mais pour permettre à cet homme de vivre en fils, et n'est ce pas cela l'important? 

Mais si la foule m'apprécie, par contre les scribes et les pharisiens, et même les anciens qui siègent au Sanhédrin, sont tellement en colère contre ce que je suis, qu'ils ont même envoyé des gardes pour m'arrêter; tout ça, pour cette guérison. Mais au-delà, ils ont peur. Et ils ne savent pas de quoi. Du coup, ils refusent d'ouvrir les yeux de leur cœur et ils se servent de la loi comme d'une arme contre moi. Seulement, les gardes, qui sont des gens simples, n'ont pas porté la main sur moi, et ils en ont été pour leur frais; mais je suis sur "mes gardes", ils vont trouver quelque chose pour me mettre à mort.

Et aujourd'hui, après avoir passé la nuit dans le jardin des oliviers, ce jardin où il y a ce grand cimetière mais aussi ces arbres qui me font penser à cette phrase "et moi je suis comme un bel olivier planté dans le jardin de mon Dieu", je suis allé chanter les psaumes dans le temple et j'ai commencé à enseigner. Bien sûr mes disciples sont là, et déjà une petite foule. Et ils sont arrivés., ils je veux dire les "bien pensants", les "purs", les "justes". 

Avec eux, il y avait une jeune femme, elle me faisait penser à ma maman, elle était toute jeune. Surement une de ces femmes accordée à un homme bien plus âgé qu'elle, et qui est un peu une esclave, quoiqu'on en dise. Elle n'avait pas son voile; elle était vêtue à la hâte et il y avait des larmes qui coulaient. 

Ils m'ont interrompu, ont placé la femme en plein milieu devant moi. Ils m'ont dit qu'elle avait commis l'adultère, et qu'ils voulaient que je leur dise ce qu'ils devaient faire... Alors là.. SI je dis qu'il ne faut pas la lapider, ils diront que je ne respecte pas la Loi, et ils me lapideront avec elle. Et si je dis qu'il faut la lapider, ils diront que moi qui prêche la miséricorde des pécheurs, je ne suis pas cohérent, et je n'aurai plus aucun crédit auprès de ceux que j'aime tant enseigner. 

Alors je me suis assis, je suis comme rentré en moi-même, et je parlais à mon Père. Il m'a dit d'écrire sur le sol la loi que moi je devais mettre dans leur cœur, cette loi dont parlaient Jérémie et Ezéchiel, cette loi d'amour. Cette loi je l'ai écrite sur le sable, parce que le temps de l'écrire dans le cœur n'était pas venu: "Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Et eux, ils discouraient toujours, et elle, elle était de plus en plus terrorisée. Certains avaient déjà commencé à ramasser des pierres. Moi, je cherchais les mots pour exprimer la nouvelle loi, celle que je leur donnerai. 

Ils se sont à nouveau adressés à moi, et là je me suis redressé; et les mots sont sortis tous seuls: "Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre!" Je n'ai pas vraiment réfléchi, les mots se sont formés en moi. Et eux qui connaissent si bien la Tora, ils savent bien que le juste pèche sept fois par jour, alors eux.. Je ne juge pas, je suis triste à en mourir pour eux; mais cette femme, cette petite fille, qu'elle ait ou non commis l'adultère, n'est-elle pas aussi comme tout ce peuple qui n'écoute plus mon Père? Et moi je suis venu pour qu'ils aient la vie, pas la mort. 

Alors ils ont baissé les yeux, eux tous, tels qu'ils sont; et ils sont partis les uns après les autres, en commençant par les plus âgés. Et elle est restée seule, dans ce cercle vide. Elle et moi. Moi assis, elle debout. Elle n'osait pas me regarder. 

Je lui ai demandé où ils étaient - j'ai fait cela pour qu'elle revienne dans le présent, pour qu'elle sorte de son mutisme. Elle a ouvert la bouche pour dire qu'ils étaient tous partis. Je lui ai dit qu'elle pouvait partir, rentrer (mais où?); et qu'elle devait résister au péché. 

Il s'est alors passé quelque chose. Son regard s'est comme illuminé; je crois qu'elle m'a vu tel que je suis, sans péché. Et au lieu de partir, elle a regardé mes disciples.

