lundi, juillet 15, 2019

Un docteur de la loi raconte sa rencontre avec Jésus - Luc 10

Quinzième dimanche du temps ordinaire - Luc 10,  évangile dit "du bon samaritain".

Cet évangile a été lu en deux fois par le célébrant. Il a insisté sur le fait que le péché, c'était tout ce qui faisait que nous laissions passer du temps quand Dieu nous demande quelque chose; du moins c'est ce que j'ai cru retenir. Puis il a lu la parabole, pratiquement sans commentaires. Or ce texte pose deux questions, celle de la vie éternelle (et c'est l'évangile de Jean qui y répond: qu'ils te connaissent Toi et ton envoyé Jésus-Christ), mais surtout la question du faire. 

Ce sera la question du (jeune) homme riche (Mt 19,16, Mc 10,17 Lc 18,18) et celle de la péricope de ce jour.

Ce que Jésus fait comprendre, c'est que la vie dite éternelle est déjà là si on laisse à Dieu la première place; et si l'autre - pas seulement celui qui est proche, mais le prochain - a lui aussi la place qui lui est réservée. 

Je pense que c'est ce que Jésus veut faire découvrir à ce docteur de la loi qui à mon avis cherche à en découdre avec lui. 

Le Docteur de la Loi raconte sa rencontre avec Jésus

Cela fait un bout de temps que j'entends parler de ce Jésus. Il est de Nazareth, donc ça ne peut pas être lui le messie annoncé, quoiqu'il raconte. Mais pourtant il fait des miracles, il enseigne, et les gens l'écoutent bien plus que nous. Il y a même certains de nos disciples qui le suivent. Alors j'ai décidé de quitter Jérusalem et d'écouter ce qu'il raconte, et je suis bien décidé à faire comprendre à tous que seule la Tora est importante; et que celui-là, il n'est rien. Il dit que le royaume est tout proche.

Et il en dit des choses aux foules, qui semblent boire ses paroles. Le plus étonnant, c'est qu'il passe son temps à dire que les anciens ont dit certaines choses, mais que maintenant c'est lui qui parle, comme s'il se prenait pour Adonaï. Lui un homme, oser parler à la place du Tout Puissant.

Alors je vais me mêler à la foule, et je trouverai le bon moment pour le coincer et j'espère bien qu'il sera lapidé.
Et là je n'en n'ai pas cru mes oreilles. 

Comme les hommes qu'il avait envoyé au devant de lui pour dire qu'il allait passer dans certaines villes revenaient vers lui, il s'est mis à dire, en levant les yeux vers le ciel, comme s'il s'adressait au Dieu invisible, en l'appelant Père, mais avec une manière de le dire qui faisait penser à "mon père à moi, mon père très cher, mon père chéri" qu'il le bénissait parce qu'il avait caché aux sages et aux savants les mystères du royaume pour les révéler aux tous petits. 

Alors là en moi, mon sang n'a fait qu'un tour, moi qui étudie chaque jour la parole, moi qui mets ma joie dans l'étude, moi qui me répète sa loi tous les jours. Et il a ajouté que nul ne connaissait le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler. Mais qui il se croit celui là. On m'a dit qu'il se donnait le pouvoir de remettre les péchés, qu'il se permettait de toucher des lépreux, de partager ses repas avec des pécheurs publics, de se laisser toucher par des femmes de mauvaise vie. Et il croit que c'est cela être le fils du très Haut? Je ne sais pas si ses disciples sont heureux de voir ce qu'ils voient, et d'entendre ce genre de paroles, mais moi qui sais, cet homme me dérange au plus profond de moi-même.

Alors comme il y a eu un peu de silence, je lui ai demandé ce que je devais faire pour avoir en héritage la vie éternelle. C'est une question piège que je lui ai posée là. Le très haut nous a donné cette terre en héritage si nous suivons sa Loi, mais la vie éternelle, cette vie qui demeure après la mort, qui peut y prétendre? Elle nous a été enlevée, cette vie, à cause d'Adam; et qui nous la rendra?

Et là, il m'a interrogé, comme le fait tout Maître. Il m'a demandé ce que la Loi disait. Alors je lui ai donné une réponse digne de mes propres maîtres, car j'ai choisi à la fois un verset du Deutéronome et un verset du livre du Lévitique. J'avais beaucoup réfléchi à cela. Pour moi, si j'aime mon créateur de tout mon cœur, de toute mon âme, et toute ma force et de toute mon intelligence et si j'aime mon prochain comme moi-même, peut-être que je pourrai dans l'au-delà ne pas être condamné à vivre dans le shéol, mais contempler la Gloire du très haut, et me joindre aux anges qui le célèbrent jour et nuit. 

Il s'est contenté de me dire que j'avais bien répondu, comme si je ne le savais pas: et de me conformer à ce que j'avais dit. Moi qui voulais une bagarre avec lui pour le mettre en défaut sur ce que lui appelle la vie éternelle, j'en étais pour mes frais. Alors je lui ai demandé qui était mon prochain. Je voulais qu'il me donne une définition. Et là-dessus il a raconté une petite histoire, ce qu'on appelle une parabole. 

Il a parlé d'un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho. Et je pensais que cet homme ça pouvait être moi, parce que j'ai quitté Jérusalem pour me mettre en quête de ce Jésus. Et je suis descendu.. Mais l'homme dont il parlait est alors attaqué par des malfrats, roué de coups, dévalisé et laissé pour mort au bord de la route. Pauvre homme. Il aurait mieux valu qu'il soit tué, parce que passer la nuit dans le désert, c'est dangereux aussi, à cause des animaux. Je le voyais bien cet homme, en train de souffrir et peut-être de s'en vouloir. On sait bien que la route est dangereuse, alors pourquoi tenter le sort? 

Là-dessus passe un prêtre. Le prêtre n'a pas le droit toucher un homme qui saigne. D'après Jésus, il s'est dépêché de passer son chemin, en tournant la tête, comme s'il ne le voyait pas. Au fond de moi, je trouve que ce n'est pas bien. Peut-être que moi, je me serais arrêté, parce que je connais une phrase du prophète Michée qui dit que ce que Dieu attend de moi, c'est que je pratique la miséricorde. Mais bon, cet homme, on ne sait pas d'où il vient, alors peut-être que le prêtre a bien fait. Et puis, c'est vrai que les mendiants, bien souvent, on fait comme si on les voyait pas.

Puis c'est un lévite qui passe. Peut-être que lui, il monte vers le Temple, pour participer au culte, alors c'est certain qu'il ne fera rien. Et c'est bien ce que dit Jésus. Mais il aurait pu s'arrêter, dire un mot, dire qu'il allait prévenir, lui demander son nom. Mais non, rien.

Et il invente maintenant qu'un samaritain arrive. Moi, je n'aime pas les samaritains et eux ne nous aiment pas non plus. Un samaritain, c'est un hérétique, un sans Dieu, un adorateur de faux dieux, qui n'a rien à faire de notre Loi. Et lui,, le samaritain il le voit ce blessé, et il s'arrête. Il descend de sa monture, il se rend compte que l'homme est vivant. Alors il le soigne, le met sur son âne ou sur sa mule, je ne sais pas, continue sa route à pieds, et arrive dans une auberge. Il prend une chambre pour lui, le veille toute la nuit. Bon cela Jésus ne l'a pas dit. Et le lendemain, il donne de l'argent à l'aubergiste pour les soins et la chambre, et dit qu'il donnera ce qui manque quand il repassera. J'étais assez étonné qu'un samaritain puisse faire ce genre de choses. Et je commençais à me demander ce que moi j'aurais fait. 

Jésus me regarde et me dit:" A ton avis, qui a été le prochain pour cet homme tombé dans les mains des bandits"? Bien entendu il n'y avait pas trente-six réponses; il n'y avait que le samaritain qui avait su voir en cet homme blessé, un prochain, celui qu'il faut aimer comme soi-même, même si on ne le connaît pas, même s'il fait peur, même s'il est étranger. Je n'avais pas le choix. J'ai donc répondu le samaritain. Il m'a juste : "Va et toi aussi fais de même". Et il m'a planté là, et a continué sa route. 

Ce qui est certain c'est que ce rabbi, qui n'a pas fait d'études, qui ne se réclame que de Dieu, je n'ai rien pu faire contre lui. Je cherchais le combat, je ne l'ai pas eu. Et je dois reconnaître que le blessé c'est moi. Blessé parce que pour moi, Jésus était bien pire qu'un samaritain et que je m'étais trompé. Blessé parce que je voulais le mettre à l'épreuve avec mon savoir, et que c'est moi qui ai été mis à l'épreuve finalement. Blessé, parce que je me rends compte que j'aurais aimé qu'il me prenne avec lui. Peut-être que malgré tout, j'aurais pu servir à quelque chose. Blessé parce que je me rends compte que la miséricorde n'est pas de mon côté mais du sien. 

Alors j'ai obéi... Je suis reparti d'où j'étais venu, mais celui qui est revenu n'est plus celui qui est parti. J'ai compris que juger les autres, c'était en quelque sorte les mettre à mort et que ce que Dieu veut, c'est la vie. Et j'ai compris que la vie éternelle, ce n'est pas dans le futur qu'elle commence, mais ici, chaque fois que je peux me faire le prochain de celui que je rencontre. 

Alors merci à ce Rabbi, dont le nom dit que Dieu Sauve, parce que je crois qu'il m'a sauvé de moi-même et qu'il m'a fait comprendre que tout docteur, tout savant que je sois, c'est quand même à son école à lui que je dois me mettre. Mais comment est-ce que je vais faire comprendre cela à mes frères?










vendredi, juillet 12, 2019

Thomas, surnommé Didyme, ce qui veut dire jumeau. Jn 20,24-28

Thomas dont le nom signifie le jumeau. Jn 20, 24-28.
Incrédule moi?