Jean, celui qui a ses entrées auprès des grands-prêtres lui a souri, et lui a fait signe qu'elle pouvait venir avec nous. Un jour, un autre jour, c'est ma maman que je lui confierai, mais ce jour n'est pas encore là, même s'il n'est pas loin. 

jeudi, mars 21, 2019

Jésus marche sur la mer: Mt 14,23-33

Jésus marche sur la mer. Mt 14,23-33

Nous avons lu ce chapitre en groupe il y a quelques jours. Quand cet épisode est proclamé le dimanche, le prêtre parle en général de la barque de l'église qui est battue par les flots, par le mal; et en ce moment il semble bien que l'église vive quelque chose comme cela. Mais ce qui m'a intéressée, c'est que Jésus n'est pas reconnu, et que Pierre lui demande une preuve, comme Thomas le fera plus tard après la résurrection. Alors peut-être que le Christ est déjà là au milieu de ce qui se passe; encore faut-il lui faire confiance et penser à tous ceux qui, jour après jour, sont ses disciples. 

J'ai donc tout d'abord repris simplement le texte, tel qu'il se donne à lire. Ensuite j'ai laissé Thomas raconter à sa manière "ses tempêtes".

Dans l'évangile de Matthieu on trouve, après le chapitre consacré aux paraboles, un chapitre relativement "actif". Jésus, qui a appris la mise à mort de Jean-Baptiste, préfère prendre ses distances et va dans un lieu désert; mais pas si désert que ça, puisque les foules le suivent. Il enseigne, et le soir venu ses disciples lui font remarquer, en parlant de nourriture, que peut-être ça serait bien qu'il s'arrête, qu'il s'occupe un peu d'eux, et qu'il renvoie tout le monde. Mais ça, c'est mal connaître Jésus: d'abord les autres.. Et il prend le pain prévu pour les siens, et nourrit plus de cinq mille hommes. Nous connaissons bien ces textes, mais il est évident que pour ceux qui participent à cela, un nouveau Moïse est là. Et Moïse, c'est le libérateur, celui qui a fait de grands miracles. Jésus ne veut pas être le nouveau Moïse, et avant même de renvoyer la foule il renvoie ses disciples... 

La phrase "il obligea ses disciples à monter dans la barque", évoque un peu une résistance de leur part... Surtout qu'il ne les accompagne pas. Jésus les pousse à reprendre la mer, à ne pas voir ce qui se passe, et c'est lui tout seul qui renvoie la foule. J'ai un peu l'impression que les disciples ont pu se sentir lésés. Comme quoi obéir, ce n'est pas si facile. 

Là dessus, quelque chose se passe. Et là encore, tel que c'est décrit, il semble que le lac se déchaîne contre la barque, la harcèle comme dit la B.J., pour la faire chavirer, pour se débarrasser de ces hommes qui un jour continueront la lutte contre le mal. Comme ces forces savent qu'elles ne peuvent rien contre Jésus, elles s'attaquent, comme on dit, aux maillons plus faibles.

Là dessus, alors que le jour n'est pas vraiment là, Jésus décide de rejoindre la barque. On peut imaginer la stupeur de ces hommes qui sont dans un demi jour, qui voient une silhouette un peu fantomatique, dans l'écume, qui s'approche: de là à le prendre pour un fantôme, un esprit du mal sorti des profondeurs, ce n'est pas difficile. 

Mais le fantôme parle; et la phrase dite ne peut que résonner avec d'autres phrases adressées à des demandeurs de guérisons: "Confiance!…" Cela, c'est une phrase qui appartient bien à Jésus. Puis arrive: le "C'est moi, n'ayez pas peur", qui aurait dû les rassurer, mais la réaction de Pierre prouve qu'il n'en n'est rien. En fait il demande à cette silhouette de faire un miracle pour lui, pour lui prouver que justement c'est bien Lui, parce que ça Pierre en est sûr, si c'est son Maitre, il ne le laissera pas mourir. 

Alors Pierre fait confiance, il "vient", et manifestement Jésus n'est pas tout près de la barque. Un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, Pierre, au lieu de regarder les bras de sa maman, regarde autour de lui, et voit ce que souvent nous appelons des moutons, ces vagues couronnées d'écume qui se chevauchent, qui vont vite et qui montrent combien ça remue. Et Pierre a peur, tellement peur qu'il perd pied au sens fort, qu'il se sent aspiré par cette eau et qu'il commence à se noyer. Et de là l'appel: "Seigneur sauve moi". Et ce "sauve moi", c'est sauve-moi de la mort; là il ne se pose plus de questions, Pierre, il sait que l'autre, c'est bien Jésus. Comme quoi parfois l'expérience de la mort proche peut ouvrir les yeux.

Le texte dit alors que Jésus étend la main et le saisit, ce qui laisse à supposer que Pierre avait déjà presque atteint Jésus, et que Jésus s'est déplacé pour aider son disciple. Le geste est beau, étendre la main vers, c'est presque un geste de bénédiction. Par contre saisir c'est autrement plus fort. Si on essaye de voir l'image, c'est comme si Pierre était en train de glisser et que Jésus le retient fermement. 

Les deux montent dans la barque toujours secouée par les vagues et ce n'est qu'à ce moment là que la tempête se calme; et que ceux qui sont là se prosternent (pas facile dans une barque), et reconnaissent à ce moment là en Jésus le Fils de Dieu. 

Thomas raconte:

On venait d'apprendre qu'Hérode avait fait assassiner Jean dans sa prison et qu'il pensait que Jésus était comme une réincarnation de Jean. Alors il valait mieux prendre la fuite, au cas où il aurait eu envie de mettre Jésus en prison, comme Jean. On a pris la barque et on voulait trouver un endroit sur la rive, mais en dehors de la ville. Seulement voilà, le bouche à oreille à dû fonctionner, quand on a accosté il y avait une foule immense. Nous qui pensions avoir un peu notre maître pour nous tous seuls! Et bien sûr, il en a guéri tout plein; il leur a parlé, et parlé et encore parlé; et l'un dans l'autre le jour baissait. On s'est regardés, et on s'est dit qu'il fallait lui demander qu'il renvoie tout le monde parce qu'il allait faire nuit, et que bien sûr il n'y avait aucun endroit pour acheter à manger. 

Là, il nous a demandé ce que nous avions, nous. On n'était pas trop contents, mais on lui a dit qu'on avait avec nous 7 gros pains et curieusement deux poissons. Et il a dit aux gens de s'asseoir. On ne comprenait pas ce qu'il comptait faire.

Alors là, vous n'allez pas en croire vos oreilles: il a pris un pain, il a regardé vers le ciel, longuement, il a prononcé la bénédiction sur le pain, il l'a rompu et il nous a dit distribuer les morceaux; et là, des morceaux, il y a en a eu pour tout le monde! Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de pas qu'on a faits pour donner aux uns et aux autres. Pour les poissons c'était pareil. On avait l'impression d'une espèce de folie, mais une folie qui faisait du bien. On ne comprenait pas, on allait, on venait, on donnait encore et encore. Et au final il ya eu des restes; beaucoup de restes. On pensait pouvoir manger, nous, un peu tranquilles au lieu de grappiller un morceau par ci par là.  Mais non, il nous a ordonné de prendre la barque, et d'aller sur l'autre rive. Je dois dire qu'on n'était pas trop contents, mais on lui a obéi. Une journée comme ça, c'est usant. 

Bref on est repartis et voilà qu'à la fin de nuit, le vent s'est levé. Une vraie tempête, et on avait vraiment l'impression qu'elle était dirigée contre nous, et que les vagues qui venaient frapper la coque du bateau étaient bien plus nombreuses que les autres; et il faisait sombre. Et alors tout a coup on a vu une sorte de silhouette qui s'approchait vers nous. On a vraiment eu l'impression qu'elle sortait de l'eau, et qu'elle venait pour nous attirer dans les profondeurs. Mais le fantôme a parlé, et nous avons reconnu la voix de Jésus. Il nous disait d'être sans crainte. Pas si facile. 