Fête de l'apôtre Thomas. L'évangile retenu est celui de Jean. Ce qui est normal, car cet apôtre y apparaît plusieurs fois, avec toujours ce commentaire de Jean: "Thomas appelé Didyme c'est-à-dire Jumeau". Or c'est quand même surprenant, car en araméen Thomas veut dire jumeau! Alors on peut penser que le rédacteur traduit l'araméen en grec: didyme, et que le grec est retraduit dans la langue courante: jumeau. Mais pourquoi cette insistance de l'écrivain? Si on cherche ce qu'il en est des écrits de cet apôtre, puisqu'il y a de nombreux écrits qui lui sont attribués, dont "l'évangile de Thomas" qui est un recueil de paroles de Jésus, on apprend que ce texte qui est considéré comme un apocryphe, est attribué à "Judas ou Jude Thomas" ou à " Didymos Jude Thomas".

Quand on parle de Pierre dans l'évangile de Matthieu au moment où Jésus envoie ses disciples, il est écrit: "Simon nommé Pierre"; nous y mettons une majuscule, mais il s'agit plus d'une qualité donnée par Jésus à cet homme: le roc, la pierre. Et il ne perd pas son prénom pour autant. Par contre Thomas reste Thomas, c'est ce nom qu'il porte; et si on y réfléchit ce n'est pas simple: venir au monde sans avoir de prénom autre que celui de "jumeau", donc une fonction, n'est pas bon. Si Thomas avait été un vrai jumeau, il aurait porté un prénom, comme c'est le cas des jumeaux portés par Rebecca ( Esaü et Jacob, Gn 25), ou par Tamar: Perets (la brèche) et Zerah ( Gn 38). 

Mais on sait que, du temps de Jésus, quand un bébé mourait en très bas âge, celui qui naissait ensuite pouvait prendre la place de l'enfant mort, il était son jumeau; c'était sa fonction et donc son prénom, puisque le prénom est souvent porteur de sens. Alors peut-être que celui qui se nomme - ou qui est nommé - Thomas, a eu pour fonction de remplacer un bébé mort avant lui: comme pour lui donner une existence, pour que ce petit être n'erre pas dans le Shéol. 

Seulement, avoir ce rôle, c'est quand même plus que compliqué: car il faut prendre la place d'un enfant merveilleux, imaginaire; combler le trou laissé par sa mort, combler. Et à ce jeu-là, on peut ne plus savoir qui on est. De nos jours, on parle des enfants médicaments, ces enfants qui viennent au monde pour pouvoir donner leur moelle osseuse, ou une autre partie d'eux-mêmes; et ces enfants-là, qui sont un peu comme des enfants-objet, ont bien du mal à se sentir exister pour eux-mêmes et à être aimés pour eux-mêmes.

Alors peut-être qu'on peut faire l'hypothèse que cet homme, ce Jude - Thomas Didyme, en suivant Jésus, a enfin eu une existence pour lui; et c'est peut-être cela qui lui a donné le courage d'entraîner les autres pour suivre Jésus malgré le danger au moment de la mort de Lazare: "Allons-y, tous aussi, pour mourir avec lui," (Jn 11,16) dira-t-il; mais aussi de dire tout haut ce que lui et les autres ne pouvaient pas comprendre: "Seigneur, comment pourrions-nous te suivre, si nous n'en savons pas le chemin". Et peut-être que la réponse de Jésus, pour un homme qui a dû jouer le rôle de double, mais aussi d'être l'enfant magique pour une mère endeuillée, lui a permis de comprendre qu'il était libre de suivre cet homme qu'il appelle Seigneur, et qui dit être "le chemin, la vérité et la vie."

Mais malgré cela, pour la postérité, Thomas est l'incrédule, comme Pierre est le renégat et Judas le traitre. Et même si Jésus a dit cela à cet apôtre choisi dès le début, et qui était prêt à mourir avec lui, je ne peux m'empêcher de penser que cela a dû être un peu difficile à entendre pour Thomas.

Incrédule. Voilà ce qu'il est. 
 
Et pourtant ici, ce dont Jésus parle, ce n'est pas de la crédulité, qui renvoie à croire sans passer au crible au de la raison; mais c'est d'être croyant, d'avoir foi dans ce que transmet l'autre ou les autres. Et cela pose la question de la confiance. Pourquoi Thomas n'a-t-il pas cru ce que lui racontaient ses frères? Peut-être simplement parce que le traumatisme de la mort de son maître était trop fort, avec le deuil qui aurait juste pu commencer à se faire. Ce n'est pas qu'il ne voulait pas, mais il ne pouvait pas. Et même si c'est exprimé maladroitement, c'est quand même de cela qu'il s'agit. Et en cela, parfois nous sommes bien les jumeaux de Thomas. Et pourtant pour tout quitter pour suivre Jésus, il en fallait de la foi. Alors Thomas raconte.



Thomas raconte:

Ils m'ont demandé d'aller en ville pour rapporter des provisions. Il faut dire que depuis que Jésus est mort, nous vivons dans la peur, peur que les Romains ne nous cherchent et ne nous fassent subir le même sort qu'à lui, mais peur aussi des dirigeants de notre peuple. Alors nous restons dans cette salle où il a rompu le pain et partagé la coupe, nous nous terrons. Nous avons peur. La porte est verrouillée et on a un mot de passe pour rentrer quand on doit sortir.. Mais il faut bien trouver à manger et aussi savoir un peu ce qui se dit dehors. 

Quand je suis revenu, ils m'ont dit que le Maître était venu. Là, j'ai eu l'impression qu'ils voulaient me faire une blague. Mais ils étaient sérieux, sauf que moi, je ne peux pas croire ça. Je l'ai vu mort. Je l'ai vu sur cette croix, j'ai vu sa tête qui était retombée. Je n'ai pas vu le coup de lance du soldat romain, mais je sais que son côté a été ouvert profondément et qu'il est bien mort. Il n'est pas descendu de sa croix, il est mort sur la croix. Et cela m'a anéanti. Quelque chose est mort en moi, avec lui. Et pourtant je sais qu'il est le chemin, la vérité et la vie. La vie.. Il me l'a dit et je le crois, mais ressuscité je n'y arrive pas.

Pourtant, par trois fois, il avait dit, qu'il reprendrait vie quand il aurait été mis à mort, mais bon, j'y ai cru sans y croire. Il disait qu'il ressusciterait d'entre les morts. Il a bien rendu la vie à des morts, que ce soit la fille de Jaïre, le jeune homme de Naïm ou Lazare. Mais lui, qui peut le ramener à la vie? Seul celui qu'il appelle son Père pourrait le faire. Mais jamais cela n'est arrivé. Certes Elie a été enlevé sur un char de feu. Mais lui, il est mort sur cette croix. 

Et là, eux ils racontent qu'il était au milieu d'eux, qu'il n'avait plus de marques de coups sur son visage, qu'il était souriant, qu'il avait mangé avec eux, qu'il leur avait donné ce qu'il appelle son Esprit et même le pouvoir de pardonner les péchés. Est-ce que ne pas croire c'est un péché? Est ce qu'ils vont me pardonner? 

Alors, d'un côté, je suis un peu jaloux, parce que si j'avais été là, je pourrais croire; mais voilà, je n'y arrive pas. Je ne les crois pas, ils ont inventé une belle histoire pour se rassurer, mais ce n'est pas possible. Ils ont eu une vision, une hallucination, cela leur a fait du bien. Mais pourtant... 

J'ai affirmé que si je ne mettais pas mon doigt dans le trou fait par les clous, que si je ne posais pas la main dans le trou fait par la lance dans son côté, je ne le croirais pas. 

Pourtant je crois que cet homme, qui m'a permis, à moi que l'on appelle "Jumeau" parce que j'ai remplacé un bébé qui est mort à la naissance pour le faire vivre quand-même, d'avoir enfin une identité, je crois que cet homme là, il est le messie, il est l'envoyé, il est un prophète, il est la parole, il est la lumière, mais que les forces méchantes ont été plus fortes que lui et qu'il est mort.

Et puis une semaine a passé. En fait c'était comme l'anniversaire du jour où d'après les autres il leur était apparu. Il faut dire que des femmes aussi l'avaient vu et entendu, ainsi que deux disciples qui rentraient chez eux, le désespoir dans l'âme. Alors au fond de moi, je crois que j'attendais quelque chose.

Et le quelque chose est advenu. On était ensemble, une fois de plus, la porte bien fermée. On ne pouvait pas la forcer cette porte. On était à table et d'un coup, il était là. C'était incroyable. Il était là pour de vrai. Mais il n'était plus comme avant. Il était, comment puis-je dire moins massif, plus fin, plus… Mais comment décrire. 

Et il m'a regardé et il a repris mes mots en me montrant les trous laissés par les clous et la lance. Il m'a dit de cesser d'être incrédule et de devenir croyant. Quelque part, cela m'a fait mal cet "incrédule". Devenir croyant, qu'est ce qu'il voulait dire?

Et j'ai regardé ses mains et son côté, et il n'y avait plus de sang, il n'y avait pas de peau; c'était comme un puits de lumière où quelque chose était vivant, mais les trous étaient bien là. Alors bien sûr, je n'ai pas touché... Et j'ai été pris dans cette lumière qui avait vaincu les ténèbres et la mort. Lui qui m'avait dit qu'il était le chemin, la vérité et la vie, là je comprenais ce qu'il avait voulu dire. Et ma bouche a proclamé qu'il était, et mon Seigneur, et mon Dieu. Quand j'ai dit cela, je proclamais qu'il était le Seigneur, et que sa divinité était visible: ce qu'on appelle la gloire. 

Et là, parce que j'étais comme transporté devant lui, qui était bien revenu à la vie comme il l'avait annoncé, parce que j'étais dans la joie, je m'attendais à le voir sourire. 

Mais non. Il n'a pas souri. Il m'a dit: "Parce que tu as vu, tu as cru. Heureux sont ceux qui croient sans avoir vu". À moi qui voulais croire, qui aurais aimé croire, et qui n'y arrivais pas, il a bien voulu se montrer, me montrer qu'il avait entendu ma demande et qu'il y avait répondu. Et cela, cette réponse, c'est le plus beau cadeau qu'il pouvait me faire; et je suis sûr que quand on demande, il répond. Et ce qu'il a ajouté, cette nouvelle béatitude, pour ceux qui croiraient sans avoir vu, je crois que cela a été le déclic pour moi. 

J'ai su, au de fond de moi, que ce que j'ai vu ce jour là, ce premier jour de la semaine qui finalement est un peu comme ma vraie naissance, je le raconterai au monde entier. Je ne resterai pas en Israël ou dans les pays proches, non. J'irai dans des pays inconnus, et grâce à ma parole, d'autres croiront en celui qui est venu pour nous les hommes. Je serai son témoin. Et pour cela, j'irai au bout du monde; et tout ce que j'ai entendu, je le transmettrai.


mardi, juillet 02, 2019

Le disciple qui voulait enterrer son père: Mt 8,21-27

 Les versets de l'évangile de Matthieu proposés hier par la lecture continue de ce texte étaient très proches de ceux lus dimanche dans l'évangile de Luc. Mais dans Matthieu, la réponse de Jésus à ce scribe qui veut le suivre, et qui indique que le suivre cela veut dire renoncer à toute sécurité, et celle donnée à celui qui vient de perdre son père, sont rapportées dans un contexte très différent. Si chez Luc, on est au moment où Jésus commence la route (longue) qui va le mener à Jéricho puis à Jérusalem, là, on vient de terminer le grand discours sur la montagne, et Jésus en quelque sorte commence sa vie publique. J'ai pensé que ce disciple, qui vient d'entendre que Jésus veut partir sur l'autre rive, et qui vient d'apprendre que son père est mort et donc qu'il doit faire ce que tout bon fils doit faire, a dû être surpris par la réponse de son maître et que ce qu'il a vécu ensuite dans la barque lui a certainement permis de vivre quelque chose de l'ordre de la nouvelle naissance.

Le disciple qui voulait enterrer son père raconte

Quand il nous a dit qu'il voulait partir, aller sur l'autre rive, faire des guérisons et chasser les esprits mauvais, j'ai trouvé que c'était bien de quitter Capharnaüm. Seulement quelqu'un de ma famille est venu m'annoncer que mon père venait de mourir. Et du coup, j'étais bien partagé. C'est aujourd'hui qu'il va être mis en terre. Et normalement c'est à moi d'être là, de chanter le Kadish. Et cela ne changera pas grand chose, car je pourrai bien rattraper Jésus dès demain. Ma famille comprendra. Mais comme je fais partie des disciples, j'ai voulu mettre Jésus au courant de ce qui se passait, lui faire comprendre que j'allais m'absenter le moins longtemps possible, mais m'absenter quand même. Et là il m'a littéralement soufflé. J'ai eu un peu l'impression que le monde s'effondrait... Il avait déjà donné une réponse étonnante à un scribe qui, comme la Ruth de Naomi, voulait le suivre partout où il irait. Il lui a fait comprendre que lui, le Fils de l'Homme, n'avait pas de lieu pour se reposer, et que le suivre, ça n'allait pas être de tout repos, surtout pour un scribe, qui a quand même ses habitudes... Je crois que le scribe, ça l'a refroidi...

Ce que je veux dire, c'est que je m'attendais à ce qu'il m'embrasse, me console.. Mais non, pas du tout. Il a eu une phrase à la fois terrible, parce que c'était un "non", et étonnante, parce qu'il m'a dit: "Laisse les morts enterrer leurs morts". Sauf que je n'ai pas compris. Enfin ce que j'ai compris, c'est qu'en le suivant, il faisait de moi un vivant, et que c'était la vie que je devais proclamer, le salut, et non retourner en arrière, pleurer et me lamenter avec eux parce que mon père était mort. Mais ce n'est pas si simple... 

Ensuite j'ai embarqué avec lui. Et là, il y a eu une tempête comme j'en ai rarement vu. On aurait dit que la mer voulait absolument nous faire chavirer. Il y a un psaume qui parle de nos ancêtres qui ont pris la mer, et qui dit: "Et ils criaient vers le Seigneur dans la détresse; de leur angoisse il les délivre. Il ramena la bourrasque au silence et les flots se turent" 107, 28-29. Sauf que là, ce n'était pas le Seigneur qui avait envoyé cette tempête, c'étaient toutes les forces de mal qui se déchaînaient pour nous noyer, pour noyer Jésus, pour l'empêcher de continuer son œuvre. Et - ne me croyez moi si vous voulez - mais lui, il dormait comme un bienheureux.

C'était incroyable, il dormait vraiment comme une souche. Alors Simon, celui qu'on appelle Pierre est allé le réveiller. Il fallait qu'il fasse quelque chose, sinon on allait tous mourir. On était vraiment en danger de mort. Et là, sa réponse une fois de plus m'a déconcerté. C'est tout juste comme s'il nous avait engueulé en nous demandant pourquoi nous étions aussi paniqués, comme si nous ne savions pas, que lui avec nous, nous n'avions rien à craindre, qu'il était notre rocher, notre bouclier? 

Il s'est mis debout dans ce bateau qui tanguait, qui prenait du gite, et un peu comme Moïse, mais sans bâton, il a menacé la mer et celle-ci s'est calmée. Il y a eu un grand silence, et on n'entendait plus que le clapotement des vagues contre la barque. 

Peu de temps après, on a trouvé le port. Et ceux qui étaient là, qui avaient vu et entendu la tempête, et le calme qui avait suivi, étaient dans l'étonnement devant mon maître, qui est le maître des éléments. 

Alors moi, qui ai cru mourir sur cette barque, j'ai été vraiment sauvé aujourd'hui et j'ai bien fait de lui obéir, et de ne pas aller enterrer mon père. Il voulait que je sois un vivant. Désormais je pourrai expliquer aux autres ce qu'est le salut, et pourquoi son nom - "Dieu Sauve" - n'est pas un nom donné comme cela, mais qu'il est vraiment celui qui nous délivre de la mort.

lundi, juillet 01, 2019

Jean et Jacques veulent détruire un village samaritain: Luc 9, 51-56


L'évangile d'aujourd'hui, 13° dimanche du temps ordinaire, m'a un peu surprise. On n'est qu'au chapitre 9, et c'est déjà la route vers Jérusalem. Mais ce n'est vraiment que quand Jésus sera à Jéricho (chapitre 18) qu'il sera à l'entrée de la ville.

Toujours est-il que, du coup, j'ai relu ce chapitre, qui est très "rempli", puisqu'on y trouve l'envoi des apôtres en mission, la multiplication des pains, la profession de foi de Pierre, la transfiguration, la guérison de l'enfant épileptique, des annonces de la passion, et les deux péricopes de ce jour. La première raconte le refus d'un village samaritain d'accueillir Jésus, avec la réaction de Jean et de Jacques; la seconde porte sur l'appel, soit que l'on décide de suivre Jésus, soit que lui-même appelle; avec le côté radical: ne pas faire comme les invités à la noce qui ont de bons prétextes pour ne pas accepter l'invitation.  

C'est la réaction de Jean, celui qu'on appelle, avec son frère, fils du tonnerre, qui m'a intéressée. Car il est désireux de rayer ce village de la carte. La violence est là, il veut faire un exemple, mais Jésus ne se laisse pas faire. Je le laisse donc raconter…

Jean, fils de Zébédée raconte:

Je dois dire que Jacques, et moi Jean son frère, nous les premiers appelés par le Maître, nous étions très heureux. Il nous avait donné un peu de ses pouvoirs, et nous pouvions chasser les démons, et guérir les malades. Cela devait convaincre les gens des villages où Jésus allait passer qu'il était vraiment celui que nous attendions, et que Dieu visitait son peuple. Nous nous sentions un peu comme des dieux, nous sentions en nous une force.

Puis Il nous avait pris sur la montagne avec lui, et nous l'avions vu devenir lumineux, et nous l'avions vu avec Moïse et Elie. 

Je ne peux pas vous raconter, vous expliquer ce que j'ai pu ressentir; mais j'avais la certitude que la nuée qui était sur lui était aussi sur nous; et même si je ressentais de la crainte, il y avait cette toute puissance du Très Haut. Il y a eu aussi cette voix qui nous disait de l'écouter. Cette voix qui résonnait en nous, je sais bien qu'elle venait d'ailleurs, que ses sonorités étaient autres et qu'elle me faisait vibrer. Quant à la crainte, qui était là, je crois que c'est normal, parce que quand le Très Haut se révèle, Béni soit-il, quelque chose en nous est pris par tout ce qui est si sombre en nous, si loin de lui. On se sent tellement infirme, tellement minuscule mais aussi tellement incapable. 

L'ennui, c'est qu'ensuite, il avait aussi reparlé de ce qui l'attendait. Et ça ne nous plaisait pas trop, parce que ce serait la fin de quelque chose, et que cela nous faisait vraiment peur. Mais on n'y pensait pas trop et on se sentait capable de faire de grandes choses. 

Et puis, il a pris la longue route qui mène à Jérusalem. Il était déterminé, il savait que c'était sa vie. Il a quitté la Galilée, notre terre, là où nous avons nos racines. Et il s'est même mis à marcher assez vite. Comme d'habitude, il a envoyé des disciples dans un village proche, un village samaritain, pour préparer sa venue. Mais ceux-ci sont revenus et ont dit qu'ils ne voulaient pas nous recevoir parce que nous étions des juifs et que nous allions vers Jérusalem. Ah, ces samaritains, qu'est ce que je ne les aime pas. 

Alors mon sang n'a fait qu'un tour, et nous avons demandé à Jésus qui marchait devant nous, s'il nous permettait de faire tomber sur eux le feu du ciel pour les détruire, eux qui ne respectaient pas les lois de l'hospitalité. J'avais vraiment envie que ce village subisse le sort de Sodome, qui avait refusé hospitalité aux anges envoyés par le Seigneur. 