Et là, Simon, celui que Jésus a appelé Pierre, a voulu faire le malin. Ça c'est bien lui. Il voulait que la silhouette qui était là, debout dans les vagues, prouve qu'elle était bien Jésus. Des fois, les mauvais esprits, ça peut prendre la voix d'un vivant. Et il lui a demandé de lui ordonner d'aller jusqu'à lui. Et l'autre l'a fait, et Pierre est sorti de la barque! 

On pensait vraiment qu'il allait se noyer. Mais non, il s'est mis à marcher vers la silhouette et puis tout d'un coup il s'est mis à hurler "au secours" et on a vu qu'il commençait à s'enfoncer. Alors Jésus, parce que là, nous avons enfin compris que c'était lui, lui a tendu la main; il s'est déplacé vers lui, et Pierre a attrapé la main, et tous deux sont arrivés au bateau et sont montés. On les a un peu aidés, mais qu'est ce qu'on avait eu peur!

Et d'un coup la tempête s'est calmée. Là, ça a été plus fort que nous, nous nous sommes inclinés devant lui, lui qui avait été capable de marcher sur les vagues, lui qui avait fait marcher Pierre, lui qui avait fait tombé le vent; et on lui a dit que nous le reconnaissions vraiment comme le Fils du Très Haut, Béni soit-il..

Puis nous avons accosté à Génésareth. 

Au fond de moi je me demandais vraiment qui était ce Jésus, cet homme maître des éléments, et en même temps si attentif aux uns et aux autres. 

Et puis du temps a passé, et nous avons connu la pire tempête qui puisse exister: Jésus a été arrêté, et crucifié comme un malfaiteur! Après, une femme est venu nous dire qu'elle avait vu Jésus, mais les femmes... Et nous nous terrions dans une salle, parce que nous avions peur des juifs. Ce premier jour de la semaine, je n'étais pas là. Les autres m'ont raconté que Jésus leur était apparu. Comme autrefois sur la mer déchaînée, ils ont cru que c'était un fantôme. Comme autrefois, il leur a dit de ne pas avoir peur, de ne pas craindre. Puis il leur a donné sa Paix. Alors là, c'est moi qui ai fait comme Pierre: qui ai voulu qu'il prouve que c'était bien lui. J'ai dit que je ne croirais que s'il montrait les trous des clous. Et voilà qu'une semaine plus tard il est venu, il s'est adressé à moi, il a montré les trous dans son corps. Là mon incrédulité a fondu comme neige au soleil. Comme autrefois, même si ce n'est pas rapporté par l'évangile, je me suis incliné devant lui, et en Lui j'ai reconnu Le Fils du Très Haut, mais aussi celui qui était le Seigneur de ma vie: Dieu qui était présent. Et son Esprit est venu en moi, comme il était venu dans et sur les autres. Maintenant je suis vraiment son apôtre, son envoyé.

samedi, mars 16, 2019

La transfiguration. Luc 9, 28-36

Dans l'évangile de Luc il y a bien une première annonce de la passion, mais il n'y a pas la réaction de Pierre rapportée ailleurs, avec la réponse de Jésus "passe derrière moi Satan". Par contre, la péricope se termine par "Il y en parmi ceux qui sont ici présents qui ne connaîtront pas la mort avant d'avoir vu le règne de Dieu". 
On peut se demander si la transfiguration n'est pas comme une réponse à ce verset. 

Dans ce récit, très proche des autres récits, Luc mentionne une torpeur (un demi-sommeil) qui s'empare des disciples, comme si cet état de semi-vigilance pouvait permettre de percevoir autrement. On trouve un peu la même chose pour Abraham qui, après avoir partagé des animaux en deux, voit une lumière passer entre les animaux, une nuée épaisse, et un Dieu qui parle, qui fait alliance. Comme si la présence, la manifestation du très Haut, ne pouvait se faire que dans ce sommeil-là. Et j'ai voulu réfléchir comment ce sommeil, qui n'est pas un sommeil, mais qui a permis de "toucher du doigt" la Présence, a été comprise et vécue par les trois disciples.

Pierre raconte la transfiguration: 

Le Maître avait eu une phrase étonnante, il avait dit que "certains ne connaîtraient pas la mort avant d'avoir vu le règne de Dieu". Une fois de plus on n'avait pas compris, mais poser des questions, souvent on n'ose pas. Et puis quelques jours ont passé et il a voulu aller prier sur une montagne. Souvent il prie tôt le matin, même très tôt, avant le lever du soleil. Et là, il nous a réveillés en pleine nuit Jacques, Jean et moi, et on est partis. On a marché pas mal de temps et ça grimpait dur. 