Comment peut-on refuser de recevoir celui qui vient au nom du Seigneur! Mais au fond de moi, je ne suis pas trop sûr que notre Dieu et le leur soit le même. Ils ne nous aiment pas, mais nous non plus.

Pourtant, je n'étais pas très sûr que Jésus soit d'accord avec cette idée, parce que jamais il n'a fait quoique ce soit de cet ordre là. Mais si par hasard, il était d'accord, moi, cela me remplirait de joie. Je peux même dire que cela me gonflerait d'orgueil, parce qu'après un tel exploit tout le monde parlerait de nous. 

Seulement il a très très mal reçu notre demande. Il s'est retourné vers nous, avec sa tête des mauvais jours, et il nous réprimandés comme des gamins! Et nous avons compris que nous aurions dû ne pas laisser la colère monter en nous. Et du coup un autre village a été trouvé, où il a pu parler du Royaume.

Mais j'espère bien que, quand il sera dans ce royaume dont il parle tant, il nous donnera les meilleures places, qu'on sera les chefs avec lui, et qu'on pourra faire tomber du feu là où on en aura envie, et leur faire comprendre qui est Jésus…

Pourtant quand Jean, le fils de Zacharie, celui qui baptisait dans le Jourdain, parlait du Messie qui allait venir, il en parlait comme de celui qui tenait dans sa main une pelle à vanner, et qu'il brûlerait la paille au feu qui ne s'éteint pas. Il avait aussi dit qu'il baptiserait dans l'Esprit Saint et dans le feu... 

Et lui, il a dit qu'il était venu apporter un feu sur cette terre, et qu'il avait hâte que ce feu soit allumé. Seulement il y a feu et feu, et vu son regard, c'est de l'autre feu qu'il parle! Ce n'est pas le feu qui détruit ou qui dévaste, non c'est un autre feu.

C'est un feu qui purifie, c'est un feu qui est comme le souffle de l'amour, qui rend le cœur brûlant. Et ce feu là, c'est celui qui est en moi depuis qu'il m'a appelé, depuis qu'il m'a pris avec lui pour le voir redonner vie à fille de Jaïre; c'est le feu de la nuée qui était là, sur lui et sur nous; c'est le feu de son amour à lui. Alors pourquoi est ce que j'ai laissé le feu de la colère m'envahir? 

Ce village qui n'a pas voulu de nous, tant pis. La paix que nous aurions pu lui apporter n'ira pas sur lui, mais sur cet autre village qui nous accueille. Et moi, qui me suis senti d'abord tout honteux devant le regard du Maître, je me sens maintenant plein d'amour pour lui, lui qui va par amour pour son Père, vers son destin... 

mardi, juin 25, 2019

La multiplication des pains: Luc 9, 11b-17

C'est l'évangile retenu pour la fête du Corps et du Sang du Christ.

 Encore un texte que nous connaissons bien, qui pose ou ne pose pas de questions... Pour certains, le miracle ce serait le partage (repas sorti du sac, comme on dit aujourd'hui) entre les personnes qui étaient là ce jour-là, ou plutôt ce soir là. Pour d'autres, il y a bien eu quelque chose qui s'est passé et qui montre le pouvoir de cet homme sur la matière. Il ne part pas de rien, il utilise ce qui est là. Sauf que la question demeure: comment a-t-il fait? 

Car, finalement, comment se représenter les choses? Il y a bien le contexte de prière, d'offrande, de bénédiction, de partage. Jésus prend un pain, il le rompt, et deux morceaux deviennent quoi? Quatre, huit, trente deux? Je suis incapable de me représenter quoi que ce soit. Ce qu'on nous dit, c'est que tout le monde a de quoi manger, et que tout le monde est rassasié. Bien sûr, on fait le parallèle avec la Cène, mais ce n'est pas si simple. 

Et pourtant cette multiplication, racontée différemment, se retrouve partout, et même deux fois chez Matthieu et Marc. Alors il a bien dû se passer quelque chose. Ce qui est certain, c'est que le prophète Élisée (2R 4,42-44) l'avait fait à petite échelle: les vingt pains donnés, qui sont dans un sac, vont se multiplier pour pouvoir nourrir cent personnes.

Quand Elisée fait cela, il y a une famine dans le pays et pourtant quelqu'un lui apporte les vingt premiers pains, faits avec ce qui a bien voulu pousser. Élisée fait alors tout distribuer aux personnes qui sont avec lui, au grand dam de son serviteur. Il ne les garde pas pour lui et ses proches, mais multiplie le don, pour que tous puissent en avoir. Le fait que cela se passe au moment de la récolte de l'orge, évoque la fête de la Pâque. Alors certes, on peut faire le rapprochement avec ce qui se passera lors de la Cène (les gestes sont les mêmes), mais aussi voir dans ce miracle comme un monde nouveau qui arrive: les pauvres seront rassasiés. 

Comme Pierre a vécu la pêche miraculeuse, qui est un peu comme une multiplication des poissons, j'ai voulu le laisser parler.


Pierre raconte:
  
Il nous avait donné pleins pouvoirs sur les esprits mauvais et pleins pouvoirs pour guérir. Je dois dire qu'on n'était pas peu fiers qu'il nous fasse ainsi confiance. Cela devait montrer que le règne de Dieu était bien là, aujourd'hui, sur notre terre de Galilée. Et cela, nous pouvions l'annoncer avec force et puissance. Seulement, pour ne rien simplifier, il nous a envoyés avec rien dans les mains, rien dans les poches, pour compter sur la générosité de ceux qui nous accueilleraient chez eux.

Nous avons fait ce qu'il nous avait demandé. Quand nous sommes rentrés, il a compris qu'on avait besoin de temps pour digérer ce que nous venions de vivre, parce que c'est usant de faire le bien. Je me demande comment il fait lui. Je veux dire que nous étions heureux, mais épuisés.

Seulement, notre Maître, il est connu maintenant comme le loup blanc, et le bouche à oreille fonctionne très bien. Et du coup, on s'est retrouvés avec une véritable foule, qui venait pour l'écouter mais surtout pour se faire guérir; et lui, enseigner, annoncer le royaume et le règne de Dieu et guérir, il ne s'en lasse pas. 

Seulement nous, on était lassés par tous ces gens qui arrivaient et arrivaient sans arrêt. On n'avait qu'une envie, avoir notre Rabbi pour nous tous seuls.

Alors, quand on a vu que la nuit tombait, on lui a demandé de renvoyer la foule, parce que là où nous étions, il n'y avait pas d'habitations. Seulement, il l'a mal pris et il nous a dit de trouver nous-mêmes à manger pour cette foule; et cette foule, elle débordait de partout, il y avait plus de cinq mille hommes, sans parler des femmes et des enfants. Et nous, pour une fois on avait des provisions, mais juste pour nous, et encore pas grand chose: cinq pains et deux poissons. Qu'est ce qu'on peut faire avec ça? Nous rien, cela c'est sûr..

Comme souvent, il nous a pris de court. Il nous a demandé de dire à tous ces gens de s'asseoir, et de lui apporter ce que nous avions. On lui a apporté les pains et les poissons. Je sais bien qu'autrefois le prophète Élisée a multiplié vingt pains pour nourrir cent personnes, et que personne n'a compris comment il avait fait, et là… cinq pains pour je ne sais combien de personnes. Mais il est plus qu'Élisée, et il l'a bien montré.

Nous avons posé les cinq pains devant lui. Il a regardé vers le ciel, comme s'il s'adressait à celui qui siège dans les cieux, il a prononcé la bénédiction que nous disons lors des repas qui nous réunissent tous, le soir du sabbat; il a fait comme le fait tout père de famille, il a rompu le premier pain, et là, cela a fait un peu comme pour les poissons qui sont venus de prendre dans les mailles de mon filet, il y avait le pain rompu, et les quatre pains entiers et les deux poissons et il y a eu plein de pains et plein de poissons et nous pouvions les distribuer.

Ceux qui étaient assis ne pouvaient pas savoir ce qui se passait; nous étions les seuls à le savoir. Ce n'est pas lui qui a donné à ces hommes et à ces femmes qui étaient là: non, c'est nous qui avons apporté petit à petit, nous qui ne voulions plus voir personne, nous qui voulions rester entre nous. Et nous étions comme les bienfaiteurs; alors que le donateur c'était lui, même si c'était avec nos provisions.

Seulement du coup, certains qui avaient pris avec eux de quoi remercier Jésus s'il guérissait un des leurs, ont donné aux autres ce qu'ils voulaient nous donner à nous et cela a permis finalement un vrai repas. Et curieusement, ce pain, il était un peu comme la manne, dont on dit qu'elle avait un goût différent pour chaque personne. Car c'était bien du pain, mais il n'avait pas le goût du pain. Enfin moi, j'avais l'impression de manger bien autre chose qu'un simple morceau de pain.

Et à la fin, il y avait des restes, beaucoup de restes: douze corbeilles. Et puis, quelque chose s'est ouvert en moi. D'accord, c'est un peu tordu, mais ce qui se passait là, c'était comme si un monde nouveau naissait, un monde où le pain était là pour tous, où le poisson n'avait plus besoin d'être pêché. Et je me suis dit que cinq, cela renvoyait aux cinq premiers jours de la création, que deux, c'étaient les jours de la création de l'humain et du sabbat; et que ce que nous vivions, c'était comme le huitième jour.. Mais ça, je ne l'ai dit à personne, mais pour moi, Jésus était bien le Seigneur, le maitre de la matière. 

Et quand, quelques jours plus tard, il nous a demandés qui il était pour nous, la réponse a jailli de mes lèvres. J'ai presque crié qu'il était le Messie, le nouveau David, notre Sauveur, l'Envoyé, le Seigneur. Il est celui qui donne sans compter, sans mesurer. Et moi, avoir un tel "patron", ça me remplit de joie, sauf que j'ai l'impression que ce qu'il fait et dit, ça ne peut pas plaire à tout le monde et que ça risque de mal de terminer.  

samedi, juin 08, 2019

Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe.. (Jn 21, 22)


Finale de l'évangile de Jean. Quand j'entends ce verset: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe", je ne peux que penser au Cid et au "que m'importe" du Comte Gomès. En fait je trouve que Jésus ferme le caquet de Pierre d'une belle manière.  

Mais il y a aussi ce "retournement" de Pierre, qui pour moi, même si c'est de la curiosité de la part de Pierre, évoque le retournement de Marie au tombeau de Jésus. Pierre se retourne, se détourne, et découvre la présence d'un autre; et on ne sait pas trop comment il vit cela. Mais il ne peut s'empêcher de parler, de poser une question, qui laisse à penser qu'il n'a pas compris grand-chose de ce que Jésus a annoncé de son futur. Sacré Pierre! Mais comme je le comprends.

Car je crois que ce que dit le rédacteur, c'est que Pierre est le berger, et qu'il est appelé comme Jésus à donner sa vie. Jean, qui semble ne pas vouloir perdre une miette de ce qui se passe entre Jésus et Pierre, sera un autre témoin, qui permettra à ces autres brebis, qui cherchent et qui attendent, de trouver ce Jésus, qui est le chemin, la vérité et la vie. 

Alors, comment raconter cette "finale"? Peut-être en laissant la parole à Jean.

Jean, le disciple que Jésus aime, raconte:

On avait bien mangé, on était bien sur le bord du Lac. Et puis Jésus, par trois fois, avait questionné Simon, enfin Pierre, pour savoir si ce dernier l'aimait plus que nous, s'il l'aimait plus que tout, bref s'il l'aimait... C'était un peu curieux cette insistance, mais trois fois, c'est important. Et puis il lui avait fait une sorte de prédiction pour le futur, mais je dois dire que je n'ai pas compris. Par contre, quand il lui a dit de le suivre, ça, c'était clair. Et ils sont partis.

Pourquoi est-ce que je les ai suivis, je ne sais pas. Peut-être que je voulais entendre encore le son de la voix de Jésus, parce que je sais bien qu'il va disparaître, puisque c'est cela qui lui permettra de nous envoyer en plénitude celui qu'il appelle le Défenseur, le Consolateur, l'Avocat, l'Esprit d'Amour.

Pierre a dû entendre mon pas, et il s'est retourné. Il m'a vu et il s'est tourné vers Jésus, pour savoir quel serait mon avenir à moi. C'est là que j'ai pensé à mon amie Marie qui s'était retournée, et à sa joie quand elle a compris que celui qu'elle prenait pour le jardinier c'était son Rabbi à elle. 

Pourquoi ai-je pensé à cela, je ne le sais pas, mais qu'est ce que Pierre voulait savoir en se retournant?

Alors il a demandé à Jésus ce qui allait m'arriver. Je pense que lui n'avait pas compris ce qui allait lui arriver à lui, quand les années auraient passé. Sauf qu'à Jésus, la question ne lui a pas plu.. Il lui a cloué le bec en lui disant: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe". Du coup, Pierre m'a regardé, et a suivi Jésus; et une fois de plus Jésus a disparu, il nous a laissés. 

Mais du coup, moi, j'ai compris ce qu'il attendait de moi.

Je ne sais pas si je verrai son retour, mais je sais que j'ai à transmettre ce que j'ai vu et entendu. Que j'ai à parler de celui que j'ai touché. Je sais que je dois aider les brebis dont Pierre a la charge, à comprendre le dessein du Père et son amour pour nous. Je sais que dois permettre à d'autres brebis de rejoindre les brebis de la première heure, et leur annoncer que Jésus est venu dans le monde, dans notre monde, pour nous faire passer des ténèbres à la lumière; qu'il est le chemin, la vérité et la vie; et qu'il nous a donné en plénitude son Esprit, pour que tous nous soyons ses frères, quel que soit le chemin qu'il a prévu pour nous.

Un jour j'écrirai tout cela, et j'aurai besoin de la présence de cet Esprit pour comprendre ce que nous avons vécu, et aussi pour l'exprimer et le transmettre.

vendredi, juin 07, 2019

Simon, Fils de Jean, m'aimes-tu. Jn 21, 15-20

Je pensais pourtant avoir écrit encore et encore sur ces versets. Mais là, un autre lien s'est fait, un lien avec la multiplication des pains, le discours dans la synagogue de Capharnaüm et l'abandon vécu par Jésus ce jour là (Jn 6 et 7) . Alors pas de lien avec ce qui s'est passé dans la cour du grand-prêtre (le triple reniement auprès d'un feu de braises), mais plus avec cet autre passé. En arrière plan une phrase du Cantique: "l'amour est plus fort que la mort"; parce que je crois que c'est cela que Pierre a vécu. 

Pierre raconte 

Jésus vient de me dire qu'un jour, quelqu'un me passerait ma ceinture et m'emmènerait là où je n'aurais pas envie d'aller.. Puis, comme autre fois sur les bords du lac, il m'a dit de le suivre.

Alors, en moi est revenu ce qui s'était passé dans la synagogue de Capharnaüm, après qu'il ait donné du pain et du poisson à plus de 5000 hommes sur les bords du lac. C'était il y a longtemps; j'ai même  l'impression que cela fait une éternité, parce que tellement de choses sont arrivées depuis. 

C'était après qu'il ait donné à manger à une grande foule, qu'il nous ait laissés tous seuls sur le lac, qu'il soit venu nous rejoindre en marchant sur les vagues déchainées, et qu'il ait parlé de lui en disant que pour avoir la vie éternelle, c'était son corps qu'il faudrait manger, et son sang qu'il fallait boire.

Inutile de dire que cela avait fait des vagues; et que ceux qui étaient, jusque là, d'accord avec ses enseignements, étaient partis en haussant les épaules. Il nous avait alors demandé à nous, ses proches, si on allait l'abandonner nous aussi. Alors là, en moi une phrase s'est formée, une phrase que j'ai presque criée: une phrase qui disait: "Seigneur à qui irions nous, c'est toi qui a les paroles de la vie éternelle". Et la vie avait continué.

Et voilà qu'aujourd'hui, il nous attendait au bord du lac. Il nous avait prouvé qu'il était redevenu vivant et qu'il était bien comme je l'avais proclamé, le Saint de Dieu; mais malgré tout, rester à Jérusalem c'était dangereux, et on ne savait pas que faire. Et au fond de moi, je me disais que certes il m'avait dit qu'il ferait de moi un pêcheur d'hommes, mais être pêcheur de poisson, c'était peut-être plus facile. Je me disais que finalement, si on parlait de lui aux autres, il continuerait à vivre en nous. Mais malgré tout, quelque chose était comme fini; on se sentait abandonnés. Alors se retrouver entre amis, c'était bon.

On avait passé la nuit à pêcher, et rien. Et puis quelqu'un nous a dit de jeter le filet, et le filet s'est rempli. Et c'était un peu comme la multiplication des pains et des poissons. Et là, Jean a compris que cet homme qui nous avait interpellé, c'était notre Joshua. Je vous passe les détails, mais on a mangé de son poisson qui était en train de cuire, avec son pain à lui et notre poisson à nous. Et le temps était bon. Un peu le paradis…

Je me sentais comme la fiancée du Cantique des Cantiques, quand elle a trouvé celui que son cœur aime: là, on l'avait vraiment trouvé, retrouvé.

Et d'un coup, voilà qu'il me pose une question. Il me demande si je l'aime vraiment, si je l'aime plus que ceux qui sont là avec nous; je ne savais pas trop que lui dire. Oui je l'aime vraiment, oui je l'aime plus que mes amis de toujours, mais ce n'est pas facile de dire à quelqu'un qu'on l'aime. Lui, il l'a beaucoup dit ce mot là, je dirais même qu'il a conjugué ce verbe dans tous les sens; que ce mot il l'a employé, encore et encore. Il nous a laissé ce qu'il appelle son commandement, "nous aimer les uns les autres comme lui nous a aimés"; mais moi, j'ai un peu de mal avec ça. Je suis un pêcheur et je ne sais pas trop exprimer mes sentiments. Alors j'ai juste dit, oui, je t'aime. A lui de comprendre ce que je mets en dessous. Et il m'a dit que je serai le berger de ses agneaux. Plus pêcheur; berger comme lui, qui avait dit qu'il était le berger et qu'il veillerait à ce que les brebis de son troupeau puissent entrer et sortir librement. 

Et voilà qu'il me demande encore si je l'aime vraiment. Vraiment, pour de vrai.. Bien sur que je l'aime pour de vrai. Après tout, j'ai bien dit que je donnerais ma vie pour lui, et j'ai tranché l'oreille du serviteur du Grand-Prêtre (ce que je n'aurais jamais dû faire, parce que même si Jésus lui a rendu son oreille, moi, j'étais dans un sacré pétrin). Et là, je lui ai dit qu'il savait bien que je l'aimais, même si je ne sais pas bien le montrer. Et il m'a dit que je serai le pasteur de ses brebis. Pasteur, je me vois avec un bâton, et le troupeau qui me suit. C'est réconfortant. Et là j'étais heureux.

Mais il n'en n'est pas resté là.. Il me l'a encore demandé, si moi, Simon fils de Jean, je l'aimais. Cette fois-ci, c'était aimer tout court. Pas de "vraiment", pas de comparaison. Et là, ça m'a fait mal et je ne sais pas dire pourquoi. J'en avais les larmes aux yeux; j'ai presque eu du mal à lui répondre, que lui qui sait tout (et là je reconnais bien, en Lui , la présence de Celui qui l'habite, son Père qui sait tout), il le sait bien que je l'aime, même si je ne sais pas aimer comme lui il aime. Et là il me redit pour la troisième fois que je vais être le berger de ses brebis. Et je me doute bien qu'être le berger, cela veut dire qu'un jour je donnerai ma vie pour le troupeau, comme lui l'a fait. Et ça me fait un peu peur. 