Puis il s'est un peu écarté de nous, et il s'est mis à prier. Moi, j'aimerais bien prier comme lui, mais je n'y arrive pas; je pense à plein de choses, à ce qu'on va faire, à ce qui va arriver s'il doit être mis à mort. Et puis, je dois dire que je n'avais qu'une envie: dormir. 

Je sentais mon corps, je sentais mes yeux, et je me sentais comme figé, collé au sol; et en même temps j'avais l'impression d'être comme sorti de mon corps. 

Mon corps était là, et moi je regardais avec des yeux neufs; j'entendais avec des oreilles neuves. Je ne sais pas comment le dire. Et je l'ai vu lui, Jésus. Je dis lui, mais ce n'était pas lui, il était rayonnant, il était nimbé de lumière, une lumière qui n'était pas celle du soleil qui se levait, mais une lumière qui sortait de lui. Et il parlait avec deux hommes que j'ai reconnus tout de suite: il y avait Moïse qui ne portait pas le voile avec lequel on le représente et qui lui aussi rayonnait, et il y avait Elie, avec son manteau en poils de chameau et sa barbe.

J'entendais ce qu'ils disaient, ils parlaient de Jérusalem et de son départ. Je ne comprends pas trop, mais ça ne me plait pas. Mais c'est sûr que Jésus doit faire ce qui est prévu pour lui depuis toute éternité. Et puis ils sont partis, enfin ils se sont dissous dans le ciel. Et moi, j'aurais voulu qu'ils restent là tous les trois, que le temps s'arrête, que le mauvais n'arrive pas. 

Et là j'ai voulu dire quelque chose, mais c'était comme dans ces rêves où on veut parler et où on n'y arrive pas. Ce que je voulais, c'était qu'ils restent, que nous puissions être tous les six, eux trois et nous trois. Alors l'idée qui était là, c'était de leur construire des tentes, un peu comme la tente de la rencontre.. Je sais que ce n'était pas possible, mais en même temps, j'étais incapable de me taire et je ne voulais pas qu'ils partent, je voulais que ça dure.

Et voilà, que c'est devenu sombre. Il y avait une sorte de nuage qui s'est abattu sur nous, un nuage comme je n'en n'ai jamais vu, un nuage qui faisait peur et qui pourtant protégeait. Et une voix est venue, une voix qui me disait, qui nous disait que nous devions écouter Jésus, que nous devions reconnaître en lui le fils qu'Il avait choisi. Sur le coup je n'ai rien compris, mais moi, je suis lent à comprendre. Puis, une certaine terreur est venue en moi, j'ai compris que nous avions entendu la voix du Tout Puissant, une voix qui s'était adaptée à nos oreilles, une voix qui s'était fait douceur et qui nous demandait de reconnaître vraiment que notre Jésus était son fils et que nous devions l'écouter comme nos pères avaient écouté les paroles retransmises par Moïse.

Et quand la voix en nous s'est tue, Jésus était à côté de nous, semblable à lui-même. Il n'a rien dit, nous non plus. Heureusement que nous étions tous les trois, parce que sinon je me serais demandé si je n'étais pas devenu un peu fou. Et cela, cette vision de lui, avec Moïse et Elie, nous l'avons gardée en nous précieusement. Et nous avions vraiment eu l'impression d'avoir vu le règne de Dieu sur notre terre. 

Nous sommes redescendus, et curieusement nous ne sentions plus la fatigue. Et dès que nous avons retrouvé le village d'où nous étions partis, il a choisi des disciples pour les envoyer au devant de lui, pour annoncer la parole. Et la vie a repris son cours.

samedi, mars 09, 2019

La complainte du diable. Luc 4, 1-13

Premier dimanche de Carême. . Les tentations rapportées par Luc. 
Il s'agit bien d'une sorte de duel entre le diable et Jésus, duel dont Jésus sort vainqueur. Alors, j'ai eu envie de laisser parler le Satan, celui qui était à la cour du Très Haut et qui avait mis une sorte de contrat sur Job. 
Et cela s'appelle "La complainte du diable qui a épuisé toutes les formes de tentations".