Pourtant, quelque chose s'était passé en moi. Bien sûr j'aurais aimé qu'il m'appelle par mon autre nom, le nom qu'il avait choisi pour moi, celui de Pierre. Mais c'est comme ça. Et au fond de moi, j'avais bien retrouvé celui que mon cœur aime, celui que mon cœur aime plus que mes amis, celui que mon cœur aime finalement plus que ma propre vie. Sauf que je sais que ma vie, si elle doit m'être enlevée à cause de son nom, ce ne sera pas moi qui déciderai de quoique ce soit. Adieu la fanfaronnade. 

Et c'est là où je crois qu'il a lu quelque chose en moi; parce qu'il a parlé d'un futur, d'un futur où je serai vieux, d'un futur peut-être pas si lointain, où je ne serai plus le maitre de la situation, pouvant me conduire moi-même. Mais je sais bien que jour là, que ce jour où j'aurai apparemment tout perdu, c'est lui qui me mettra ma ceinture, c'est qui qui me prendra par la main; et c'est lui qui me prendra dans ce lieu où Il nous a préparé une place.

mercredi, mai 29, 2019

Le figuier desséché: Mt 21, 18-22



Dans l'évangile de Luc, au chapitre 17, les disciples sont confrontés à des paroles de Jésus qui les déstabilisent. Si on doit pardonner tout le temps, où va-t-on? Et ils demandent à Jésus d'augmenter leur foi. A quoi Jésus répond: "Si vous aviez la foi, gros comme une graine de moutarde (c'est- à-dire trois fois rien), vous diriez à l'arbre que voici, déracine- toi et va te planter dans la mer, et il le ferait". Cette phrase, on la retrouve un peu à l'identique (l'arbre est remplacé par une montagne) dans l'évangile de Matthieu, au début du ministère à Jérusalem. Elle leur est donnée après que Jésus ait prononcé une malédiction sur un figuier qui aurait dû porter les premiers fruits et qui n'en portait pas. 

En lisant ce petit texte avec notre groupe qui travaille sur l'évangile de Matthieu, je me suis dit que ceux qui avaient été là ce jour là avaient eu de quoi être déconcertés. J'ai eu envie de laisser parler Pierre. Mais je me suis aussi servie de quelques versets de l'évangile de Jean (la vigne et les sarments) qui, même si chronologiquement ils n'ont pas leur place ici, m'ont paru importants. 

Pierre raconte:

Alors là, alors là, les bras m'en tombent, comme ces feuilles qui jonchent le sol, ces grandes feuilles de figuier qui sont là toutes sèches et qui s'envolent une à une. Ce figuier, il était là sur notre route. C'était un bel arbre, plein de feuilles toutes neuves parce que le printemps est là. Cet arbre, il aurait dû donner ces petites figues vertes qui sortent en même temps que les fleurs de la vigne, comme le dit le Cantique des Cantique (Ct 2, 13). Je ne sais pas si c'est parce qu'en Judée le climat est différent, mais les figues n'étaient pas au rendez-vous. Et Jésus, qui avait faim, est - si je puis dire - resté sur sa faim. 

L'ennui, c'est qu'avec lui, on ne sait jamais trop s'il a faim pour de vrai, ou s'il a faim d'autre chose. Une fois, on était en Samarie, on s'était arrêté près du puits de Jacob, on était partis chercher de quoi manger, et quand est revenu avec des provisions (et quand on est juif, se faire servir par des Samaritains ce n'est pas facile), il nous a dit qu'il n'avait pas faim, que sa nourriture était de faire la volonté de son Père; et on s'est trouvé tout bêtes.

Mais là, cet arbre qui était tout feuillu, cet arbre dont les feuilles qui sont comme divisées en cinq parties évoquent pour nous les livres de notre Père Moïse, et dont les fruits symbolisent la sagesse, il était trompeur.

Et Jésus, lui qui a guéri un homme dont la main était toute maigre, toute sèche, il a maudit cet arbre. J'ai pensé à notre prophète Elie, quand il avait provoqué une famine en Israël en disant: "Par le Seigneur qui est vivant, par le Dieu d'Israël dont je suis le serviteur, pendant plusieurs années, il n'y aura pas rosée ni de pluie, à moins que je n'en donne l'ordre" (1R 17,1). Je dis cela parce que Jésus, lui, a dit: "Que plus jamais aucun fruit vienne de toi". Et immédiatement les feuilles ont commencé à se dessécher et à tomber.

En fait, je ne sais pas trop ce qu'ont pensé les autres, mais moi, j'ai eu un peu peur devant un tel pouvoir. Quand il guérit, je ne me pose pas trop de questions, parce que c'est bien comme cela qu'il montre qu'il est le Messie, l'Envoyé, mais là... 

Pourquoi n'a-t-il pas fait pousser les figues en un clin d'œil? Après tout, il est capable de tellement de choses. Ne nous a-t-il pas fait attraper une grosse quantité de poissons en plein jour, alors que nous n'avions rien pris de la nuit? N'a-t-il pas apaisé une énorme tempête, n'a-t-il pas donné du pain à manger à je ne sais plus combien de personnes? Mais là, il a maudit...

Je me suis dit: et moi, si je ne donne pas ce qu'il veut, si je ne donne pas de fruits, de bons fruits, qu'est ce que je vais devenir? Un jour il a dit qu'il était la vigne et que tout sarment qui ne portait pas de fruit, il était coupé pour être brûlé. Je fais ce que je peux, mais je ne suis pas sûr du tout de faire ce qu'Il veut que je fasse. Bon, ça c'est pour moi, pour expliquer un peu ma peur. Sauf que je l'aime et qu'il le sait, et que je pense que mes fruits finiront bien par arriver.

Et puis, j'ai eu comme l'impression que cet arbre, trompeur finalement, c'était un peu comme toutes ces personnes qui sont venues hier nous dire de faire taire la foule qui l'acclamait quand il est entré dans Jérusalem, ces personnes qui pensent qu'elles ont le savoir et la connaissance et qui méprisent les pauvres, les traine-savates, et qui le prennent pour quelqu'un de dangereux. Je ne sais pas, mais c'est possible: eux qui vivent à Jérusalem, eux qui sont dans le Temple, qui récitent la loi tous les jours, qui la connaissent par cœur, ils peuvent séduire, mais leurs fruits, est ce qu'ils sont au rendez vous? Peut-être pas.

Je crois qu'il aurait aimé que ceux-là, qui se prennent pour les bergers, reconnaissent que c'est lui le berger, reconnaissent qu'ils ne s'occupent pas du tout des petits, des défavorisés; qu'ils les jugent sans chercher à les comprendre en se réfugiant derrière le légalisme. 

Naturellement, on n'a pas osé lui poser de questions. Depuis qu'on a quitté la Galilée, il n'est plus le même. Il est un peu comme un condamné qui sait que ses jours sont comptés. Et voilà qu'il nous sort une de ces phrases dont il a le secret, une des phrases qui nous chamboulent. 

Il nous a affirmé que si on a la foi, on peut ordonner à une montagne qu'elle aille se jeter dans la mer, et qu'elle le fera. Déjà que parfois réussir à chasser un esprit mauvais on n'y arrive pas.. Mais déplacer une montagne? Vous vous rendez compte. 

Moi je veux bien mais à quoi ça sert. Pardon, mais si une montagne fait ça, ça va provoquer des vagues énormes, et surement des inondations, alors je ne comprends pas trop ce qu'il a voulu faire, ce qu'il a voulu nous faire comprendre. Peut-être que quand il parle de montagne, il parle des montagnes dans notre vie, qui obscurcissent le ciel. 

Et pourtant lui, il en déplace des montagnes, des montagnes d'incrédulité, des montagnes de doute. 

Et je me suis dit qu'ici, des montagnes il y en a. Que le temple nous domine, que le mont des Oliviers nous domine, le Mont Sion nous domine. Peut-être qu'un jour tout cela sera détruit, renversé, parti. Je ne sais pas, mais là encore, j'ai un peu peur. Quelle est cette foi qui renverse les montagnes? 

Parfois, il nous parle d'une force qui nous sera donnée quand lui sera parti. C'est certain que nous n'aimons pas du tout quand il parle comme ça. Mais déplacer les montagnes, ce n'est pas pour nous les hommes, c'est pour Dieu, qui les a créées et qui peut les faire danser de joie. Alors peut-être que ce qu'il nous dit, c'est qu'un jour, comme Lui, nous aurons en nous cette force qui ne sera pas de nous, mais qui sera là, et qui nous permettra de déplacer les montagnes, de parler en son nom, de guérir et de proclamer, comme je l'ai fait un jour, qu'il est le Messie, le Fils du Dieu vivant; et qu'il a les paroles qui donnent la vie.





mardi, mai 21, 2019

Jean 13 et 14

La liturgie propose en lecture continue ce qu'on appelle le discours après la Cène. Les deux chapitres 13 et 14 forment un tout; et le chapitre 14 se termine par "Levons nous, partons d'ici".

En relisant ces chapitres, surtout le 14, j'ai été surprise par les mots qui se répètent, par la place de celui que Jésus appelle son Père et par le lien qui est entre eux. J'ai eu envie de laisser venir en moi les mots, pour dire autrement ce temps qui précède l'arrestation.

Celui qui parle, dans le récit ci-dessous, n'a pas de nom. Il peut-être le disciple bien-aimé, qui est censé nous représenter tous; mais il peut-être n'importe lequel de ceux qui étaient là ce soir là, et qui ont vécu l'angoisse, la peur, la déception, le doute, l'incompréhension aussi; qui mettront du temps pour se remettre du traumatisme généré par la mort de leur Maître, et qui auront besoin de la présence de ce "Défenseur", ce "Consolateur", pour aimer à leur tour comme cela leur a été demandé.

Quelqu'un raconte:

Ce fut un repas pas comme les autres. Imaginez que d'un coup, alors qu'on était en plein milieu du repas, Jésus, comme si une mouche l'avait piqué, a enlevé son manteau, cherché un tissu qu'il a passé dans sa ceinture, et versé de l'eau dans un bassin; un petit bassin, pas trop grand, pas trop lourd. On se demandait bien ce qu'il allait faire. Eh bien là, il nous a surpris, renversés, étonnés. Il a mis un genou sur le sol, et il s'est met à laver les pieds de Jean, son ami de toujours, qui était pécheur en Galilée. Et là, on s'est tous regardé sans comprendre, parce que ce qu'il a fait là, c'est un travail d'esclave. 

Quand on reçoit quelqu'un chez soi pour un repas, quand il entre, on lui présente une cuve pour qu'il puisse en se lavant les mains se purifier, laisser dans l'eau ce qui vient du dehors; mais les pieds, c'est rare... Et il a fait cela pour chacun de nous. On n'osait rien dire, sauf Pierre qui comme d'habitude a fait son cinéma. Il s'est levé, il a dit à Jésus qu'il ne voulait pas que lui, le maître, lui lave les pieds; mais Jésus lui a répondu que s'il ne lui lavait pas les pieds, il n'aurait pas de place avec lui dans le royaume. Je ne sais pas s'il a compris, Pierre, mais moi, pas trop bien. Pierre a dit: "Ne me lave pas que les pieds, mais aussi la tête". Et là, Jésus a eu une phrase sibylline: "Celui qui a pris un bain est pur, il n'a pas besoin de se laver; et il a ajouté qu'il y en avait un qui n'était pas pur. 

Il dit souvent que sa parole nous purifie. Et même si je ne comprends pas trop, je comprends quand même. Alors peut-être qu'il a voulu dire que ses paroles n'atteignaient plus le cœur d'un d'entre nous. Puis il a remis son manteau, et il nous a dit que ce qu'il venait de faire, il faudrait que nous le fassions par la suite les uns aux autres. 

Souvent, on s'était disputé pour savoir qui serait le chef après lui. Et là, il nous a fait comprendre que celui qui veut être le chef doit être capable de s'agenouiller devant ses frères, de leur laver les pieds; de leur faire du bien en quelque sorte, et non pas d'ordonner. 

Puis, je ne sais pas trop pourquoi, Judas est sorti et le repas s'est terminé. Et il nous a dit que quelque chose allait se passer, il a dit que son Père allait être glorifié en Lui, et que Lui serait glorifié par son Père. 

Quand il parle de gloire, moi, je pense à l'Exode, au Seigneur qui se manifeste sur le Sinaï, mais ça ne doit pas être ça, parce qu'il a toujours refusé de faire des signes où le ciel parlerait. Je crois qu'il veut dire que quelque chose que nous ne connaissons pas va se révéler au monde. 

Et tout de suite après, il a dit qu'il nous donnait un commandement nouveau. Alors on a dressé l'oreille. Et ce commandement, c'était de nous aimer les uns les autres. Bon, ça on peut entendre, même si ce n'est pas facile. Il y a eu un petit silence, et il a ajouté: "Comme je vous ai aimés, aimez vous les uns les autres". Alors ça c'est autre chose, parce que lui, quand il nous regarde, on se sent aimé de fond en comble, et nous, nous ne savons pas faire cela pour les autres. Il a insisté sur cette manière d'aimer. Et comme je me souviens qu'il a dit aussi qu'il était le berger, et que le berger donnait sa vie pour ses brebis, je pense que ce qu'il nous dit, c'est que nous devons être capables de donner notre vie par amour, pour nos frères. Ouille…

Puis, comme il avait dit qu'il ne resterait plus avec nous et qu'il allait partir, Pierre lui a demandé où il allait. Jésus a répondu qu'un jour il le suivrait, mais que ce n'était pas demain la veille, et qu'il en était bien incapable; tellement incapable qu'il allait le renier. Alors là, ça a encore jeté un sacré froid. 

La nuit était tombée, c'était un nouveau jour qui allait commencer; un jour que je ne sentais pas bien, un jour qui me faisait un peu peur. Et puis ce jour, c'est celui où dans le temple on immole les agneaux, pour le repas qui fait mémoire de notre délivrance d'Egypte. 

Il s'est remis à parler. 

Il s'était bien rendu compte que nous étions inquiets, que nous ne nous sentions pas bien. Alors il a voulu nous rassurer, en nous disant que dans la maison de son Père (c'est comme cela que Lui, il appelle notre Dieu de notre peuple) il allait nous préparer une place. C'est bien gentil, mais il dit qu'il va revenir et ça on ne comprend pas. Et le brave Thomas s'est risqué à poser une question que nous nous posions tous. Il a dit que nous, on ne savait pas où il avait l'intention de se rendre, donc que nous ne pouvions pas connaître la route. A quoi Jésus a répondu que pour aller vers le Père - ce qui prouve que c'est là où il va aller, donc qu'il va mourir - il fallait passer par lui. Il a dit qu'il était le chemin, la vérité et la vie; eh bien, désolé, mais ce n'est pas clair du tout. Et qu'il faut écouter ce qu'il enseigne, le pratiquer, et que cela fera des nous des vivants. Enfin c'est ce que j'ai cru comprendre.

Du coup, comme il parle beaucoup du Père, Philippe a posé la question qui nous brûle aussi les lèvres; enfin il l'a posée un peu différemment. Il lui demandé qu'il nous montre le Père. Sauf que Dieu, personne ne l'a jamais vu. On peut voir ses manifestations, mais lui, même s'il est dans le buisson ardent, on ne le voit pas. Et là, et j'ai eu vraiment l'impression que Jésus était plus que déçu, il nous a dit que quand on le voyait lui, quand on le regardait, on voyait au fond de lui quelqu'un d'autre et que ce que nous percevions, c'était le Père. Et il l'a expliqué un peu, mais c'est trop difficile; il a dit qu'il est dans le Père, et que le Père est en lui; que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, c'est comme si le Père le lui soufflait. Et que lui, il obéit toujours, parce que c'est cela qui le rend heureux, qui le met dans la joie. Il a même ajouté qu'un jour, mais ça j'ai du mal à le croire, nous ferions nous aussi des choses magnifiques; et que si nous demandions quelque chose en son nom, il demanderait au Père de nous exaucer. 

Et alors il a eu une phrase un peu étonnante, peut-être la plus étonnante; il a dit que quand il serait parti (et ça ça me fend le cœur), il nous donnerait un autre défenseur, qui sera avec nous pour toujours. Un défenseur.. Qu'est ce qu'il veut dire? Et c'est vrai que les grands-prêtres, certains pharisiens, lui en veulent, ils nous en veulent. Alors on aurait avec nous une présence qui nous aiderait? Là c'est vraiment un rayon d'espoir, parce que ce soir, moi l'espoir je ne le sens pas.

Et il a continué, en disant qu'il n'allait pas nous abandonner, et que si nous continuions à l'aimer, nous serions aimés par son Père et par lui, et que lui se manifesterait. Se manifester, mais comment quelqu'un qui est mort peut-il se manifester? Alors Jude le lui a demandé. Je crois qu'il voulait savoir si ce serait une manifestation énorme, ou juste pour nous, plus intime. 

Jésus a alors répondu sans répondre, sauf qu'il a reparlé de l'Esprit Saint, qu'il appelle le Défenseur. Et cela me fait du bien, parce que sans que je puisse dire, je sens comme si le malin rodait, comme s'il était à l'affut, et comme s'il allait nous tomber dessus et emporter notre maitre dans ses griffe. Il a même ajouté que ce Défenseur, serait comme une mémoire, que grâce à lui, on ne pourrait pas oublier tout ce que Jésus nous a dit. 

Comme il se rendait compte que nous étions de plus en plus troublés, il nous a dit qu'il nous laissait sa Paix, qu'il nous donnait sa Paix. C'est vrai que quand on le voit, lui, on sent que malgré tout ce qu'il vit ou subit, il y a en lui une sorte de stabilité, qui permet que jamais l'union entre lui et son père ne soit rompue. Alors nous laisser cela, s'il doit partir, quel cadeau. Mais pourquoi doit-il partir? Pourquoi? Je ne comprends pas vraiment.

Il a alors parlé du Prince de ce monde, et ça confirmait bien ce que je ressentais. Et on s'est levé pour aller ailleurs. Et au fond de moi, ça tremblait très fort, et en même temps, ça chantait à la fois de tristesse et de joie, d'allégresse aussi: parce que ce qui était prévu de toute éternité allait advenir; et que nous les hommes, avec nos limites, nous allions être entraînés avec lui dans une autre vie, la vraie vie, même s'il lui fallait passer par la mort.


vendredi, mai 17, 2019

L'arbre de la vie (Genèse 2)

Genèse 2: Les deux arbres dans le jardin. 

Dans l'évangile de Jean que la liturgie propose en ce temps pascal, je suis frappée par le fait que Jésus parle en permanence de Vie. Il n'est pas venu pour juger, mais pour donner la vie. S'il donne sa vie, dans cet évangile, ce n'est pas une rançon, mais parce qu'il s'agit d'amour, c'est la seule manière de nous permettre, par le don de l'Esprit, de devenir des vivants. Or quand on lit la Bible, au début du récit mythique de la Genèse, il est bien question d'un arbre de Vie (ou de la Vie) qui devient inaccessible à Adam (figure de l'humain), après le choix malencontreux de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.

Le texte qui suit est donc une réflexion sur ces deux arbres et peut-être sur le fait que la tentation c'est de choisir ce qui nous donne puissance sur l'autre. D'ailleurs n'est ce pas ce qui est en filigrane dans les tentations de Jésus? 

Ce que je veux dire c'est que nous sommes appelés à être des vivants, et qu'il ne faut pas nous tromper d'arbre.