"Pas moyen, de pas moyen! 
Et pourtant j'ai tout essayé. Il est plus fort que moi, il m'a vaincu et je lui en veux. Mais je ne m'avoue pas battu. Je vais vous raconter ce qui s'est passé entre moi et lui, alors qu'il était dans le désert, et qu'il connaissait la faim. 
Avec Eve, le coup du fruit appétissant, ça avait bien marché. Alors avec lui, comme ça faisait un bon bout de temps qu'il se prenait pour Moïse sur la montagne et qu'il n'avait rien mangé, je pensais que ça irait tout seul. Et puis il commençait à avoir des hallucinations, parce que la chaleur ça fait ça. 
Je me suis présenté avec d'abord une petite hallucination visuelle, en lui montrant des pierres qui se transformaient en pain, vous savez ces galettes qui cuisent toutes seules avec la chaleur, ces galettes que l'on met sur des pierres. Et ça sentait bon ces galettes. Et elles étaient belles à regarder. Et puis tout est redevenu comme avant, le sable, des pierres, le soleil, quelques buissons. Oh j'ai été très poli, je lui ai dit que s'il était le fils de Dieu, (ce qu'il est à mon grand désespoir, parce que moi, l'ange de lumière, c'est ce que j'aurais voulu être), il n'avait qu'à dire à ces pierres de se transformer en pain. Vous savez, ça c'est le rêve de tout homme, manger dès que la faim apparaît. C'est un reste de leur petite enfance où le sein de leur mère était là, à leur demande. Lui, il m'a répondu qu'il se nourrissait de toutes les paroles qui sortaient de la bouche de Dieu. Je n'étais pas content qu'il se serve de la Tora pour me répondre, mais il m'avait cloué le bec et il s'est remis à prier. 
J'ai laissé passé un peu de temps; Il fallait que je réfléchisse, que je trouve un truc auquel aucun être humain ne peut résister. Et j'ai pensé à la puissance, lui proposer de devenir le maître des nations. D'ailleurs il sait qu'il doit être la lumière des nations; ce que je propose c'est un peu différent, j'espère qu'il ne fera pas la différence, parce que le jeûne ça affaiblit quand même. Mais je n'aurais pas dû faire un marchandage, dire que je lui donnerais cela s'il se prosternait devant moi. Parce que là, il s'est rebiffé, il a réagi et m'a encore cité les écritures, en me disant que c'est devant Dieu seul qu'il faut se prosterner. Son peuple s'est tellement prosterné devant mes Baals que je pensais qu'il ne ferait pas trop la différence. Donc là encore, avec la tentation de la puissance, j'ai échoué. Il reste celle de l'immortalité; alors je vais la lui proposer.
Je lui ai envoyé alors une nouvelle hallucination. Il était à Jérusalem, au pinacle du temple. Il avait le Cédron en dessous, et cette vue tellement belle sur la ville. Je lui ai dit qu'il pouvait se jeter en bas, dans le vide, et qu'il ne lui arriverait rien, parce qu'il est dit que "son Père a donné ordre aux anges de le garder, et qu'ils feront ce qu'il faut pour qu'à la pierre son pied ne heurte". C'est dans un psaume. Là je le reconnaissais bien comme le Fils, mais j'espérais vraiment qu'il allait faire ce saut dans le vide pour expérimenter la présence des anges. Et bien non, il s'est encore réfugié derrière l'écriture en me disant: " Tu ne mettras pas ton Dieu à l'épreuve". 
Et il s'est retrouvé dans le désert, dans la chaleur. Et puis une brise s'est levée. Cette brise je la connais bien, c'est celle qui manifeste la présence du Tout Puissant. Alors j'ai dû céder la place, mais je ne me tiens pas pour battu. Job a su ne pas maudire parce que je l'avais privé de sa famille, et même de sa santé, mais celui là, quand il sera mis à mort, on verra bien! Et en attendant, je vais m'opposer à lui par tous les moyens. La terre est mon royaume; je ne veux pas qu'il me l'enlève"