Donc, dans le jardin que l'homme est appelé à cultiver, il y avait, nous dit le texte, deux arbres. Leur localisation l'un par rapport à l'autre reste un peu difficile, mais l'arbre de vie est au milieu du jardin, quant à l'arbre de la connaissance du bien et du mal on ne sait pas trop. Mais cet indice, le milieu, dit bien son importance. Il est central cet arbre. C'est l'arbre qui donne la vie, l'arbre qui peut donner l'immortalité, apanage des Dieux, mais aussi le désir de vie que nous avons tous. Surtout, c'est un arbre dont le fruit permet et donne la croissance de la Vie chez l'humain, c'est à dire du meilleur de lui; autrement dit, de sa capacité à aimer. Il me semble qu'il est différent des arbres dont parlent les livres d'Ezéchiel et de l'Apocalypse qui sont des arbres guérisseurs. 

Et puis, bien sûr, il y a l'autre arbre. Or curieusement, dès le début, l'auteur dit bien, ou fait dire par la bouche de Dieu, que si on mange du fruit de cet arbre, on trouvera la mort. Cela montre bien que cet arbre est comme l'opposé de l'arbre de Vie. Seulement il est présenté comme l'arbre qui donne non pas la connaissance tout court (par là je veux dire ce qui nourrit l'intelligence, qui permet son développement, mais aussi la connaissance de l'univers, que ce soit l'infiniment grand ou l'infiniment petit), mais la connaissance du bien et du mal - ou comme cela est parfois écrit la connaissance du bon et du mauvais. Or là on est dans quelque chose qui est radicalement différent de la connaissance au sens large.

Savoir, ou croire connaître, ce qui est bon ou mauvais, ne fait pas de nous des Dieux, mais donne l'illusion d'être comme Dieu, puisque cela nous permet de décider à la place d'un autre (ou d'un enfant, d'une femme, d'un clan, ou d'un peuple) ce qui est bon ou mauvais pour elle, et donc d'édicter des lois en conséquence. En d'autres termes, ce savoir là conduit au pouvoir sur l'autre, avec certes du positif, parce qu'il régente la vie sociale, mais tellement de négatif, parce qu'on est dans le pouvoir et souvent dans la domination. Et le pouvoir, quand il n'est pas cadré, quand il est en proie aux forces brutes qui sont en tout être humain, peut conduire à la violence, à la mort.

Oui, cet arbre là ouvre les portes de la violence. Ce qui se passera dans la suite du récit entre Caïn et Abel en est presque la démonstration (Gn 4).

Et le serpent là-dedans? Je ne vais pas revenir sur la pauvre Ève, qui ayant bravement goûté le fruit de l'arbre, et qui - parce que rien ne se passe pour elle (elle ne tombe pas raide morte) - en a donné à son mari et sur laquelle on fait retomber toute la faute, mais sur la perversité du mauvais. Car en se centrant uniquement sur l'arbre porteur de l'interdit, il détourne l'humanité de l'arbre de la vie, alors que c'est bien l'arbre le plus important. Et c'est bien pour nous donner la Vie que Jésus viendra un jour du temps sur notre terre. Car c'est bien le fruit de cet arbre là qui fait de nous, non pas des Dieux, mais qui nous modèle à son image et à sa ressemblance.

Alors, pour le serpent la perversion, c'est bien de détourner du bon pour rendre le mauvais désirable. On connaît, parce que les exégètes les ont bien mises en valeur, ces phrases inversées ("tous les arbres") ou tronquées, du discours du malin. C'est instiller le désir que l'homme a d'être le juge de ce qui est bon ou mauvais, alors qu'il est loin d'avoir les capacités pour le faire. Et, devenu juge, il s'érige en tout puissant et prend bien la place de celui qui a mis en place ce qu'il a fallu pour que l'homme prenne racine et naissance sur la terre. Et ce faisant, il devient sans s'en rendre compte un sujet du serpent, puisque comme lui il "sait" ce qui est bon ou mauvais; et il s'oppose à un dessein qui devient pour lui obscur voire incompréhensible. 

Le serpent, le plus rusé des animaux des champs, a parfaitement réussi son coup. Et quand les yeux s'ouvrent, ce n'est pas tant la nudité qui est en cause, que de savoir ce que la nudité éveille chez l'autre, en terme de pouvoir, et là, il vaut donc mieux la masquer la nudité et la masquer derrière des feuilles qui sont celles de l'arbre de la sagesse, et oublier...
Sauf que Dieu n'oublie pas et va petit à petit permettre à l'homme d'accéder à nouveau à ce fruit qui donne la vie en la personne de son Fils. 

vendredi, mai 10, 2019

Le disciple bien-aimé raconte ce qui s'est passé au bord du lac:Jn 21

Les lectures de ce temps après Pâques nous ont permis d'entendre une fois encore la finale de l'évangile de Jean, ce chapitre 21, qui se passe en Galilée, un peu comme si, malgré ce qui s'était passé après la résurrection, les deux apparitions de Jésus au milieu de ses disciples en train de partager un repas n'avaient pas été suffisantes pour les pousser à "sortir et annoncer la vraie nouvelle". On a l'impression que la peur reste présente, et si l'on en croit ce qu'écrit le "disciple bien-aimé", on peut presque penser à une fuite. Reprendre la vie en Galilée, loin de Jérusalem, est quand même plus simple. Et on a donc cet épisode de la pêche des 153 poissons, de ce feu de braises, de Pierre qui saute dans l'eau après avoir passé un vêtement, du repas, du dialogue entre Jésus et Pierre, dialogue d'où Jean est exclu, alors que lui, il a cru dès le début, il a compris les signes. Alors j'ai eu envie de le laisser parler ce disciple aimé, et de le laisser parler en imaginant un peu son amertume: parce que si c'était à lui que Jésus avait posé la question "Jean m'aimes-tu", il aurait été tellement convaincant, et convaincu, que Jésus n'aurait pas dû poser trois fois la même question…

Le disciple que Jésus aime raconte c,e qui se passe au bord de la mer

 Ce n'est vraiment pas juste.. Je peux tout comprendre, je peux tout admettre, parce que je l'aime plus que tout, parce que j'ai posé ma tête sur sa poitrine, parce que j'ai écouté battre son cœur, mais ce qui s'est passé là, cela n'a pas été facile, même s'il a dit que je devais "demeurer". Demeurer, être là, pour lui, avec lui et en lui.. Mais bon, pas si simple.

Moi, j'ai tout de suite su que c'était Jésus, le Jésus neuf, le Jésus vivant, qui nous attendait sur la rive avec ce feu dont je voyais la fumée. Je sentais l'odeur du poisson grillé, du pain et naturellement les autres ne comprenaient rien. Pourtant ils m'ont raconté que le premier jour de la semaine, cette semaine qui a vu sa mort, son ensevelissement, il leur était apparu, il avait soufflé sur eux, il leur avait donné son Esprit; et que la semaine d'après il avait parlé à Thomas, qui ne pouvait pas croire qu'il était vivant autrement, qu'il était ressuscité: pas comme Lazare, pas comme le fils de veuve de Naïm; mais qu'il était, comme il nous l'avait dit, la Vie. 

Et Pierre, quand j'ai dit cela, au lieu de se préparer à accoster, il a fallu qu'il saute dans l'eau. Pourquoi a-t-il mis un vêtement? Peut-être parce qu'il se sentait tout nu devant Jésus, un peu comme Adam et Eve se sont sentis tous nus, l'un devant l'autre, quand leurs yeux se sont ouverts. Alors nous, on est restés dans la barque et lui, il est arrivé le premier, parce que faire manœuvrer la barque avec le poids des poissons, ce n'était pas facile. Et peut-être qu'il voulait être sûr que c'était bien lui. Qu'est ce qu'ils se sont dit? J'aurais bien aimé le savoir… Des poissons, on en a compté cent cinquante-trois. Mais le plus beau des poissons, si j'ose dire, c'était le Seigneur, qui était là et qui nous attendait. 

Ensuite, par trois fois, il a demandé à Pierre, en l'appelant "Simon fils de Jean", s'il l'aimait. Et Pierre disait oui, mais c'était timide. Ce n'est pas facile pour un homme de dire à un autre homme qu'il l'aime plus qu'il n'aime ses compagnons, mais ce n'est pas si difficile. La troisième fois, il m'a semblé qu'il était proche des larmes... Peut-être qu'il a pensé à cette terrible nuit où il n'a pas eu la force de dire qu'il était du côté de Jésus. Peut-être aussi que Jésus qui, cette terrible nuit, avait entendu Pierre dire qu'il ne le connaissait pas, voulait lui faire comprendre quelque chose, je ne sais pas. 

Pourquoi il ne me l'a pas demandé à moi, si je l'aimais, moi dont le cœur fond dès que je le vois, moi qui étais près de lui quand il était sur la croix, moi qui ai pris sa mère chez moi, moi qui ai couru au tombeau parce que Marie de Magdala était venue nous dire que le corps avait disparu, moi qui ai attendu que Pierre entre le premier, moi qui ai compris qu'il n'était plus là, qu'il ne serait plus jamais là, parce que comme il nous l'avait dit, il était ressuscité parce qu'il avait accompli pleinement la volonté de son Père. Moi j'aurais crié que je l'aimais. Mais ce n'est pas à moi qu'il a donné la charge d'être le pasteur de la communauté qui allait naître. Peut-être que ce n'est pas cela ma charge. 

Et puis il a dit à Pierre de le suivre, et à moi de "demeurer"; et ça, les autres n'ont pas compris. Demeurer, c'est cela que je veux. Demeurer avec cette présence de lui en moi, demeurer avec toutes ces paroles qu'il a dites, et les transmettre à mes frères; demeurer avec la présence de l'Esprit, demeurer en Lui, devenir son corps; me nourrir de lui pour être lui, et raconter les merveilles que son Père a faites pour nous, son nouveau peuple.